‹ Vie de Mgr de Laval, premier évêque de Québec et apôtre du Canada, 1622-1708Chapitre 21 sur 68 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

Négociations pour l’envoi cl’un évêque au Canada. — François de Laval proposé au saint-siège pour l’épiscopat. — Son parfait abandon à la Providence. — 1657.

C’est une question de savoir à qui revient l’honneur d’avoir pensé, tout d’abord, à demander un évêque pour le Canada. Est-ce aux jésuites, qui desservaient avec tant de zèle et depuis tant d’années (1625) 1 les missions de la Nouvelle-France, ou bien à la Compagnie de Montréal 2, qui ne faisait pour ainsi dire que de naître (1640), mais qui mettait déjà à l’accomplissement de sa mission patriotique et religieuse un dévouement si admirable?

Nous ne parlons pas ici d’une idée purement spéculative, telle qu’auraient pu l’avoir Champlain lui-même et les

1 — “ On forma en 1611 un établissement à Port-Royal, dans l’Acadie, et deux missionnaires jésuites, les PP. Biard et Masse, y furent envoyés par les soins du P. Coton, confesseur de, Henri IV. (Essai sur l'influence delà Udigion.) Mais ce ne fut qu’en 1625 que les jésuites vinrent au Canada proprement dit. Ils retournèrent en France, après la prise de Québec par les Anglais en 1629, et revinrent en 1632.

2 — “ Une compagnie de personnes zélées de la Capitale entreprit d’exécuter plus en grand ce qu’on avait fait a feillery. (Essui sut l'influence de la Iielujwn. )

récollets, en pensant aux destinées que Dieu réservait a notre pays : nous voulons parler d’une idée pratique, c'està-dire, des premières démarches qui furent taites pour avoir un évêque au Canada.

L’histoire des faits ne nous permet pas de douter que, si les jésuites réussirent à faire résoudre définitivement l’envoi d’un premier évêque au Canada, et surtout a faire nommer l’homme de leur choix, ce furent les associés de la Compagnie de Montréal qui, les premiers, s’occupèrent sérieusement de cette question.

Dès 1643 1 *, ces pieux associés avaient écrit au souverain pontife, le priant d’autoriser le nonce, résidant à Paris, à donner des pouvoirs de juridiction aux ecclésiastiques qu’ils avaient résolu d’envoyer au Canada, pour y desservir leur colonie naissante

Cette première démarche leur fait beaucoup d’honneur. En effet, il est probable que déjà, à cette époque, l’archevêque de Rouen avait des prétentions à la juridiction sur le Canada, puisque trois ans plus tard (1646) on y exerçait certainement cette juridiction en son nom 3. Et cependant, ce n’est pas à lui que les associés de Montréal s’adressent ; ils vont tout droit à la vraie source du pouvoir ecclésiastique, au souverain pontife.

1 — Année de la mort de Louis XIII (14 mai). Louis XIV, né le 5 septembre 1638, n’avait pas encore cinq ans. La régence fut confiée à la reine mère, Anne d’Autriche.

2 — Faillon, Histoire delà colonie française en Canada, t. II, p. 47.

3 — Archives de l’Hôtel-Dieu de Québec.

Ne recevant pas de réponse, peut-être parce que leur demande aurait dû passer par l’intermédiaire du nonce, ils concertent entre eux le moyen de faire ériger dans le pays un siège épiscopal. Ils jettent les- yeux sur M. Legauffre, autrefois maître des comptes à Paris, converti à Dieu par le célèbre P. Bernard, et qui avait embrassé l’état ecclésiastique. M. Legauffre était un homme vertueux, qui dépensait en bonnes œuvres son immense fortune, et qui aurait pu faire beaucoup de bien à l’Eglise du Canada.

Le cardinal Mazarin approuve le projet des associés de Montréal, ainsi que le choix du sujet. Les jésuites, consultés, applaudissent également b M. Legauffre est nommé par le roi. Mais il mourut d’apoplexie, pendant la retraite qu’il faisait pour connaître la volonté de Dieu sur son acceptation de la charge pastorale qu’on lui proposait, en l’année 1645.

L’année suivante (1646), les associés de la Compagnie de Montréal prièrent les évêques de l’assemblée du clergé de France 2 de prendre la chose en considération : ce qu’ils firent dans la séance du 25 mai. Mgr Godeau proposa de députer quelqu’un à la reine mère, à cet effet.

