CHAPITRE NEUVIÈME
Opposition à la consécration de Mgr de Laval. — U est consacré par le nonce à Paris. — Les prétentions de l’archevêque de Rouen blâmées par la Cour de Rome. — Lettres patentes du roi à Mgr de Laval — Il se prépare à partir pour le Canada. — 1658-1659.
Mgr de Laval avait choisi, pour être consacré évêque, le 4 octobre, jour de la fête de saint François d Assise. C’est l’évêque de Bayeux qui devait faire la consécration, assisté de l’évêque d’Evreux, et de l’évêque d’Ardue, suffragant et pensionnaire de l’archevêque de Rouen: tous trois avaient accueilli avec faveur et sans arrière-pensée la demande du jeune vicaire apostolique.
Il ^paraît probable, d’après M. de Latour, que la ceremonie devait se faire dans la ville même de Caen, où était l’Ermitage, et qui dépendait de la juridiction de l’eveque de^Bayeux.
A peine cependant l’archevêque de Rouen 1 eut-il appris la nomination de Mgr de Laval comme vicaire apostolique
1 — François de Harlay, qui devint plus tard archevêque de Pans. “ Il passait pour avoir plus d’esprit et d’habileté pour les affaires, que
de qualités proprement pastorales. ” (Essai sur l : ( A " faire
g km, t. II, p. 331.) “ Quels que soient les reproches qu on ait pu taire
du Canada, qu’il ne put dissimuler sa mauvaise humeur. Nous avons vu, en effet, qu’il se regardait comme évêque du Canada, et qu’il y exerçait ouvertement la juridiction. Comment le souverain pontife avait-il pu se permettre de nommer un vicaire apostolique dans une partie de son diocèse ? Il résolut de saisir de cette question l’assemblée particulière des évêques, qui se tenait à Paris ; et, dans la séance du 25 septembre 1658, il demanda à ses collègues ce qu’il avait à faire relativement à la bulle apostolique.
Il semble pourtant qu’il n’y avait qu’une chose à faire : respecter la décision du souverain pontife, et favoriser, au lieu de l’entraver, l’exécution de ses décrets. Le roi avait demandé un évêque pour le Canada, et le pape l’accordait avec le titre de vicaire apostolique. Le clergé français avait songé à M. de Queylus ; le saint-père avait choisi M. de Laval : et le nonce de Paris avait fait faire toutes les informations canoniques requises en pareil cas. Le saintpère avait été parfaitement libre dans son choix ; et l’on ne voit guere en quoi sa bonne foi avait pu être surprise, comme l’affirmait l’archevêque de Rouen.
Il fut résolu, cependant, d’envoyer aux évêques de France une circulaire, pour leur rappeler les décisions précédentes de l’assemblée générale du clergé au sujet de la consécration des evêques in partibus. D’après la coutume admise en France, ces évêques devaient, avant d’être consacrés, soumettre leurs bulles au chancelier du royaume, et obtenir
a ce prélat, dit de son côté le cardinal de Bausset, il avait au moins la sagesse et le mérite d’apporter un soin extrême à combattre toutes les nouveautés qui pouvaient troubler la paix de l’Eglise et l’ordre public ” (Histoire de Fénelon, t. I, p. 214.)
des lettres patentes. Dans le cas présent, on ne devait, disait-on, procéder à la consécration de M. de Laval, qn’après avoir vu auparavant et examiné, selon l’usage, le contenu de ses bulles : M. de Laval devait se soumettre préalablement à cet examen. Cette résolution de l’assemblée fut approuvée par le cardinal Mazarin b
Après avoir reçu la circulaire, l’évêque de Bayeux 2, qui avait accepté de consacrer le nouvel élu, crut devoir s’abstenir. et retira sa promesse : les évêques d’Ardue et d’Evreux en firent autant.
