CHAPITRE SIXIÈME
François de Laval, à l’Ermitage de Caen. -Réveil de piété, en France, dans la première moitié du dix-septième siècle. - M. de Bernières, sa vie, sa mort, ses avis spirituels. - Vertus pratiquées par François de Laval à l’Ermitage. - Il réforme une communauté religieuse dans la ville de Caen, et soutient les droits de l’hôpital de la même ville. — 1655-1658.
Nous sommes arrivés à une époque bien importante dans la carrière de François de Laval, à l’un de ces événements qui exercent une influence décisive sur l’esprit et les destinées d’un homme ; nous voulons parler de son séjour à V Ermitage de Caen h Prêtre déjà depuis plus de six ans, ayant renoncé généreusement à l’une des plus honorables dignités ecclésiastiques, appelé par la Providence,
1 - Caen, chef-lieu du département du CMvados, estla et littéraire de la Normandie. Cette grande et be confluent de l’Orne et de l’Odon, à quatre
laquelle elle communique par un canal. O Y Quinaume le
monuments: la cathédrale, qui renfen qaint Pierre l’hôtel
Conquérant, l’église de la Trinité fofles’de Caen
Valois, mi l’on a place le musée et la ^liothequ objet
sont très considérables ; celle du prem . ^cle. Guillaume
les chevaux de luxe. Caen ne date que ( u • nast^res.
le Conquérant en fit une ville forte... H y bâtit ( Mrdte-Bruu. )
quoique sans le savoir, à l’un des apostolats les plus pénibles et les plus laborieux du dix-septième siècle, brûlant du désir de sauver les âmes, il avait besoin d’achever de sanctifier la sienne.
Ce travail, il est vrai, était déjà bien avancé. Formé depuis l’âge de neuf ans à l’école des fils de saint Ignace, cultivé, avec tous les soins que l’on donne à une plante de choix, par l’illusstre P. Bagot, vivant sans cesse dans l’intimité d’amis les plus distingués par leur piété, l’abbé de Montigny était déjà arrivé à une grande perfection. Nous l’avons vu renoncer à toutes les espérances du monde, aux titres et au patrimoine de sa famille, pour suivre exclusivement Jésus-Christ. Nous l’avons vu, dans son archidiaconé d’Evreux, exercer ses fonctions ecclésiastiques avec une grande fidélité et beaucoup de zèle.
Mais plus est élevée la destinée d’un homme, plus sont grands les sacrifices auxquels Dieu l’appelle, plus aussi doit être éminente sa sainteté. François de Laval, appelé à l’apostolat et aux luttes héroïques du nouveau monde, destiné à une vie étonnante d’abnégation et d’épreuves de toutes sortes, avait besoin de mourir complètement à luimême, de détruire en lui jusqu’aux derniers germes de l’esprit du monde, pour ne garder que l’esprit intérieur de Jesus-Christ ; il avait besoin de devenir un homme de Dieu, homo Dei 1, dans toute l'acception du mot. La Providence, qui le destinait à une si sublime mission, voulut
1—2. Tim., III, 17.
qu’il allât s’y préparer à l’une des plus grandes écoles de sainteté qui fussent alors, celle de M. de Bernières.
C’est une chose merveilleuse que le grand réveil de piété et d’esprit religieux qui se fit en France, dans la première moitié du dix-septième siècle. Dans toutes les classes de la société, depuis les plus humbles jusqu’aux plus nobles, depuis les plus pauvres jusqu’aux plus riches, il y eut comme une sainte émulation à faire le bien, à pratiquer les bonnes œuvres, à secourir les misérables, à fonder toutes sortes d’institutions de charité, d’éducation, ou autres, et, ce qui est mieux encore, à se sanctifier soimême.
Qui n’admirerait une époque où l’on vit éclore à la fois tant de saints personnages, les Vincent de Paul 1 , les Surin, les Bourdoise, les de Condren, les Olier, les Eudes, les Boudon, les de Laval, les de Meurs, et une foule d’autres? La duchesse d’Aiguillon, nièce de Richelieu, et fondatrice de l’Hôtel-Dieu de Québec, dont on a dit “ qu’aucune bonne œuvre de son siècle ne lui avait été étrangère 2 , ” dépensait à faire le bien son immense fortune, et son exemple était imité par un grand nombre d’autres personnes de condition.