1 — Lettre spirituelle Jfêe de Marie de l'Incarnation.

2 — Le clergé de France s’assemblait par députés à certaines époques, surtout pour discuter les décimes que l’on accordait au roi. C-es assemblées étaient de deux sortes : ordinaires et extraordinaires. Les assemblées ordinaires ou générales représentaient tout le clergé de France : elles se réunissaient, d’abord, de dix ans en dix ans , a partir de 1645, elles se tinrent de cinq ans en cinq ans. Outre ces assemblées, il yen avait d’autres composées des évêques qui se trouvaient en Cour. Celles-ci se réunissaient suivant les circonstances. L assemblée de 1646 était une assemblée générale qui avait commencée des. l’année précédente. ( Mémoires du clerrje de l1 rance. )

Le 11 juillet suivant, le cardinal Mazarin accueillit avec une satisfaction particulière la proposition renouvelée par l’évêque de Grasse, défavoriser l’établissement d’un évêque au Canada; il promit même de lui faire une pension annuelle de douze cents écus à prendre sur ses propres bénéfices.

Cette fois, les jésuites, à qui le cardinal en parla, firent comprendre que le temps d’une pareille création n’était pas encore venu. Et ils avaient raison, si l’on considère dans quel état précaire était alors la colonie, à la veille d’une guerre meurtrière avec les Iroquois.

“ L’on parle de nous donner un évêque en Canada, écrivait Marie de l’Incarnation, le 11 octobre 1646 : pour moi, mon sentiment est que Dieu ne veut pas encore d’évêque en ce pays, lequel n’est pas assez bien établi. D’ailleurs, nos Révérends Pères y ayant planté le christianisme 1> il semble qu’il y a de la nécessité qu’ils le cultivent encore quelque temps sans qu’il y ait personne qui puisse être contraire à leurs desseins 2. ”

Ces dernières paroles de Marie de l’Incarnation font suffisamment entendre que les jésuites, outre la raison avouée qu’ils alléguaient pour s’opposer à la nomination du nouvel évêque, à savoir que le temps n’en était pas

1 — Marie de l’Incarnation n’avait pas sans doute l’intention d’exclure la part qu’eurent les récollets dans l’établissement de la Religion au Canada, puisqu’ils furent les premiers missionnaires de ce pays.

2 — Lettre spirituelle ]$&.

encore venu, en avait une autre, qu’ils ne donnaient pas, c’est qu’ils craignaient que ce nouvel évêque n’eût des vues différentes des leurs.

La tentative des associés de Montréal n’eut pas le succès qu’ils désiraient ; niais elle fut certainement l’occasion qui fft prendre à la Cour la détermination de donner un évêque au Canada dans un avenir plus ou moins rapproché. Aussi voyons-nous qu’en 1647, dans les articles dressés pour le gouvernement du Canada, le roi déclare que le Conseil sera composé de trois personnes : du gouverneur de Québec, de celui de Montréal, et du supérieur des jésuites, " en attendant qu’il y ait un évêque au Canada h”

En 1652, l’abbé de Montigny fut choisi avec MM. Picquet et Pal lu, comme nous Pavons vu, pour aller en qualité de vicaire apostolique dans le Tonkin et la Cochinchine. Le nonce du pape à Paris 1 2 fit faire sur son compte les informations canoniques requises en pareil cas. Mais le nouvel élu dut céder aux obstacles qui s’opposèrent à sa nomination définitive. Son nom, cependant, resta connu, et à la Cour de Rome et à celle de Versailles, pour une éventualité future.

Il fut mis encore plus en relief par la noble et généreuse défense de l’hôpital de Caen, soutenue à Paris auprès du Conseil du roi.

1 — Ferland, t. I. p. 357. , . , ,

2 — M. Bagni. Il devint plus tard cardinal, et fut remplace comme

nonce à Paris par M. Piccolomini, parent du cardinal bictn.

En 1656, la Compagnie de Montréal, qui avait obtenu de M. Olier, supérieur du séminaire de Saint-Sulpice, quatre de ses prêtres pour la colonie de Montréal, en prit occasion de presser l’établissement d’un évêque au Canada. Le choix des associés tomba sur M. de Queylus, abbé de Loc-Dieu, l’un des quatre missionnaires désignés b Son grand nom, ses éminentes qualités, les services qu’il avait rendus à l’Eglise dans plusieurs diocèses de France, paraissaient recommander sa nomination à l’épiscopat.