La position de l’évêque d Ardue était plus délicate que celle deses d eux collègues : il etaitl bote del ai chev cque de Rouen. “ Le jour même qu’on avait pris pour la cérémonie, dit Latour, il reçut par un courrier exprès défense
de l’archevêque de s’y trouver. ”
Le parlement de Rouen, sur les instances de 1 archevêque de cette ville 3, rendit, le 3 octobre, veille du joui où devait avoir lieu la consécration, un arrêt, par lequel il ne craignait pas de défendre “à l’abbé de Montigny de s’ingérer dans les fonctions de vicaire apostolique en
Canada h”
o Mot Servien.’ Il connaissait parfaitement François de Laval, et
rendit en sa faveur un magnifique témoignage, à^ZnttnTétiSe , anomalies en 1657. C’était un très digne eveque, nullement janséniste. Il rétablit dans son diocèse les Sudistes, que son prédécesseur avait renvoyés Malgré l’estime profonde qu’il avait pour Mgr de Lav , comme U dépendait de l’arclievêque de Rouen, il dut s abstenir de
«on^pSolomiui au préfet de la Propagande,
21 juillet 1660.
4 — Latour, p. 18.
Tant d’obstacles semés sur ses pas auraient pu ébranler un autre courage que celui de Mgr de Laval. Se voir refuser la consécration épiscopale, à la veille même du jour où il s’était préparé à la recevoir; ne trouver aucun collègue qui eût la volonté de lui imposer les mains ; voir au contraire parlements et évêques ligués contre lui, c’était, pour l’héritier d’un grand nom et le descendant d’une famille illustre, une injure pénible et bien dure à supporter. au commencement de sa carrière épiscopale.
On ne voit pas, pourtant, qu’il ait exprimé la moindre plainte. Retiré modestement à l’ermitage de M. de Bernières, plein d’humilité et d’abandon, sans préoccupations inutiles, il laissa faire la Providence, bien sûr qu’elle lui fournirait tôt ou tard les moyens d’arriver à ses fins, bien disposé à la seconder alors de toutes ses forces.
Son espoir ne fut pas trompé. La Congrégation de la Propagande, informée de l’opposition que faisaient les évêques de France à la consécration de Mgr de Laval, vit de suite que tout allait dépendre de l’attitude que prendrait la reine meie en cette afiaire. Si, comme on avait lieu de le croire, elle était favorable à la consécration, et qu aucun eveque ne voulut prêter son concours, qui pourrait empêcher le nonce du pape à Paris de consacrer luimême Mgr de Laval? à défaut d’évêques, il se ferait assister par deux abbés, ou deux chanoines, ou deux simples prêtres. Il n’avait à craindre, dans ce cas, aucune complication politique, puisqu’il était sur de n’être pas désapprouvé à la Cour.
Le nonce Piccolomini, qui connaissait fort bien les dispositions de la reine mère, et qui savait que c’était sur ses instances que le vicaire apostolique avait été nommé, se décida à le consacrer lui-même. Il fut assez heureux de trouver deux évêques de France qui consentirent à l’assister dans cette cérémonie : c’étaient Louis Abelly, évêque de Rodez, et l’évêque de Toul, M. du Saussaye.
Mais, pour se passer de la permission de l’archevêque de Paris, où l’on voulait faire la consécration, il fallait trouver une église exempte de la juridiction archiépiscopale. On jeta les yeux sur l’abbaye de Saint-Germain-des- Prés, au faubourg Saint-Germain. L’abbé, Henri de Bourbon, 1 duc de Verneuil, se prêta volontiers à la demande que lui fit le nonce, et consentit à ce que la consécration se fît dans une des chapelles de son église.