1 — Saint Vincent de Paul naquit à Pouy, aux environs de Dax le 24 avril 1576, et mourut à Paris, le 27 septembre 1660, a 1 âge de quatre-vingt-quatre ans et demi. Il faisait partie du Conseil de conscience d’Anu e d’Autriche, et n’a probablement pas été etranger a la nomination de Mgr de Laval comme vicaire apostolique de la JNouveile-
France ,
2 — Histoire manuscrite du. séminaire de Québec, par l’abbé Taschereau, aujourd’hui S. Em. le cardinal Taschereau.
A ces grandes âmes le respect humain était inconnu. On tenait à honneur d’être vertueux, chrétien, fervent catholique, dévoué à la défense de la Religion. On aimait à fréquenter assidûment les églises. C’est à cette époque que l’on vit de hauts personnages, comme le baron de Renty 1 , Henri de Lévis 2 , duc de Ventadour et pair de France, M. de Sillery 3 , et bien d’autres, quitter le monde, même à un âge avancé, renoncer à leurs dignités et aux honneurs dont ils jouissaient, pour embrasser l’état ecclésiastique.
C’est aussi à cette époque que furent fondées tant de saintes et pieuses associations. Jeanne de Chantal venait de donner naissance à l’ordre de la Visitation. La vénérable Catherine du Bar fondait l’association des Filles du Saint-Sacrement, saint Vincent de Paul formait la célèbre congrégation des lazaristes, M. Olier, la société de Saint- Sulpice. Le séminaire des Missions étrangères prenait naissance, comme nous l’avons déjà vu, dans la congrégation du P. Bagot, “ cette petite source, a dit Boudon,
1 — L’Eglise du Canada trouva en lui un protecteur actif et généreux.
2 — Il fut vice-roi de la Nouvelle-France en 1625, embrassa plus tard l’état ecclésiastique, devint chanoine de N.-D. de Paris, et mourut le 14 octobre 1680, à l’âge de 84 ans. Sa femme se fit carmélite, du consentement de son mari, fonda un monastère à Chambéry, et mourut en odeur de sainteté le 18 jauvier 1600. à l'âge de 49 ans.
3 — • M. de Sillery a donné son nom à un village près de Québec. “ Noël Brfilart, commandeur de Sillery, adopta l’idée de former au Canada un village uniquement peuplé de sauvages chrétiens ou disposés à le devenir ; et ce village, bâti à une lieue de Québec, porte encore le nom de Sillery.” (Essai sur V influence de la Religion.)
qui est devenue un grand fleuve, et dont les eaux jaillissantes se sont répandues jusqu’au Canada. ”
Une pareille éclosion de bonnes œuvres et de sociétés religieuses faisait honneur à l’Eglise de France. Il fallait que le soleil de la foi fût bien ardent, que la rosée de la piété répandue partout fût très abondante, et le terrain des âmes bien préparé par l’exercice des vertus chrétiennes, pour que cette Eglise pût récolter alors une si riche moisson.
Une des grandes particularités de cette époque si remarquable, c’est d’y voir un nombre considérable de laïques arrivés à une sainteté tellement éminente, que des ecclésiastiques eux-mêmes ne craignaient pas d’aller se mettre sous leur conduite, pour avancer de plus en plus dans la perfection.
Est-ce par humilité, est-ce par une défiance exagérée d’eux-mêmes 1, ou plutôt par un mystérieux dessein de la Providence, que ces pieux laïques tenaient à rester dans le monde, pour y pratiquer la vertu à un degré qu’on s’attend plutôt à trouver généralement dans l’état religieux? La vertu elle-même, quelquefois, aime à se faire illusion ; il semble, d’ailleurs, qu’elle nous effraie moins, lorsqu’on la voit pratiquée, même d’une manière héroïque, dans le monde, que lorsqu’elle a revêtu les livrées ecclésiastiques.
1 — On a vu que c’est ce sentiment qui avait longtemps fait hésiter Boudon à entrer dans le sacerdoce.