Mgr Godeau, évêque de Vence, proposa la chose à l’assemblée du clergé dans la séance du 9 août 1656. “ Il

ne reste plus, conclue-t-il, qu’à obtenir l’agrément du roi touchant l’érection et la nomination du futur évêque. ” Il fut chargé par l’assemblée de faire, conjointement avec les agents du clergé, les démarches nécessaires auprès du pape, du roi et du cardinal Mazarin, ministre d’Etat.

Le mercredi 10 janvier 1657, le cardinal présidant la séance, l’affaire fut représentée de nouveau par Mgr Godeau . Le prélat ajouta que le choix de M. de Queylus serait agréable aux révérends pères jésuites. Peu après, cependant, lesjésuites, soit qu’on ne les eût pas consultés d’abord, soit qu’on les eût mal compris, jugèrent qu’il valait mieux avoir pour évêque un homme de leur choix * 2 .

1— M. Olier l’avait nommé supérieur de la mission. “ Cette nomination fut 1 un des derniers actes de M. Olier, qui mourut avant même que les missionnaires eussent laissé la rade de Saint-Nazaire.” (rerland, t. 1, p. 437.)

2 — Faillon, t. II, p. 274.

Tout le monde, du reste, était d’accord qu’il fallait que le nouvel évêque fût agréable aux jésuites, alors seuls chargés de toutes les missions du Canada. Pour mieux arriver à cette fin, la reine mère voulut, tout d’abord, que l’épiscopat fût offert à l’un d’eux; et le nom du P. Paul le Jeune, ancien missionnaire de la Nouvelle-France, alors retiré à Paris, fut suggéré. Mais les jésuites ayant représenté que leurs règles ne leur permettaient pas d’accepter l’épiscopat, le P. le Jeune lui-même.1 proposa à la reine régente le nom de François de Laval de Montigny, un ancien élève de la Compagnie de Jésus, dont il connaissait tout le talent et les mérites 2, et qui avait été désigné quelques années auparavant comme vicaire apostolique du Tonkin. La Providence avait tout préparé pour que ce choix fût immédiatement bien vu, non seulement par la Cour de Rome, mais aussi par celle de France ; et quelques jours après, le roi écrivit au souverain pontile Alexandre VII 3 la lettre suivante :

“ Très Saint Père, ceux qui, sous la protection de cette couronne, ont entrepris de porter la foi dans les pays septentrionaux de l’Amérique, ont si heureusement réussi

1 — Latour, p. 10.

2 — Il est possibl

dans leur pieux dessein, par le secours de la divine Bonté, que pour y mettre la dernière main, ils ont cru être obligés de demander qu’il fût établi, dans ce pays, un siège épiscopal, et un évêque, afin que les âmes converties à la foi, pussent recevoir les sacrements conférés par ceux qui sont honorés de ce caractère. Sur quoi ils ont eu recours à nous, pour solliciter, auprès de Votre Sainteté, cet établissement, qu’ils jugent absolument nécessaire; et, nous ayant fait comprendre les avantages qui en reviendront à notre sainte religion, nous supplions Votre Sainteté de vouloir donner, par ce moyen, la dernière perfection à cette Eglise naissante.

“ Et d’autant que la conduite doit en être confiée à une personne de piété et de savoir, zélée pour l’Eglise de Dieu, nous avons cru devoir supplier Votre Sainteté d’y engager le Père 1 François de Laval de Montigny, dont les vertus l’ont rendu si recommandable, qu’il a été sollicité de plusieurs endroits d’aller travailler à la vigne du Seigneur. Il a paru toujours tellement disposé à y consacrer ses services, que, si Dieu n’eût voulu le réserver pour la Nouvelle-

Imiocent X, mort le 7 janvier de la même année. Ce pape, qui éleva Mgr de Laval à l’épiscopat, était un Chiqi, natif de Sienne.

