‹ Vie de Mgr de Laval, premier évêque de Québec et apôtre du Canada, 1622-1708Chapitre 46 sur 68 · partie · texte numérisé non relu

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Toutes ces difficultés que rencontraient sur leur chemin les politiques qui auraient voulu arranger les cures et

régler la dîme à leur manière, ne faisaient que mettre mieux en relief la sagesse du plan de Mgr de Laval.

Il savait bien ce qu’il faisait, lorsqu’il constituait tout son clergé séculier en un séminaire, investi du soin de toutes les paroisses, recevant toutes les dîmes, mais responsable aussi de toutes les dépenses nécessaires pour l’entretien et la subsistance des pasteurs de tout le diocèse. Il savait bien qu’il était impossible de songer de sitôt à établir ici des paroisses sur le pied de celles de la France, et de faire vivre des curés séparés et inamovibles avec le peu de ressources que pouvaient leur fournir ces paroisses. “ Il est constant, écrivait Talon en 16G6, que l’évêque de Pétrée ne peut fournir de curés ou de missionnaires dans tous les endroits de ce pays qui en ont besoin, s’il n’est assisté par le roi ou par la Compagnie b Le fonds des dîmes, établi avec beaucoup de modération, ne peut suffire.”

Tout, en dehors du plan de Mgr de Laval, n’était que ténèbres et difficultés de toutes sortes.

L’ordonnance royale de 1679 sur les dîmes fut enregistrée le 23 octobre de la même année au Conseil souverain. On décida de se réunir de nouveau au bout de quelques jours, pour aviser sur la manière de procurer des suppléments aux cures dont la dîme ne serait pas jugée suffisante 2 .

L’évêque était alors absent du Canada ; mais, l'année précédente, peu de temps avant son départ pour la France,

î La Compagnie des Indes Occidentales, qui succéda à la Compagnie des Cent associés.

2 — Conseil Souverain, t. II, p. 321.

il avait tenu à Québec (17 octobre 1678) une conférence, à laquelle avaient assisté M. de Frontenac, l’intendant Duchesneau et quelques seigneurs du pays b On était convenu qu’il fallait donner 200 francs à chaque curé pour son entretien, et 300 francs pour payer sa pension chez celui de ses habitants qu’il choisirait. Mais comme personne ire voulait pensionner le curé, à moins de 400 francs, le projet était tombé.

Dans la séance du 31 octobre 1679, on prit de nouveau en considération, au Conseil, l’ordonnance du roi, ainsi qu’un mémoire présenté par les ecclésiastiques du séminaire de Québec sur le sujet des dîmes, et le procès-verbal, dressé par l’intendant, de la conférence de l’année précédente. Il fut décidé que l’on donnerait communication de l’édit royal, du procès-verbal de l’intendant et du mémoire des curés, aux seigneurs et aux habitants de toutes les paroisses du pays, afin qu’ils pussent présenter leurs observations dans le cours du printemps de 1680 1 2.

Au printemps de 1680, M. Pierre Francheville présenta au Conseil une requête de la part d’un grand nombre de curés. Ils alléguaient qu’ils ne pouvaient trouver personne qui voulût affermer les dîmes, et que, d’ailleurs, leurs fonctions spirituelles les empêchaient de s’occuper de les recueillir eux-mêmes. Ils demandaient qu’on voulût bien adopter un mode d’affermage des dîmes, et fixer la quotité du supplément payable aux curés, en cas d’insuffisance de la dîme, ainsi que la manière de le payer.

1 MM. de Varennes, de Sorel, Berthier et de Saint-Ours.

2 — Conseil Souverain , t. I I, p. 335.

Le Conseil ordonna (23 décembre 1680) que, chaque année, les dîmes seraient affermées à la criée publique, après plusieurs avis donnés d’avance, au dernier et plus offrant enchérisseur. S’il n’y avait aucun enchérisseur, le Conseil pourvoyait à la manière de faire évaluer et de réaliser les dîmes en argent, puis d’en faire tenir la valeur aux curés. On peut voir dans les cahiers du Conseil souverain ce mode d’affermage de dîme, qui, du reste, était assez compliqué b

Il ne fut pas question, à cette séance, de régler l’affaire du supplément, qui fut toujours, comme nous l’avons vu, une source de difficultés.

A la Cour, on était partagé sur ce sujet. Les uns comme le marquis de Seignelay 1 2, voulaient que le roi accordât au clergé du Canada une gratification qui suppléât à l’insuffisance de la dîme; et leur avis finit par prévaloir. Les autres, comme Colbert lui-même, auraient voulu que le pays pourvût à l’entretien de ses prêtres ; et cependant, par une inconséquence inexplicable, ils trouvaient le pays trop pauvre pour payer la dîme au 13e.