C’est donc dans cette église de Saint-Germain-des-Prés que Mgr de Laval fut consacré par le nonce du pape, à Paris, le dimanche 8 décembre 1658, jour de la fête de l’immaculée Conception, pour laquelle il eut toujours une dévotion particulière 2, et qu’il fixa plus tard comme pre-
1 — Il était fils naturel de Henri IV, et mourut le 28 mars 1682. Le séminaire des Missions étrangères se trouvait compris dans la juridiction de son abbaye. En donnant son approbation aux fondateurs de cette institution formée de la célèbre congrégation du P. Bagot, il disait “ que leur zèle, leur grande piété- et leur capacité pour les missions étrangères étaient bien connus : que c’était là que les illustrissimes évêques de Pétrée, d’Héliopolis, de Béryte et de Métellopolis avaient puisé cet esprit de force et de courage, qui les avait transportes aux extrémités les plus éloignées, tant de l’orient que de l’occident.
(Vie de Boudon.) .
2 — “Il choisit ce jour, par une confiance particulière qu il avait en la mère de Dieu, conçue sans péché.” (Eloge funèbre, par M. de la Colotnbière.)
mier titulaire de sa cathédrale h II était dans la trenteseptième année de son âge. Sa mère vivait encore ; mais on ne sait si elle assista à la consécration : elle habitait alors Montigny. On ne connaît aucun détail de la cérémonie, si ce n’est qu’elle se fit de bonne heure, sans bruit et sans éclat, afin d’éveiller le moins de susceptibilités possible.
Elle fut connue bientôt, cependant, et souleva de vives récriminations. L’archevêque de Paris se montra très offensé de ce qu’elle avait été faite dans sa ville épiscopale sans sa permission.
“ Le parlement, dit Latour, entra dans ses vues. ” Il prétendit “que le pape ne pouvait nommer aucun évêque en France, ni l’évêque nommé faire aucune fonction, sans l’agrément du roi...; que le sacre de François de Laval sans la permission de l’Ordinaire, sous prétexte de l’exemption de l’abbaye, par le nonce, prélat étranger..., donnait atteinte aux droits de l’épiscopat, et aux libertés de l’Eglise gallicane.” Il rendit, le 16 décembre, un arrêt, pour obliger le nouvel évêque à communiquer ses bulles à la Cour, et lui défendre de les mettre à exécution, avant d’avoir reçu des lettres patentes en la forme accoutumée. Cet arrêt fut signifié à Mgr de Laval le 19 décembre.
De son côté, le parlement de Rouen rendit, le 23 décembre, un nouvel arrêt, renouvelant celui du 3 octobre. Il défendait
1 Tjne coïncidence remarquable, c’est que ce fut aussi le iour d 1 Immaculée Conception, que fut signée la charte royale do l’universit catholique qui porte le nom de Mgr de Laval, et qui est le couronne Québec 1 œUVre par excellt'nce de ce grand évêque, le séminaire d
à tous les sujets du roi de reconnaître François de Laval comme vicaire apostolique, et enjoignait à tous les officiers du royaume de s’opposer à son entreprise, et d’empêcher qu’il n’exerçât aucune fonction 1 . Ce fut l’archevêque de Rouen qui fut, en cette affaire, l’instigateur du parlement. Le cardinal Mazarin lui ayant écrit, en effet, pour lui faire de vifs reproches au sujet de cet arrêt, il lui avoua qu’il l’avait concerté avec Colbert et le procureur général Achille de Harlay 2 .
Au milieu de toutes ces oppositions qui lui étaient faites, Mgr de Laval sut toujours garder la même sérénité d’âme et la même patience qu’avant sa consécration. Il attendit de la divine Providence le secours qui ne pouvait lui manquer.
A Rome, on fut fort étonné de l’opposition faite au vicaire apostolique, et des prétentions de l’archevêque de Rouen. M. Gueffîer écrivit, en effet, à M. de Brienne:
“ Le pape m’a fait dire, par le secrétaire de la Propagande, qu’ayant eu avis que l’archevêque de Rouen s’opposait au vicariat apostolique de M. de Montigny au Canada, -sur ce qu'il prétend que ce pays-là est dépendant de son diocèse, Sa Sainteté désirait que j’en écrivisse à la Cour, afin que, comme ça été à l’instance de la reine que le dit vicariat a été donné, et dont elle a même fait la fondation, il plaise aussi à Sa Majesté de faire ordonner à mon dit
1 — Latour, p. 14 et 18.