Mgr de Laval naquit sous Grégoire XV, et mourut sous Clément XL Entre ces deux papes, il y en eut huit autres : Urbain VIII, Innocent X, Alexandre Vil, Clément IX, Clément X, Innocent XI, Alexandre VIII et Innocent XII : ce qui porte à dix le nombre des qapes qui se succédèrent du vivant de Mgr de Laval. C’est sous Clément X, un Romain de la famille Altieri, que fut érigé l’évêché de «Québec (1674).

1 — Notons cette appellation de Père : elle fut l’occasion de quelques analentendus à Rome.

\ IE DE MGR DE LAVAL lOl

France, il fût parti pour le Tonkin ; ses informations ayant ete approuvées par le sieur Bagni, alors nonce de Votre Sainteté vers nous, et ensuite envoyées en Cour de Rome pour vous être présentées. Mais après avoir demandé qu’il tut fait des prières, afin qu’il plût à la divine Majesté de l’éclairer, il était prêt d’embrasser et de suivre cette carrière, lorsqu’il en fut empêché, sans y avoir contribué de sa. part.

“ Il avouait, cependant, qu’il se sentait porté, par des mouvements secrets \ d’aller plutôt en un pays sauvage et ligouieux, comme la Nouvelle-France, où l’on ne trouve que difficilement les choses nécessaires à la vie, que dans un autie plus commode et plus civilisé, tel que lui parut celui qu’on lui avait proposé alors * 2.

“ Nous eussions pu présenter à Votre Sainteté d’autres personnes capables d’assurer cette bonne œuvre, si nous n’avions jugé celle du dit De Laval leur devoir être préférée, par les témoignages que nous ont rendus de sa piété insigne des personnes très éclairées ; en sorte que, notre connaissance étant fortifiée de la leur, nous pouvons dire qu’il serait difficile de commettre à un sujet plus digne le soin d’un si vaste pays.

1 — Voir plus haut, p. 31.

2 — “ Dieu avait choisi de toute éternité François de Laval pour établir la hiérarchie dans la Nouvelle-France. Il lui inspira, dès ses tendres années, le désir de venir en Canada. Cette pensée, capable d’effrayer un homme intrépide et une âme consommée dans la vertu, vint dans l’esprit de l’abbé de Montigny, qui n’était, pour ainsi dire, qu’un enfant.’' (Eloge funèbre , par M. de la Colombière.)

“Les rois nos prédécesseurs, ayant tant aide a faite recevoir la religion chrétienne dans le Canada, soumis a la monarchie française, comme leurs prédécesseurs 1 avaien fait en plusieurs autres contrées du monde, nous sommes obligé, Très Saint Père, de les imiter, et même de taire fonder une Eglise dans la Nouvelle- Franee, ainsi que plusieurs Eglises l'ont été dans l'Allemagne, par le soin qu’en prit Charles le Grand.

“ Votre Sainteté voudra donc bien se servir de ce bon prêtre pour fonder cet établissement, puisqu’Elle n’a pas moins de zèle pour la gloire de Dieu que n’en ont toujours eu ses prédécesseurs, dont le soin et le travail ont appelé à la connaissance de Dieu des nations entières, et leur ont fait recevoir agréablement le joug de l’Evangile ; et ainsi, comme tant d’âmes furent redevables de leur salut à vos

prédécesseurs, celles de ce nouveau monde devront à \ otre Sainteté le même avantage.

“ En retour, elles obtiendront de l’infinie miséricorde de Dieu, non seulement la durée de vos jours pour le bien de l’Eglise, mais aussi, après que vous l’aurez longuement administrée, la récompense de vos travaux dans le royaume de Celui par le moyen duquel vous avez travaillé. Nous joindrons, Très Saint Père, nos prières aux leurs, afin qu’elles soient exaucées, et que toute la chrétienté soit

consolée 1.”

1 — Faillon, t. II, p. 315.

Il était difficile de parler au pape d’une manière plus touchante et plus persuasive, plus difficile encore de tenir un langage plus profondément chrétien. L’éloge que l’on lait, dans cette lettre, de Mgr de Laval au souverain ponate, est magnifique et sans réserve. Louis XIV n’était encore que dans sa dix-neuvième année : ce n’est pas lui évidemment qui avait inspiré cette lettre. La reine mère, Anne d’Autriche, conduisait, en cette affaire, toutes les négociations. Pénétrée de sentiments sincèrement religieux, elle avait pris à cœur l’établissement d’un évêché au Canada \ et n’épargna rien pour faire réussir le projet dans un sens favorable aux jésuites, auxquels elle était toute dévouée. Il est permis de croire que ces religieux ne furent pas étrangers à la rédaction de la lettre du roi.

