‹ Vie de Mgr de Laval, premier évêque de Québec et apôtre du Canada, 1622-1708Chapitre 17 sur 68 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

François de Laval résigne l’archidiaconé d’Evreux en faveur de Boudon. — Rapports de sainte amitié qui unissent ces deux hommes. — Fidélité de François de Laval à son ami persécuté.

“ Le dernier jour de février 1654, M. de Beaumesnil, official d’Evreux et vicaire général de M. Gilles Boutaut, évêque de la dite ville ', a conféré à Henri Boudon, clerc du diocèse de Laon, l’archidiaconé d Evreux, vacant par la résignation faite en sa faveur par François de Laval, prêtre, dernier possesseur, suivant la signature donnée à Rome le 7 des Ides de décembre de la 10e année du pontificat de Notre Saint Père le Pajie Innocent X 2. ”

Le document important que nous citons ici, et qui se trouve dans les archives du diocèse d’Evreux, prouve à l’évidence que François de Laval n’était plus, comme on l’a prétendu 3 , archidiacre d’Evreux, lorsqu’il fut sacre

1 — Successeur de Noël du Perron.

9 — Fouillé du diocèse d’Evreux, t. I, p. 145. •

- était ie 28. Le 7 des Ides de décembre de^lüe

En 1654, le

dernier de février était le zo. ije i iu™

année du pontificat d’innocent X correspond au 7 décembre 1653. (Lettre de M. l’abbé Videgram, chanoine secrétaire ' 3 Voir note C, à la fin du second volume, Article de M. Merlet sur

Mgr de Laval.

évêque en 1658. Il avait donné sa démission depuis plusieurs années.

Ce fut pendant qu’il était à Rome, le 7 décembre 1653, que, profitant de sa nomination projetée au vicariat apostolique du Tonkin, il résigna son archidiaconé d’Evreux. Comme il lui était permis de désigner son successeur, ses vœux et son choix tombèrent sur Henri-Marie Boudon, dont il connaissait les aptitudes et la rare vertu.

“ Ni la chair ni le sang, dit' M. de la Colombière, n’eurent de part à cette disposition. Bien loin de jeter les yeux sur quelqu’un qui le sollicitât ou qui lui eût été recommandé, il choisit un homme de grâce, qui, en ce temps-là, n’était connu que de Dieu et d’un petit nombre de ses amis, mais dont la sainteté a depuis fait un des ornements du clergé de France. Ce fut l’humble, le pauvre, le zélé M. Boudon, qui de nos jours a fait voir dans sa personne la pauvreté de saint Jean, jointe à la prédication de saint Paul. Ce fut là l’Elisée que notre Elie prit pour son successeur h”

Henri-Marie Boudon et François de Laval étaient à peu près du même âge 1 2 : ils s’étaient connus intimement au collège de la Flèche ainsi que dans la congrégation du P. Bagot, à Paris, et ils étaient unis par les liens d’une sainte amitié. Mais ce qui resserrait encore ces liens, c’est

1 — Eloge funèbre.

2 — Boudon naquit à la Fère, en Picardie, le 14 janvier 1624, et mourut à Evreux, le 31 août 1702. Il était donc près de deux ans plus jeune que Mgr de Laval, et mourut six ans avant lui.

que, par un admirable dessein de la Providence, Boudon était depuis quelques années (1648). l’hôte delà famille des Laval-Montigny. Pauvre, délaissé par ses parents, manquant de tout, il avait été recueilli avec bonté par Jean- Louis de Laval, et recevait dans cette noble famille le , bienfait de la plus cordiale hospitalité.

Mme de Montigny et ses enfants ne tardèrent pas à apprécier le trésor de vertus et de mérite qu’ils possédaient dans leur maison. La conduite de Boudon était si réservée, si simple et si pieuse, sa vertu si aimable, que tout le monde se sentait attiré vers lui. C’était à qui aurait le bonheur de jouir de son entretien et de se recommander à ses prières.