2 — M. l’abbé Verreau, Rapport sur les archives du Canada, 1874.
sieur archevêque de se désister de cette prétention, puisqu’elle n’est pas bien fondée, vu qu’il n’a aucun bref du saint-siège, pour telle dépendance, et ne l’a pas acquise pour y avoir été envoyé, comme il dit, des prêtres de son diocèse.
“ Le susdit secrétaire a ajouté qu’en ayant fait relation à messieurs les cardinaux de la dite Congrégation, ils en avaient été fort étonnés. De sorte qu’il semble que mon dit sieur fera prudemment de déférer aux ordres qui lui en pourront être donnés de la part de la reine ou du roi même, crainte qu’autrement on ne prît ici (comme on pourrait peut-être aussi faire par delà) des résolutions qui ne lui seraient pas agréables 1.”
On ne pouvait réfuter d’une manière plus claire les prétentions de l’archevêque de Rouen. Il n’avait pour les justifier aucun bref du saint-siège ; et le fait d’avoir envoyé au Canada des prêtres de son diocèse ne lui donnait aucun droit de juridiction dans ce pays.
Le ton général de la lettre de M. Gueffier, les dernières paroles, surtout, faisaient voir qu’à Rome on était très mécontent de ces prétentions. Et s’il en était ainsi le 10 décembre, alors qu’on ne pouvait savoir que ce qui s’était passé avant la consécration de Mgr de Laval, quel ne dut pas être l’étonnement de la Propagande et du souverain pontife, lorsque l’on apprit les nouveaux embarras que l’on
1 — Lettre de Gueffier à Briemie, 10 décembre 1658.
faisait au vicaire apostolique depuis sa consécration ? Rien de surprenant si le cardinal Mazarin, tout favorable qu’il fût à l’archevêque de Rouen, crut devoir lui écrire, comme nous l’avons dit, pour lui faire des reproches.
Celui-ci n’en continua pas moins à soutenir ses prétentions : il voulait que sa juridiction fût maintenue au Canada ; et le 3 mars 1659 il écrivit dans ce sens au cardinal Mazarin, lui demandant de terminer la difficulté entre lui et Mgr de Pétrée h II voulait que celui-ci prît un vicariat de l’archevêque de Rouen, pour faire au Canada les fonctions d’Ordinaire, jusqu’à ce qu’il plût à Sa Sainteté de créer en ce pays un évêque titulaire, qui deviendrait suffragant de l’archevêque de Rouen 1 2.
M. de Harlay se désista bientôt de la prétention de donner au vicaire apostolique des lettres de grand vicaire, prétention plus qu’inj urieuse au souverain pontife; mais il conserva l’autre prétention, à savoir, que sa juridiction fût maintenue au Canada concurremment avec celle du vicaire apostolique : et, ce qui est plus grave, les lettres patentes du roi à Mgr de Pétrée consacrèrent cette prétention.
Dans ce document, en date du 27 mars 1659, le roi commence par des considérations générales sur le but de la puissance accordée au Prince ; puis il résume, comme suit,
1 — Rapport sur les archives du Canada , 1874.
2 — Faillon, t. II, p. 330.
les négociations pour l’établissement d’un évêque en Canada :
“ Ayant été averti, dit-il, que la Religion, qui commence à s’établir et à se répandre dans les provinces du Canada, ne peut être avancée ni maintenue qu’en y faisant l’érection d’un évêché, afin d’en pourvoir quelque personne d’un grand mérite, qui puisse, avec l’autorité de ce divin caractère, et par l’usage de sa juridiction, donner la perfection à cet ouvrage si heureusement commencé ; cette considération nous a porté à inviter Notre Saint Père le Pape à faire l’érection d’un siège épiscopal dans ces provinces éloignées.