' Quoi qu’il en soit, ces pieux laïques ne manquaient pas de grouper bientôt autour d’eux un certain nombre de personnes, qui toutes se proposaient le même but : tendre à la perfection chrétienne. On se réunissait, on vivait autant que possible sous le même toit, on mettait en commun le peu de bien que l’on possédait, on se faisait un règlement, et, sous la conduite du chef de la communauté ainsi organisée, on s’efforçait de tendre à la vertu et à pratiquer toutes sortes de bonnes œuvres. C’était l’ancienne vie cénobitique, pratiquée dans les conditions de la société nouvelle, mais avec non moins de fruits de sainteté que dans les premiers siècles de l’Eglise.
C’est ainsi que se forma le célèbre ermitage de Caen, sous la conduite de M. de Bernières h Hâtons-nous de faire connaître cet homme illustre, dont le nom, comme nous allons le voir, est intimement lié, à plus d’un titre, à l’histoire de l’Eglise du Canada.
Jean de Bernières de Louvigny naquit à Caen, en 1602, d’une famille distinguée. Il était trésorier de France, dans la généralité de Caen, comme Jérôme de la Dauversière, dont nous avons déjà prononcé le nom, l’était à La Flèche pour la généralité de Tours 1 2. Il ne se maria point, et vécut dans la pratique de la plus haute piété et dans l’exercice des bonnes œuvres. Il avait eu quelque temps pour direc-
1 — Il était l’oncle de M. Henri de Bernières, qui fut si longtemps curé de Québec.
2 — Les généralités étaient les divisions financières de la France, sous l’ancienne monarchie.
teur le P. Jean Chrysostome de Saint-Lô, religieux du tiers ordre, homme intérieur et contemplatif, qui l’avait initié aux secrets de la vie spirituelle.
De Bernières s’était bâti à Caen une maison qu’il appelait V Ermitage ; elle était située dans la cour même du couvent des ursulines, dont sa sœur, Jourdaine de Bernières, était supérieure 1 ; ce qui explique les rapports qu’il eut avec Mme de la Peltrie et les ursulines de Québec,
Il avait réuni dans son ermitage un petit nombre de ses amis, qui ne respiraient, comme lui, que le désir de se sanctifier et de s’immoler à la gloire de Dieu et au salut des âmes. Tous y vivaient uniquement occupés de leur sanctification, pratiquant l’oraison, et se tenant aussi constamment que possible en la présence de Dieu. M. de la Colombière appelait cette maison un paradis terrestre. “ C’est ainsi, dit-il, que j’appelle et qu’on doit appeler ce fameux Ermitage de Caen, où l’auteur séraphique du Chrétien intérieur changeait en anges tous ceux qui avaient le bonheur d’être les compagnons de sa solitude. Les occupations ordinaires de ce céleste séjour étaient la prière, la mortification, les entretiens spirituels. Les récréations étaient de travailler à l’hôpital, d’y servir les pauvres, de faire leurs lits, de panser leurs plaies 2. ”
1 — Abeille , vol. XI, p. 40.— “ Sa naissance fut illustre et avantagée, tant eu noblesse qu’en vertu et sainteté, dont feu M. de Bernières d’heureuse mémoire, son très digne frère, est une preuve, évidente, par sa vie et la sublimité de ses écrits.” ( Archives du séminaire de Québec, Lettre circulaire sur la mort de Jourdaine de Bernières, supérieure et fondatrice des ursulines de Caen, Paris, 29 sept. 1670.)
2 — Eloge funèbre.
Voici quelle était à peu près la vie j ournalière des heureux habitants de l’ermitage. Chacun y avait sa petite cellule. On se levait de grand matin, et l’on faisait en commun une heure d’oraison. Puis l’on entendait la sainte messe, et l’on y faisait presque tous les jours la sainte communion. Ceux qui étaient prêtres pouvaient cependant aller dire la messe dans les différentes communautés de la ville ; car ce fut toujours un des principes de l’ermitage : joindre aux exercices de sa propre sanctification ceux qui pouvaient rendre service au prochain. Les repas se prenaient en commun, et à des heures marquées.