En attendant que la chose fût définitivement réglée, Mgr de Laval montra une patience et un désintéressement admirable. Il ne voulut pas retirer les prêtres des paroisses, même lorsqu’il n’y avait pas de quoi vivre, et il fit les plus grands sacrifices pour leur subsistance.

1 — Conseil Souverain, t. II, p. 450.

2 — Fils de Colbert.

Partout où les fidèles pouvaient donner au séminaire les 200 francs en argent dont nous avons parlé, celui-ci se chargeait du reste, et pourvoyait, avec une générosité digne des plus grands éloges, à tous les besoins de pension, d’entretien et de voyages des missionnaires. Le séminaire fournissait tout; au départ du prêtre, livres et meubles restaient à la mission. C’est ainsi que le séminaire servait de lien à la concorde entre le clergé et les fidèles, et acquérait chaque jour de nouveaux titres a 1 affection et a la . reconnaissance des prêtres du diocèse h

Les récollets, que l’intendant Talon fit venir au Canada en 1670, un peu contre le gré de Mgr de Laval, furent, sans le vouloir peut-être, un obstacle au règlement de la question des dîmes et du supplément.

Ces bons religieux ne vivaient que de quêtes, suivant leur règle. “ Pour mieux s’insinuer dans les esprits, dit Latour, sans doute par zèle, ils s’offraient partout à desservir les cures gratuitement, se contentant des aumônes qu’on voudrait leur faire.” Ils se trouvaient donc, pour ainsi dire, en opposition au clergé séculier, qui, n’ayant pas fait vœu de pauvreté, ne croyait pas, en réclamant la dîme, demander une aumône volontaire, mais une chose due en

toute justice 1 2.

La vie des récollets, tout admirable qu’elle est en ellemême et au point de vue de la sanctification personnelle,

1 — Histoire manuscrite du séminaire de Québec,

2 — Lato u p. 164.

ne s’adapte guère au ministère des paroisses. Cette vie d’aumônes est très édifiante, et conforme aux conseils évangéliques; mais les fidèles, en général, préfèrent trouver chez leurs prêtres une modeste indépendance.

Enfin, en 1682, le roi déchargea les habitants de l'obligation imposée par l’ordonnance de 1679, de payer le supplément, et donna, à la place, sur son domaine cV occident x, une somme annuelle de S, 000 francs, sur laquelle en devait prendre 2,000 francs pour les prêtres infirmes ou usés par la vieillesse ou la maladie, et 1,200 francs pour aider à la construction des églises paroissiales.

Cette somme fut d’abord payée au séminaire, comme chargé de l’entretien des curés, pour leur en faire la distribution. Il en fut ainsi jusqu’en 1692. Mgr de Saint- Valier ayant alors changé l’état du clergé, comme nous le verrons en son lieu, obtint que l’évêque seul distribuerait à l’avenir les portions congrues.

En 1705, M. Boulard, curé de Beauport, et M. Dufournel, curé de l’Ange-Gardien, ayant émis en chaire certaines prétentions - au sujet des dîmes, et ayant aussi préparé un mémoire sur le même sujet, furent cités à comparaître devant le Conseil souverain. Ils défendirent habilement leurs prétentions exagérées, mais ne réussirent pas à convaincre leurs juges. Le Conseil rendit un arrêt le 1er février

1 ; t)n désignait ainsi les revenus royaux provenant des Indes Occidentales.

2 •— Ces prétentions sont exposées au long dans l’arrêt royal de 1707 (Edits et Ordonnances , t. I, p. 305.)

1706, dans lequel il était statué que l’on n'était obligé de payer que la dîme de grain, et cela suivant l’usage du pays. Il n’y avait aucune redevance sur les prairies, sur les vignes, sur les terres labourables, en général, mais non exploitées pour la culture des grains. Les membres du Conseil insinuaient clairement que le clergé était assez riche, et qu'il n’était pas nécessaire de rien ajouter à la dîme.

Les curés de la Nouvelle-France présentèrent au roi une longue requête, dans laquelle ils demandaient tout simplement l’exécution des arrêts de 1663 et de 1679, selon leur forme et teneur, “priant Sa Majesté d’ordonner que tous les habitants du Canada possédant des terres, seront tenus de payer la dîme de treize portions une 1, savoir, de toutes sortes de grains, du lin, chanvre, tabac, citrouilles, fruits qui naissent sur les arbres, jardinages, foins, et généralement tout ce que la terre produit d’elle-même, et le tout sur le même pied. ”

Le roi n’écouta pas leurs plaintes, et maintint l’arrêt du Conseil souverain du 1er février 1706 2.