Mais Sa Sainteté ayant jugé que les choses nécessaires à cet établissement ne se trouvaient pas encore en ce pays, et qu’il y avait danger que, la dignité épiscopale n’étant pas honorée avec le respect qui lui est dû, l’Eglise n’en reçût quelque désavantage, nous avons fait instance pour qu’il plût à Sa Sainteté de donner ordre aux nécessités de cette Eglise naissante, par les voies qu’Elle jugerait les meilleures. Sur quoi, nous ayant offert de nommer vicaire apostolique le sieur de Laval de Montigny, pourvu de l’évêché de Pétrée, pour faire toutes les fonctions épiscopales dans l’étendue de la Nouvelle- France, nous l’avons accepté, et ensuite les bulles lui ont été expédiées. ”
Le roi reconnaît ensuite les pouvoirs du vicaire apostolique, dans les termes suivants :
“ Ayant donc mis cette affaire en délibération dans notre
Conseil, où était la reine, notre très honorée clame et mère, notre très cher et très aimé frère le duc d’Anjou, et autres princes et seigneurs, nous avons, de notre autorité royale, déclaré et nous déclarons par ces présentes, signées de notre main, que nous voulons et qu’il nous plaît que le sieur de Laval de Montigny, évêque de Pétrée, soit reconnu par tous nos sujets, dans les dites provinces, pour faire les fonctions épiscopales, sans préjudice des droits de la jurisdiction ordinaire ; et cela, en attendant l’érection d’un évêché, dont le titulaire sera suffragant de l’archevêque de Rouen, du consentement irrévocable duquel nous avons accepté la dite disposition de Notre Saint Père le Pape ; car tel est notre bon plaisir. ”
La fin de ce document gâtait un peu le reste. La reine mère, qui assistait au Conseil, voyant une partie des membres gagnés d’avance à la cause de l’archevêque 1, crut sans doute devoir laisser passer ces expressions malheureuses, dans un but de conciliation, convaincue que le vicaire apostolique saurait bien, par sa prudence et sa fermeté, triompher de tous les obstacles, et faire reconnaître son autorité spirituelle au Canada. Elle se réservait d’ailleurs de l’appuyer elle-même de toutes ses forces.
Le nonce du pape eut beau faire remarquer au cardinal Mazarin que les conditions, qui étaient exprimées à la fin des lettres royales, étaient autant d’atteintes portées aux droits incontestables du saint-siège, et le prier de les sup-
1 — Lettre du nonce Piccolomini.
primer, le cardinal n’y eut aucun égard, et fit même dire au chancelier de maintenir les lettres dans leur entier : ce que ce magistrat était d’ailleurs bien décidé de faire h C’était répondre à de justes observations par le fameux Quod scripsi, scripsi 1 2.
Quelques jours après, la reine mère Anne d’Autriche, toujours si dévouée à Mgr de Laval, écrivit au gouverneur du Canada, pour réparer la faute commise dans les lettres patentes :
‘£ Monsieur d’Argenson, je veux bien accompagner la lettre du roi, monsieur mon fils, de celle-ci, pour vous dire que, suivant son intention et la mienne, vous ayez à faire reconnaître le sieur évêque de Pétrée en qualité de vicaire apostolique dans tout le pays du Canada, soumis à l’obéissance du roi, et à tenir la main qu’il soit obéi dans toutes les fonctions épiscopales, même empêcher qu’aucun ecclésiastique ou autre n’en puisse exercer ni avoir aucune juridiction ecclésiastique que par les ordres ou consentement du dit sieur évêque; à quoi vous devez contribuer ce qui dépend de l’autorité de votre charge, et faire repasser en France tous ceux qui voudront s’opposer à son établissement et ne pas se soumettre à sa juridiction, eue nous entendons, le roi, monsieur mon fils, et moi, être dans toute l’étendue ordinaire, et telle qu’ont accoutumé de l’avoir les autres évêques : à quoi ne doutant pas que
1 — F aillon, t. II, p. 334.