Le reste de la journée se partageait entre les oeuvres de piété personnelles, et les œuvres de charité pour le prochain. Voyait-on un pauvre dans la rue? on s’empressait de l’assister comme un des membres souffrants de Jésus- Christ. On visitait les malades, soit a domicile, soit dans les hôpitaux, et on leur rendait tous les soins possibles. Apprenait-on que quelque famille était dans la douleur ? Vite, on allait lui porter les paroles de la consolation chrétienne. Le catéchisme aux enfants délaissés était une des œuvres favorites des disciples de M. de Bernières. En un mot, ils s’exerçaient à toutes ces actions de charité qui ont immortalisé, de nos jours, Ozanam et ses compagnons, et qui seraient la plus magnifique démonstration de la divinité de la religion chrétienne, si elle avait encore besoin d’être démontrée.
Autant que possible, on faisait tous les principaux exercices de piété en commun ; mais on se réunissait au moins
tous les soirs, pour ces entretiens spirituels où M. de Bernières était passé maître, et où il inculquait à ses disciples, d’une manière admirable, la doctrine des conseils évangéliques.
On vit successivement, ou à la fois, dans cet ermitage de M. de Bernières, les frères Dudouyt, les frères De Maizerets, M. de Mésy x, M. de la Vigne, M. Merlot, M. Morel, M. Boudon, le baron de Renty, etc.
Nous ne savons à quelle date précise y alla résider François de Laval ; mais il est probable que ce fut dans la première partie de 1655, immédiatement après son retour de Rome. Ayant renoncé définitivement à l’archidiaconé d’Evreux, et provisoirement du moins au vicariat apostolique du Tonkin, il alla s’enfermer dans cette solitude, pour s’}7 préparer aux desseins encore inconnus de la Providence sur lui, comme autrefois Ignace de Loyola dans la grotte de Manrèze, avant de fonder la Compagnie de Jésus, ou comme le Sauveur des hommes lui-même, dans le désert, avant d’inaugurer sa carrière évangélique.
Notre-Seigneur l’appelait à l’Ermitage pour qu’il y fît l’apprentissage du dévouement sacerdotal le plus parfait, et pour qu’il pût y rassasier cette faim et cette soif de la justice, dont son cœur était dévoré. C’est là que sa grande âme, passionnée pour le sacrifice, s’ouvrit largement à la grâce, et reçut avec plénitude, comme autrefois les disciples dans le Cénacle, cet esprit apostolique qui devait paraître
1 — Plus tard, gouverneur du Canada.
en lui avec tant d’éclat dans les vastes contrées de la Nouvelle-France. C’est là que fut jeté en terre ce grain de froment, qui devait être si fécond et se reproduire au centuple. Après avoir passé dans cet ermitage trois années entières, consacrées à l’exercice de toutes les vertus sacerdotales, François de Laval devint un instrument docile, et prêt à tout entreprendre pour la gloire de Dieu.
“ Ici, dit un témoin 1 II dans le procès préliminaire de béatification, j’ai des raisons personnelles d’insister sur l’influence que cette sorte de noviciat à l’ermitage de Caen exerça sur le long et glorieux apostolat de Mgr de Laval. J’ai beaucoup connu M. de Bernières, qui était l’âme de cet ermitage, ou du moins j’ai eu l’occasion d’étudier beaucoup ses écrits, spécialement au séminaire de Saint-Sulpice, à Paris, où des séminaristes fervents ne pouvaient se lasser de lire son ouvrage du Chrétien intérieur 2 ; et ils avaient sans cesse à la bouche, dans leurs entretiens, les sentences et les maximes de ce livre admirable. Aussi, avions-nous la plus haute idée de la sainteté et de la vertu de ce petit nombre d’âmes formées à une si belle école d’abnégation chrétienne et sacerdotale. Je ne connaissais pas alors Mgr de Laval. Depuis, ayant eu occasion de lire l’histoire
I — L’abbé Nercam, prêtre de Saint-Sulpice.
2 — La première édition de cet ouvrage portait le titre à' Intérieur chrétien , et fut publiée, non pas par M. de Bernières lui-même, mais par quelqu’un qui prétendait être l’écho de ses sentiments. Elle fut mise à l’Index, à cause de certains passages qui sentaient le quiétisme.