En conséquence, les dîmes turent fixées pour toujours au 26e, pour les grains seulement, et avec obligation à chaque habitant de porter sa dîme chez le curé. C’est la forme sous laquelle la dîme existe encore au Canada.

1 — L’arrêt de 1679 ne faisait que confirmer celui de 1667. Or l’arrêt de 1667 n’avait mis la dîme au 26e que pour vingt ans. Le3 20 années écoulées, la dîme était censée remise au 13e.

2 — Arrêt du 12 juillet 1707. (Edits et Ordonnances, t. I, p. 30o.)

Le roi accordait pour le supplément des prêtres la modique somme de 4,000 francs; mais comme cette somme devait être partagée entre une centaine de curés, la portion congrue était bien modique pour chacun.

Telles sont les différentes phases par lesquelles a passé la question de la dîme au Canada, avant d’arriver à sa forme définitive, qu’elle a encore aujourd'hui, et qui remonte, comme on le voit, à l’arrêt royal de 1707, ou plutôt à celui de M. de Tracy, en 1667 ; car dans son ordonnance du 12 juillet 1707, le roi ne faisait, après tout, que régler pour toujours ce que M. de Tracy n’avait réglé que pour vingt ans, mais sans préjudice des droits de l’Eglise pour l’avenir ; à savoir, que la dîme se paierait au 26e, au lieu du 13e, mais en grain net et bien battu, et portable au domicile du curé.

Dans cette question de l’établissement de la dîme au Canada, on ne peut qu’admirer sans réserve le désintéressement et la longanimité de Mgr de Laval. Ce prélat, qui, dans l’affaire de la traite de l’eau-de-vie avec les sauvages, déploya une énergie et une force indomptables, parce qu’il s’agissait de la perte ou du salut des âmes ; ce prélat, qui n’avait pas hésité à fulminer les plus grandes peines ecclésiastiques pour arrêter les désordres de l’ivrognerie, montra au contraire une patience inaltérable et le plus grand esprit d’abnégation dans une question où il aurait pu être soupçonné d’avarice ou de zèle intéressé.

On ne voit pas qu’il ait sévi une seule fois contre ceux qui montraient de la mauvaise volonté clans le paiement

des dîmes ou du supplément, qu’on leur demandait pour l’entretien de leurs pasteurs. Il ne montra un peu de sévérité qu’en une seule occasion, lorsqu’il retira le missionnaire de la côte Beaupré, M. Morel; et encore, ce ne fut que parce que les habitants de l’endroit avaient pousséla révolte contre la dîme à un tel point, que le prêtre n’était plus en sûreté parmi eux.

Mgr de Laval avait vu de si près la misère des premiers, habitants de la colonie, qu’il compatissait, comme un bon père, à leurs privations, à leurs besoins, à leurs ennuis, et ne pouvait se résoudre à se montrer sévère à leur égard au. sujet de la dîme. Nous l’avons vu, après avoir établi la dîme au 13e, l’abandonner complètement dans les premières années, agréer ensuite, pour le bien de la paix, qu’elle fût fixée au 26e, s’imposer à lui-môme et à son séminaire les plus grands sacrifices pour suppléer à l’insuffisance de la dîme ainsi réduite.

La Providence permit que son œuvre, commencée avec tant de désintéressement et de vertu, s’établit enfin, du vivant même du prélat, sur des bases solides et durables, et que ce qu’il avait cédé pour la quotité de la dîme, il legagnât en stabilité. Cette institution, un peu odieuse en, elle-même, si elle eût été maintenue dans sa premièreforme et pressée avec rigueur, n’aurait peut-être pas résistéà l’épreuve du temps et à la malice des hommes. Assise,, au contraire, sur le terrain de la modération, de la prudence et du désintéressement, elle subsiste encore après*, plus de deux siècles, après avoir rencontré les obstacles.

les plus redoutables, et traversé victorieusement l’époque critique de la conquête.

S’il y a un de nos anciens privilèges qui courait alors mille chances de périr, c’est bien celui de la dîme. Mais grâce à la prudence de Mgr de Laval, la dîme était tellelement entrée dans les habitudes et les mœurs du peuple

canadien, que personne ne s’avisa d’y objecter. Nous

l’avons conservée, avec les autres droits et privilèges attachés au culte de nos jères : vénérables, drapeaux que nous avons sauvés de l’ennemi, et suspendus avec orgueil clans le sanctuaire de la patrie.

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