2 — Jean, XIX, 22
vous ne satisfassiez, je prie Dieu, Monsieur d’Argenson, qu’il vous ait en sa sainte et digne garde... 1 ”
Muni des lettres patentes et de ce précieux document qui les accompagnait, Mgr de Laval, après avoir, avec l’assentiment du saint-siège, prêté le serment de fidélité au roi 2, ne songea plus qu’à partir le plus tôt possible pour le poste que la divine Providence lui avait confié.
Il brûlait de se rendre dans sa patrie nouvelle 3. Aux yeux de la nature, elle lui paraissait bien triste et désolée: d’immenses contrées incultes, couvertes de forêts, habitées par des peuples sauvages et grossiers, séparées de la France par un vaste océan ; pays inhospitalier, redoutable par son climat, rempli de privations, de misères et de dangers de toutes sortes.
Aux yeux de la Foi, au contraire, quelle belle carrière ouverte à son zèle, quelle riche moisson à exploiter ! Tant d’âmes rachetées au prix du sang de Jésus-Christ, qu’il allait sauver et gagner à Dieu ! tant de conquêtes sur le démon ! tant de joies procurées à la sainte Eglise ! Et pour lui, quel bonheur de se voir associé aux travaux de tant de saints apôtres, qui, depuis l’origine de l’Eglise, cultivent la vigne du Seigneur! Il se proposait de l’arroser de ses sueurs, de l’émonder, de lui faire porter des fruits de salut, mais surtout de ne perdre lui-même aucune parcelle des
1 — Archives de l’archevêché de Québec.
2 — Latour, p. 18. .
3 “ La grâce du Saint-Esprit ne souffre point de délai ni de
remise, dit saint Ambroise. Un évêque qui en est plein, n’attend que l’occasion favorable pour exécuter ce que le Saint-Esprit lui inspire. ” (Eloge f unèbre, par M. de la Colombière.)
mérites attachés à cette mission de dévouement. Il lui semblait qu’avec la grâce de Dieu il ne reculerait devant aucun sacrifice, pas même devant le martyre, trop heureux de marcher sur les traces de ses illustres devanciers, les de Brébœuf, les Jogues et les Lalemant.
Quelques années auparavant, il avait avoué “ qu’il se sentait porté, par des mouvements secrets, d’aller plutôt en un pays sauvage et rigoureux, comme la Nouvelle- France, où l’on ne trouve que difficilement les choses nécessaires à la vie, que dans un autre plus commode et plus civilisé... 1 ” Ces mouvements devenaient sans doute de plus en plus pressants dans son âme, à mesure que s’approchait le moment de partir pour le Canada ; et que de fois il dut se dire à lui-même, en pensant aux peuples sauvages delà Nouvelle-France, auxquels il était appelé à porter le secours de son ministère : “ Fasse le Ciel que je me fasse tout à tous, et que je les gagne tous à Jésus- Christ 2 ! ”
Bien que nous n’ayons aucun détail sur ce sujet, nous aimons à croire que le prélat ne quitta pas la France sans aller voir la maison paternelle, à Montigny, et dire à sa mère un adieu, qui devait être le dernier. Elle mourut, en effet, peu de temps après le départ de son fils, en 1659, et fut inhumée près des restes de son époux, dans les caveaux de l’église de cette paroisse 3. Fidèle imitateur du divin
1 — Lettre de Louis XIV au pape Alexandre VII, déjà citée.