Cette lettre fut envoyée au cardinal Bichi, l’intermédiaire de la Cour de France auprès du saint-siège 1 2, avec ordre de la présenter lui-même au souverain pontife, et d’appuyer la demande autant qu’il serait en son pouvoir. Le roi écrivit en même temps à son résident à Rome, M. Gueffier, conseiller d’Etat, lui enjoignant de faire toutes sortes d’instances pour obtenir l’érection du futur siège épiscopal. Il adressa aussi des lettres dans le même sens à plusieurs cardinaux, savoir : Colonna, Acquaviva, Brancaccio, Ludovisio, Carpegna et Ginetti, afin de les intéresser au succès de cette affaire. M. Gueffier était chargé

1 — Archives de M. l’abbé Verreau, Correspondance de Gueffier,

copiée au Musée britannique, dans la collection Séguier. Lettre de ■Gueffier au roi, 17 décembre 1(157. „r, ‘2uoa " . „

2 — Le roi n’avait pas, à cette époque, d’ambassadeur à Rome.

de les leur remettre lui-même. On voit que rien n’avait été négligé pour la réussite d’un projet si important.

M. Gueffier se donna beaucoup de peine: ce qui n’empêclia pas l’affaire de languir. Le cardinal Bichi était au lit, malade delà goutte ; et cependant il tenait à présenter lui-même au souverain pontife la supplique du roi. De plus, il était dans le deuil, par la mort d’un de ses frères, et ne recevait pas de visites h M. Gueffier attendit près de deux mois.

Enfin, le 13 mars, il écrivit au roi qu’il s’était décidé a prendre lui-même l’affaire en mains, et qu’il venait de recevoir une “ très gracieuse et favorable audience ” du saint-père. Il lui avait présenté un mémoire, qu’il avait préparé, au sujet de l’érection d’un évêché à Québec. 11 Le saint-père prit la peine, dit-il, de le lire en ma présence, et montra qu’il en approuvait plutôt le contenu qu’autrement. J’espère qu’il en accordera la grâce 1 2. ” Le pape, en effet, voulut remettre lui-même à la Propagande le mémoire de M. Gueffier, après y avoir ajouté une note de sa main, pour indiquer qu’il désirait accorder la grâce demandée 3.

Cependant, divers incidents firent traîner encore la chose en longueur. La peste régnait depuis plusieurs mois en Italie, ce qui retardait la marche des affaires : les congrégations ne s’assemblaient que rarement. Le roi, dans sa supplique, avait donné le nom de Pire à François de Laval: la Propagande semblait avoir compiis qu il

1 — Lettre de Gueffier à Brienne, 26 février 1657.

2 — Lettre de Gueffier au roi, 13 mars 1657-

3 — Lettre de Gueffier à Brienne, 19 mars 1657.

appartenait, par conséquent, à un ordre religieux, et voulait savoir quel était cet ordre. “ Ayant envoyé, dit M. Gueffier, à M. de Bagni 1 pour savoir de quelle religion était ce Père François de Laval, il m’a mandé qu’il ne s’en souvenait pas. ”

Enfin, Sa Majesté faisait mention des informations canoniques qui avaient été faites autrefois sur la vie et les mœurs de François de Laval, quand il s’etait agi de l’envoyer au Tonkin ; mais on avait perdu de vue ces documents, à Rome, et l’on avait oublie, a Paris, de les envoyei de nouveau. La Congrégation, cependant, ne pouvait rien faire sans ces informations canoniques : J ai fait demander aux banquiers expéditionnaires français 2 qui sont ici, écrit M. Gueffier, si quelqu’un d’eux les avait reçues ; ils ont tous dit que non. De sorte que ne pouvant rien faire en l’expédition de cet évêché, sans savoir de quel ordre est le nommé (François de Laval), je vous supplie