II parut, en 1781, une autre édition, sous le titre de Chrétien intérieur y dans laquelle on fit disparaître tous les passages incriminés. C’est de cette édition, sans doute, que parle M. Nercam.
de sa vie et de ses œuvres, je dois avouer que j’y ai reconnu avec admiration la réalisation des préceptes et des conseils de la plus haute perfection renfermés dans le Chrétien intérieur. ”
On peut juger du degré de sainteté auquel arriva l’abbé de Montigny, à l’ermitage de Caen, par les œuvres qu’il y pratiquait h
“On le voyait, dans les hôpitaux, dit Latour, panser les plaies les plus dégoûtantes, rendre les plus bas services, et, par une mortification semblable à celle de saint François-Xavier, porter à sa bouche, serrer avec ses lèvres et sucer lentement les épingles et les bandages pleins de pus, faisant semblant, par humilité, de le faire sans attention, et seulement pour les tenir, tandis que ses mains travaillaient ailleurs. On l’a vu faire plusieurs longs pèlerinages à pied, sans argent, mendiant son pain, et cacher à dessein son nom, afin de ne rien perdre de la confusion, du mépris et des mauvais traitements ordinaires dans ces occasions, et qui ne lui furent pas épargnés. Il s’en félicitait comme les apôtres, et remerciait Dieu d’avoir quelque chose à souffrir pour son amour. ”
Les avis que M. de Bernières donnait à son disciple nous font bien voir la sûreté de sa doctrine, ainsi que le mérite de celui auquel il pouvait les adresser en toute confiance, et qui en a si bien profité dans toute sa conduite.
“ Soyez, lui disait-il, toujours content, même au milieu
1 — “ A fructibus eorum cognoscetis eos. ” (Matth., VII, 16.)
des revers: ne cherchant que Dieu, vous le trouverez partout. — Attachez-vous à Dieu, plus encore qu’à l’œuvre de Dieu, et vous trouverez la paix du cœur. Il y a dans notre âme une inclination à s’écouler en Dieu : il faut réveiller et entretenir cette tendance par des prières, des lectures spirituelles, des regards amoureux sur la vie et la passion de Jésus-Christ 1. ”
M. de Bernières parlait évidemment à l’abbé de Montigny comme à un saint ; et, en vérité, il fallait qu’il eût une haute opinion de la vertu de son disciple, pour lui tenir un pareil langage : preuve évidente des progrès que celui-ci avait faits à l’école d’un tel maître.
Aussi la vénérable Marie de l’Incarnation disait-elle, quelque temps après l’arrivée de Mgr de Laval au Canada : 41 Notre prélat tient tout le pays en admiration : il est intime ami de M. de Bernières, auprès duquel il a demeuré quatre ans par dévotion. Aussi ne faut-il pas s’étonner si, ayant fréquenté cette école, il est parvenu au sublime degré d’craison où nous le voyons 2. ”
Voici encore quelques-unes des maximes spirituelles que M. de Bernières inculquait à ses disciples :
“ Il ne faut pas se produire avant le temps : ceux qui s’exposent à travailler pour le prochain, sans être morts à «eux-mêmes, font peu de fruit, et risquent de se perdre. — On ne trouve la vie que dans la mort, l’être que dans le
1 — Latour.
2— Lettre historique 57e.
néant. Fuyons tout ce qui a de l’éclat, tout ce qui nourrit l’orgueil et l’amour propre. — L’abjection est comme le fumier de la vie spirituelle, qui engraisse la terre et la rend féconde. — Nous n’avons point de meilleur ami que Jésus- Christ. —Le propre intérêt est le plus grand obstacle à l’esprit d’oraison 1 . ”
Admirable enseignement, qui a toujours été, du reste, celui des saints, et ne pouvait produire que des saints.
Si, comme on le rapporte 2 , quelques-uns des disciples de M. de Bernières, provoqués par les jansénistes dont ils étaient entourés, et contre lesquels ils ne pensaient qu’à se prémunir, tombèrent après sa mort dans des excès de spiritualité mal entendue, que condamna le saint-siège, c’est qu’ils abusèrent de la doctrine de leur maître. Leurs égarements ne peuvent lui être imputés ; car, comme le dit si bien Lacordaire, “l’abus ne prouve rien contre quoi que ce soit ; et s’il fallait détruire tout ce dont on abuse, c’està-dire, ce qui est bon en soi, et corrompu par la liberté de l’homme, Dieu lui-même devrait être arraché de son trône inaccessible, où trop souvent nous faisons asseoir près de lui nos passions et nos erreurs. ”
M. de Bernières mourut subitement le 19 mai 1659. “ Il avait communié le matin, dit Latour, comme il faisait
1 — Latour.