2 — “ Utinam omnibus omniafîam, et omnes Christo lucrifaciam ! ” (Mgr de Laval, Relatio missionis Canadensis, 1860. ) 1
3 — Lettre de M. Meugnier, curé de Tillières-sur-Avre, à l’auteur.
maître, qui eut toujours pour Marie des tendresses si merveilleuses, Mgr de Laval aimait affectueusement sa mère. Il était aussi très attaché à sa famille ; et nous verrons qu’il fit étudier au séminaire de Québec plusieurs de ses neveux, les fils de son frère Jean-Louis.
Il se rendit ensuite à l'ermitage de Caen, pour y visiter M. de Bernières. C’était aussi la dernière fois qu’il voyait ce saint homme, qu’il regardait avec raison comme son père spirituel.
M. de Bernières donna à son illustre disciple d’admirables avis : c’était comme le testament de cet homme venerable.
“ Devenu évêque, lui dit-il, vous ne vous servirez que des moyens évangéliques qu’employaient les apôtres, qui abhorraient la prudence humaine, et ne suivaient que la folie de la croix. Il vaut mieux n’être pas évêque, que d’être un évêque humain. Ce serait un grand malheur, que l’évêché empêchât d’être un parfait chrétien.. Quoiqu’en dise le monde, suivez toujours les maximes de Jésus-Christ. Vous ne craindrez ni les souffrances, ni aucun danger de mort. Le pur esprit de Jésus- Chiist porte à la petitesse, à la pauvreté dans les habits, la table, le logement, l’équipage h”
On verra avec quelle fidélité Mgr de Laval suivit les recommandations de M. de Bernières.
Peu de Français du pays Chartrain quittaient leur patrie, sans faire auparavant le pèlerinage de Notre-Dame-de-
1 — Latour, p. 28.
Chartres b Il y avait dans la cathédrale de cette ville une statue, qui remontait, dit-on, à l’époque même des Druides, et que ces prêtres païens, inspirés sans doute par le vrai Dieu, avaient comme instinctivement élevée à la Vierge qui devait enfanter un Sauveur : Virgini peinturas.
Les Hurons chrétiens du Canada, formés à la vertu par le P. Chaumonot, adressèrent un jour à la Vierge de Chartres leurs prières et leurs vœux, accompagnés d’une offrande qui y est encore conservée -.
Il est probable que l’apôtre du Canada, Mgr de Laval, fit, avant de quitter la France, le pèlerinage de Chartres, et qu’il alla s’agenouiller aux pieds de cette statue, pour demander à la sainte Vierge — Virgini pariturss — la grâce d’enfanter beaucoup d’âmes à Jésus-Christ, le zèle et le courage dont il avait besoin pour sa sublime mission.
Puis il retourna à Paris faire les derniers préparatifs de son départ pour le Canada.
1 — Mgr Bourget, ancien évêque de Montréal, aimait à raconter, comme une pieuse tradition dans sa famille, que l’un de ses ancêtres, natif de Chartres, était allé, avant de quitter la France pour le Canada, au sanctuaire de Notre-Dame-de-Cliartres, et qu’après avoir prié quelque temps devant la statue de la Vierge, il avait gravé son nom quelque part sur les boiseries intérieures de l’église. Le saint évêque, passant un jour par Chartres, voulut s’assurer si cette tradition était bien fondée. Grandes furent sa surprise et sa joie, lorsqu’ après avoir cherché longtemps, il découvrit en effet le nom d’un Bourget, écrit sur la boiserie d’une des stalles du chœur !
2 — C’était un collier de porcelaine, sur lequel on avait inscrit ces mots : Virgini pariturœ, 11 fut envoyé à Chartres en 1678. Les Hurons reçurent en retour “ un grand reliquaire d’argent, très bien travaillé, pesant près de six marcs, ayant la figure de la chemise de Notre-Dame qu’on garde à Chartres, et représentant d’un côté l’image de la Vierge qui tient son fils, telle qu’on l’a reçue des Druides. ” (Vie ■du P. Chaumonot.)