“ J’ai une grande confiance en vos prières. Monsieur, lui écrivait Anne de Laval, sœur de l’abbé de Montigny et

religieuse à Nantes, et je vous supplie de ne pas me les refuser. J’ai une grande consolation que la divine Providence vous ait obligé de demeurer avec mon frère. C’est pour lui un bonheur bien particulier, et que je sais qu il estime parfaitement; et moi. j’en remercie tous les jours la bonté infinie de Dieu. J’espère, Monsieur, que vous me donnerez quelquefois de vos nouvelles, et que vous ^ me ferez part des bons sentiments que Dieu vous donne b ” Heureux hôte, qui avait su inspirer une pareille estime et gagner une si sincère affection! L’abbé de Montigny, surtout, ne cessait de rendre grâces à Dieu de la faveur

1 — Lettre du 12

janvier 1650, citée dans la Vie de Boudon.

faite à sa famille. Il éprouvait lui-même clés jouissances ineffables, lorsque, au retour de ses longues visites dans son archidiaconé d’Evreux, il pouvait venir se reposer quelque temps auprès de sa mère, et s’entretenir cœur à cœur avec son ami.

La conversation de Boudon était toujours douce, aimable et pleine de grâce. Citons au hasard deux exemples de sa manière délicieuse d’exprimer sa pensée.

Parlant de la présence de Dieu : C’est une douce pra¬

tique, dit-il, lorsqu’on est dans les campagnes, dans la promenade d’un bois, d’une allée de jardin, de se ressouvenir que tous ces lieux sont remplis de Dieu, que l’on est, que l’on marche dans la divinité, et ensuite, de temps en temps, l’adorer. Il est doux de prendre cette pensée dans son cabinet, il est doux de l’avoir au milieu des rues d’une ville, parmi les conversations; mais au moins il faudrait la rappeler à toutes les heures. ”

Parlant ailleurs de la sympathie qui entraîne les âmes vers les âmes : “ On croirait, dit-il, qu’un instinct secret entraîne les unes vers les autres les âmes que la piété dispose à la pratique des conseils les plus sublimes, et celles, qui savent le mieux en montrer les voies cachées, s’il n’était pas plus vrai de penser que Dieu, attentif à leur bonheur et à sa gloire, les conduit lui-même à se trouver et a s’entendre. ” Il est difficile de mieux penser et de mieux .dire.

Tout laïque qu il était, Boudon exerçait autour de lui un véritable apostolat de bonnes œuvres. Il éta t en rapport

de lettres et d’avis spirituels avec les principaux hommes de bien de son temps, les Vincent de Paul, les Olier, les Surin, les Bourdoise, les de Bernières, les Renty. Il était en communication avec presque toutes les communautés religieuses. Il rendit surtout d’inappréciables services à la vénérable Catherine du Bar, dite Mecthilde du Saint- Sacrement; c’est grâce à ses conseils et à ceux de M. de Bernières qu’elle put réussir à fonder son admirable association de l’adoration perpétuelle.

On regrettait que Boudon ne pût se décider à entrer dans le sacerdoce, pour lequel il semblait avoir toutes les marques possibles de vocation. L’abbé de Montigny, surtout, qui savait tout ce que cette âme renfermait de ressources et d'aptitudes pour la direction des consciences et pour le saint ministère, gémissait de voir la répugnance de son pieux ami à recevoir les ordres sacrés. Le désir de hâter sa détermination et de le voir entrer le plus tôt possible dans la carrière sacerdotale, ne fut pas étranger à la résolution qu’il prit de résigner en sa faveur son archidiaconé d’Evreux.

Mais s’il n’était pas facile de persuader Boudon de se faire prêtre, il l’était encore moins de l’engager à débuter dans la carrière ecclésiastique par la dignité d’archidiacre. Longtemps les instances de l’abbé de Montigny lurent inutiles ; il eut retours au P. Bagot. Ce saint religieux, persuadé que la volonté divine appelait Boudon a 1 Eglise d’Evreux, lui parla au nom de l’autorité qu'il avait sur son âme, et de l’obéissance qu’il devait aux desseins de la Pro-

vidence sur lui. Ces puissants motifs triomphèrent enfin de sa résistance ; Boudon consentit à entrer dans l’état ecclésiastique, et à succéder a François de Laval dans l’archidiaconé d’Evreux.