2 — “Après la mort de M. de Bernières, les membres de la société de l’Ermitage devinrent des exaltés, et, sous prétexte de faire la guerre au jansénisme, firent des scènes regrettables, prêtres et laïques, à Caen, à Falaise et à Séez. ” ( Vie du P. Eudes , Paris, 1827.)
habituellement, gagné l’indulgence dans l’église du Croisie, et assisté à la congrégation. Il fut à la récréation et à la prière du soir, comme à l’ordinaire. A peine fut-il retiré dans sa chambre pour se coucher, que son valet se mit à crier; on accourut, on le trouva assis à terre, près de son lit, les yeux levés vers le ciel, et rendant les derniers
soupirs. ”
“ Au milieu de la corruption du siècle, nous dit le P. Charlevoix, M. de Bernières était parvenu à ce qu’il y avait de plus sublime dans la vie mystique h ”
Mais il était aussi un homme d’action, un homme de bonnes œuvres. Le Canada, en particulier, fut l’objet de ses soins et de sa sollicitude. C’est grâce a lui que la vénérable Marie de l’Incarnation et Mme de la Peltrie purent réussir dans leur projet de fonder un monastère d’ursulines dans la Nouvelle-France. C’est pour réaliser leur pieux dessein qu’il entreprit un grand nombre de voyages, où sans doute il contracta le germe de la maladie dont il mourut ; et l’on peut affirmer qu’il fut victime de son zèle pour le bien des âmes, et de son affection pour notre pays en particulier. Nous verrons que Mgr de Laval sut le reconnaître plus tard d’une manière publique au Canada 1 2.
1 — Vie de la Mère de l'Incarnation.
2 — M. de Bernières avait été inhumé dans la chapelle des ursulines de Caen. Cette chapelle n’ayant point été rouverte après la révolution, les restes de cet homme juste et ceux de sa sœur furent transportés en
Pendant que l’abbé de Montigny demeurait chez M. de Bernieres, il eut occasion de rendre de grands services, et de faire éclater la prudence et la sagesse dont il était déjà rempli. L’évêque de Bayeux, dont la j uridiction s’étendait sur la ville de Caen, et qui n’avait pas tardé de connaître son mérite, le chargea de mener à bonne fin deux affaires très importantes et en même temps très épineuses.
L’une de ces affaires était la réforme d’une maison de religieux. Le relâchement s’était introduit dans cette communauté; et l’on sait que rien n’est plus préjudiciable à l’Eglise que les désordres dans les maisons religieuses.
Autant le3 ordres religieux qui se conservent dans leur piété primitive et dans l’observance de leurs règles, font la gloire, l’ornement et la joie de l’épouse de Jésus-Christ, autant ils la déshonorent quand le vice et la honte s’y introduisent. Ce sont alors comme des stigmates d’ignominie qu’elle porte au front. Le libertin et l’impie se
1807 dans l’église de Saint-Jean, et enterrés en face de l’autel du Sacré-Cœur.
Voici l’épitaphe qui fut placée sur sa tombe : —
Ante hoc altare Jacet
Vir sanctæ recordationis Joannes de Bernières de Lou vigny Pietate in Deum, chai’itate in pauperes Æquè oommendabilis Obdormivit in Domino Die 17â Maii anno 1659 Ætatis 57.
(Abeille, vol. XI, p. 40.)
gg VIE DE MGR DE LAVAL
réunissent pour lui reprocher cet opprobre, et répandre l’injure sur sa face bénie. Ce qui n’est qu’un désordre ordinaire dans le monde, devient, dans une maison religieuse, un non-sens et une abomination : Oorruptio optimi pessima.
Le désordre est d’autant plus déplorable, qu il est ordinairement très difficile de lui appliquer un remède efficace. Il faut, en effet, dans des cas semblables, beaucoup d’habileté pour découvrir la véritable source du mal, puisque tous les membres de la maison, depuis le supérieur jusqu’au plus humble des sujets, sont intéressés à la cacher. Quelle prudence et quel courage ne faut-il pas pour la faire disparaître, de manière qu’il n’y ait aucun scandale, et que le remède ne soit pas pire que le mal !