1 — L’ancien nonce à Paris. , ,

2— “Les banquiers expéditionnaires étaient plutôt des coursiers expéditionnaires que des banquiers, bien que par leurs fonctions memes ils tinssent une espèce de banque par ou les expéditions et Li passaient d’un pays à l’autre... Les ordonnances royales, les a nets du grand Conseil, réservaient aux banquiers expéditionnaires seuls, l’exclusion de toutes autres personnes toutes sortes de ; P1™1®}® , :

bénéfices et autres expéditions generalement quelconques cpii s obt e

lient en Cour de Rome et à la légation. . . Ces banquiers tenaient a la fois de l’agent de change, de l’avoué et de Ventrepreneur de mes»ceries ■ otos personnages, d’ailleurs, propriétaires d ?

connaissant tous les détours de la curée, habiles, depuis qu i s sei vaien (^intermédiaire obligé entre Rome et la France pour eûtes sortes de provisions, de demandes, de papiers, de dispenses ^ fa re aboutir une supplique, à obtenir une bulle a meilleur compte, a marchander ^ besoin avec la componende et les bureaux du cardinal datane. .. (Le Correspondant, 10 septembre 1889, p. 87-. )

me le faire savoir au plus tôt. avec les écritures et informations nécessaires... b ”

M. Gueffier écrivait à Paris lettres sur lettres : rien ne venait ; ou plutôt, on continuait à lui dire de “ poursuivre l’érection jusqu’à l’accomplissement, ” sans envoyer les renseignements demandés pour l’expédition des bulles.

Ce qui étonnait surtout M. Gueffier, c’était la parfaite indifférence du candidat proposé, François de Laval, sur le succès des négociations.

“ On ne peut rien faire, écrit-il, s’il n’y a pas ici quelque solliciteur chargé des informations de sa vie et mœurs, et des autres écritures necessaires... Je ne puis assez m’étonner, ajoute-t-il, que le sujet choisi n’ait encore pourvu à cela, semblant par là qu’il ne veuille accepter la grâce que le roi lui en fait... 1 2 ”

“ Je suis étonné, écrit-il quelques jours plus tard, que le dit sieur de Montigny n’ait rien écrit ici de cette affaire-là, ni donné charge à quelque banquier de Paris d’en commettre ici la sollicitation, et d’y envoyer les informations de sa vie et mœurs, attestées par des notaires, et même par devant M. le nonce, comme l’on a coutume 3. ”

Cette réflexion prouve bien que Mgr de Laval, non seulement n’avait pas recherché l’épiscopat, mais laissa complètement à la Providence le soin de conclure les négociations. Il était à l’ermitage de Caen. C’est là, sans doute, qu’on vint lui proposer l’évêché de la Nouvelle-France. D’après

1 — Lettre de Gueffier à Brienne, 19 mars 1657.

2 — Lettre de Gueffier à Brienne, 25 mai 1657.

3 Lettre de Gueffier à Brienne, 29 mai 1657.

M. de Latour, il aurait répondu “ qu’il était prêt à partir pour le Canada en qualité de simple missionnaire, mais qu’il ne pouvait accepter la qualité d’evêque, dont il se jugeait indigne1.” Et M. de la Colombiere : L abbe de Montigny, dit-il, n’eut point de peine de venir en Canada, mais il en eut d’y venir comme évêque... 2 ”

Nous croyons qu’il est plus conforme a la vérité des faits et au caractère de Mgr de Laval, de dire qu ils abandonna purement et simplement, dans toute cette affaiie, a la volonté de Dieu. Le vicariat apostolique du Tonkin lui avait été offert: il l’avait accepté. Depuis ce temps, il était à l’ermitage de M. de Bernieres, a cette école d abnégation la plus parfaite : comment le disciple aurait-il pu tenir une conduite toute opposée aux enseignements du maître ? Il faut, disait ce dernier, s’abandonner à la conduite de Dieu, et accepter l’emploi que la Providence nous donne sans l’avoir recherché 3.”

Encore moins peut-on admettre ce que dit M. de Latour, <c qu’il consentit enfin à être évêque, mais a condition de n’être que vicaire apostolique, et non pas evêque titulaire.” Mgr de Laval n’était pas homme à mettre des conditions aux vues de la Providence. D’ailleurs, nous le verrons, presque aussitôt après son arrivée au Canada, demander instamment l’érection de l’évêché de Québec, parce qu’il s’aperçut bientôt que ce serait mieux pour le

bien des âmes.

1 — Latour, p. 11.

2 — Moqe funèbre.

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