Celui-ci obtint à Rome un extra tempora et dispense des

interstices. Boudon était déjà gradué à l’université de Bourges. Il fut tonsuré à Paris par le nonce du pape, le 4 novembre 1653 : “ Ce jour où l’on célèbre la fête de saint Charles Borromée est devenu pour moi, écrivait-il, la fête de Dieu seul ; car, y étant fait clerc, j’y ai pris Dieu pour mon sort et mon partage 1.”

Il fut ordonné prêtre à la fin de l’année 1654, après avoir fait une longue retraite à la Chartreuse de Gaiilon. Il avait quitté définitivement la famille de Mgr de Laval au mois de juin de la même année, et pris possession de son archidiaconé, qui lui avait été conféré dès le 28 février précédent.

Il n’entre pas dans le cadre de cet ouvrage de raconter la carrière édifiante de Boudon dans l’archidiaconé d’Evreux. Il y a pourtant une partie de cette vie admirable et accidentée que nous ne pouvons passer sous silence, parce qu’elle fait voir un des plus beaux côtés de la riche nature de Mgr de Laval lui-même : son grand cœur, et sa fidélité à ses amis.

En prenant possession de sa charge d’archidiacre, Boudon avait résolu d’en remplir tous les devoirs avec fermeté.

1 — Lettre lfUj,e de Boudon.

Réformer les nombreux désordres et les abus qui régnaient dans le diocèse d’Evreux, voilà le but qu’il poursuivit sans relâche. A peine eut-il commencé ses visites, “ qu’il trouva, nous dit son biographe, la plupart des églises dans une malpropreté dégoûtante et dans un dénuement complet. Dans beaucoup de paroisses, les enfants étaient laissés san3 instruction, la chaire muette, l’office célébré sans révérence et sans exactitude, les malades souvent privés des sacrements, ou assistés avec négligence ; des exemples scandaleux étaient quelquefois donnés au peuple par ceux dont la présence n’aurait dû leur inspirer que des pensées de vénération et de piété h ” Il y avait surtout un usage généralement répandu, qui donnait lieu à de grands scandales et à des scènes très inconvenantes ; c’étaient les feux qu’on allumait la veille de la Saint-Jean. Cet usage, reçu d’abord comme pratique religieuse, devint bientôt pour le peuple une occasion de licence déplorable.

Boudon ne pouvait remédier à tant d’abus sans rencontrer une vive opposition ; il ne pouvait surtout s’attaquer au clergé sans encourir sa haine. Aussi les persécutions ne lui firent pas défaut. Plein de confiance, cependant, dans la justice de sa cause et la droiture de ses intentions, fort de l’estime de son évêque, il resta toujours calme, ferme, marchant droit son chemin ; rien ne put l’ébranler.

Mais ses ennemis se voyant perdus, s’ils ne changeaient de tactique, résolurent de le perdre lui-même, si c’était

1 — Vie de Boudon.

possible ; et, pour réussir, ils ne craignirent pas de porter auprès de l’évêque 1 les accusations les plus sérieuses contre ses moeurs. Trouvant l’évêque sourd à leurs plaintes, parce qu’il était prévenu contre eux, à cause de leurs désordres, ils font intervenir un célèbre religieux, qui donne dans le piège, et qui, convaincu sans doute de la vérité des crimes imputés à Boudon, écrit contre lui les choses les plus graves. La partie était gagnée ; l’évêque finit par se laisser surprendre, et par se préjuger contre un homme qu’il avait toujours regardé comme un modèle et comme un saint.

Boudon avait-il donné prise à la calomnie par quelqu’une de ces imprudences, dont les âmesUes plus naïves et les plus saintes sont capables ? Ce qui est certain, c’est qu’il fut complètement réhabilité plus tard, et reconnu parfaitement innocent.