François de Laval, par ses exhortations, ses exemples, ses prières et sa sagesse, vainquit tous les obstacles h II se servit avec tact et prudence de 1 autorité spirituelle que l’évêque de Bayeux lui avait confiée ; il appela même l’autorité séculière à son secours 1 2, et il fit si bien, dit M. de la Colombière, “ que d’une maison de trouble et de dissensions, il en fit une maison de paix, de piété et d’édification, ouvrage pour lequel il sera éternellement béni dans le ciel, tandis que le saint fondateur de la maison où il a établi la réforme, aura des enfants qui lui ressembleront, et qui auront une portion de son zèle 3.
1 — Latour.
2 — On le verra plus tard soutenir, au Canada, la doctrine, que l’Etat est obligé de prêter main-forte à l’Eglise.
3 — Eloge funèbre.
VIE DE MGR DE LAVAL Si)
La seconde affaire qui occupa l’abbé de Montigny fut la défense d’un hôpital qui existait dans la ville de Caen. Les administrateurs laïques de l’hôpital, mécontents des religieuses qui en avaient la direction, — il paraît que la laïcisation des hôpitaux ne date pas d’hier — - voulaient les congédier pour mettre à leur place .des domestiques à gages b On comprend tout ce que ce projet renfermait d’injustice, et pour la communauté que l’on voulait priver de ses droits acquis, et pour les pauvres qui auraient souffert du changement à tous les points de vue.
Le projet des administrateurs fit naître un procès entre eux et la communauté, et ce procès fut porté au Conseil du roi.
L’abbé de Montigny se charge de défendre lui-même la cause des religieuses hospitalières. Fort de l’influence et du crédit que peuvent lui donner à la Cour la noblesse de son nom et sa haute origine, il se rend a Paris aupies du roi et des ministres.
L’affaire n’était pas si facile à gagner qu’on pourrait le croire au premier abord. On avait prévenu contre les religieuses le Conseil de Sa Majesté, et rendu suspecte leur administration. Ces filles généreuses, toutes dévouées au service des pauvres par des vœux solennels, on les avait représentées comme ne cherchant qu’à s enrichir. Le bien public, et surtout l’intérêt des malades et des
1 — Latour.
indigents, assurait-on, demandaient qu’il y eût un changement, et que les hospitalières fussent mises de côté. “ Des princes mêmes, prévenus contre elles, dit M. de la Colombière, se déclaraient en faveur de leurs adversaires, et ôtaient aux gens de bien le courage et l’envie de soutenir la bonne cause des servantes de Dieu calomniées et opprimées. ”
Mais François de Laval, qui ne connut jamais la lâcheté ni la crainte, se présente courageusement à la Cour. Il expose devant le Conseil la justice de la cause des religieuses, et revendique complètement leurs droits. Il fait plus: il déclare la guerre à leurs adversaires: “Il va porter le flambeau dans la nuit de l’intrigue, dit M. de la Colombière, il tire le rideau, et découvre l’intérêt sordide de la cabale ; il désabuse les princes, il dessille les yeux aux magistrats. ” Il plaide, en un mot, la cause de l’hôpital avec tant de zèle et d’habileté, qu’il le sauve de l’inique spoliation dont il était menacé.
“ Son zèle, ses sollicitations, son crédit obtinrent tout, dit Latour. Par arrêt, les religieuses furent maintenues.” La Cour leur donna raison contre les administrateurs laïques.
Cette victoire ramena le calme et la tranquillité dans l’hôpital de Caen ; elle rendit la vie aux membres souffrants de Jésus-Christ, et aux épouses du Sauveur la liberté de •se dévouer comme auparavant à leur secours.
De retour à Caen, l’abbé de Montigny fut nommé con-
fesseur de cette communauté dont il venait d’être le protecteur, et il la dirigea avec le plus grand fruit.
La manière sage et habile avec laquelle il avait défendu l’hôpital de Caen, l’avait fait connaître avantageusement à Paris ; et lorsque, quelque temps après, son nom fut proposé pour l’évêché du Canada, la Cour était déjà favorablement disposée en sa faveur. Mais cette affaire demande à être prise d’un peu plus haut.