Quoiqu’il en soit, l’évêque d’Evreux lui retira dès lors toute sa confiance, et ne le regarda plus que comme un homme perdu et méchant. Un ecclésiastique de Rouen lui ayant écrit pour plaider la cause de Boudon : “ Je ne sais, Monseigneur, pourquoi vous persécutez ainsi Boudon ; car c’est un ange ; et Votre Grandeur en a eu assez de preuves parles grands biens qu’il a faits dans son diocèse.” — “Oui, répondit l’évêque avec amertume, c’était un ange, et plus qu’un ange, mais il est déchu.”

1 - - M. de Maupas, qui avait succédé à Gilles Boutaut. Il assista, à Rome, en 1665, à la canonisation de saint François de Sales ; et, durant son absence, Boudon administra le diocèse d’Evreux, en qualité de grand vicaire.

Comme il arrive presque toujours dans le malheur, Boudon se vit bientôt isolé, et abandonné de presque tous ses amis. Elle est si nombreuse la troupe des lâches, qui ne sont fidèles que dans la bonne fortune, et qui, craignant de se compromettre, rougissent de tendre une main secourable à un ami dans l’adversité ! Boudon en fitjla triste expérience ; mais, délaissé de tout le monde, il n’en fut que plus attaché à sa devise : Dieu seul ! C’est en Dieu seul qu’il mit toute sa confiance, et qu’au milieu des plus grandes épreuves il trouva un peu de bonheur et la paix de l’âme.

Du reste, quelques-uns de ses meilleurs amis lui demeurèrent fidèles jusqu’au bout. De ce nombre furent M. Fermanel, l’un des fondateurs du séminaire des Missions étrangères, M. Tiersault, aumônier de la reine Anne d’Autriche, mais surtout l’évêque de Québec, Mgr de Laval. Celui-ci avait le cœur trop noble, il connaissait trop bien la vertu solide de son ami, pour l’abandonner au milieu des persécutions et des chagrins. Rien de plus beau et de plus ravissant que les lettres qu’il lui écrivit du Canada, à cette époque. Ce ne sont pas tant des paroles d’encouragement qu’il lui adresse, que des félicitations de ce que Dieu l’a jugé digne de souffrir quelque chose pour lui.

Il lui écrit de Québec, le 30 septembre 1666: “ Je3us crucifié soit notre force ! Jamais je ne fus plus console d’aucune de vos lettres, que de celle que j’ai reçue cette année. L’on ne peut lire sans horreur le manifeste perni-

cieux qui a été publié contre votre réputation. Je vois que l’enfer a vomi tout ce poison, et que ce malheureux auteur y a puisé toute la malice dont il est composé.

“ Je ne puis vous* estimer malheureux, puisque Notre- Seigneur, la vérité éternelle, vous heatifie : Beati estis, quuni maledixerint vobis hommes, et dixermt onine malum advcrsum vos h Au contraire, je me réjouirai avec vous de la joie des saints apôtres, lesquels ibant a conspectu concilii, gaudentes quoniam digni habiti sunt pro nomine ejus contumeliam pati 1 2.

“ Ma consolation donc, mon cher Monsieur, recevant votre lettre, est de ce que, par la miséricorde de Notre- Seign'eur, il vous a donné un cœur capable d’avoir autant

de joie et d’amour pour la croix et le mépris, que le monde en conçoit d’horreur et d’aversion : Nonjecit taliter omni nationi 3. Sans doute, la très sainte Vierge et les saints anges vous auront procuré cette grâce par un amour spécial qu’ils ont pour votre âme. C’est la précieuse perle de l’Evangile, quam qui invenit abscondit, etpræ gaudio illius vadit, et vendit universa quæ habet, et émit Ulani 4.

“ Priez bien Notre-Seigneur, qu’il me fasse la grâce de bien user des grâces qu’il me fait, et des petites croix qu’il nous présente quelquefois à souffrir 5 ”

1 — Matth., V, 11.

2 — Act., V, 41.

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