‹ Vie de Mgr de Laval, premier évêque de Québec et apôtre du Canada, 1622-1708Chapitre 47 sur 68 · CHAPITRE SEIZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEIZIÈME

Rôle politique de Mgr de Laval. — Première séance du Conseil souverain. — Influence de l’évêque au Conseil.

Le mardi 18 septembre 1663, au matin, la grande salle du château Saint-Louis de Québec présentait un coup d’œil inaccoutumé. Autour d’une longue table venaient de s’asseoir quelques-uns des principaux personnages de la colonie, que l’intérêt de leur commune patrie avait assemblés. A voir leur maintien solennel et imposant, la gravité de leurs délibérations, on se serait cru au milieu de quelque aréopage antique, ou plutôt de quelque comité du parlement de Paris, transporté des rives de la Seine sur les bords du Saint-Laurent.

Tous ces personnages avaient un grand air de distinction. Deux cependant fixaient de préférence les regards, et venaient de recevoir les hommages de leurs subordonnés. L’un portait l’habit de Cour ; c’était le nouvel occupant du -château, le représentant du grand roi en la Nouvelle- France, Augustin Saffray de Mésy. L’autre, suivant l’usage des parlements en France *, était revêtu du manteau ecclé-

1 — Dictionnaire de juridiction, art. Conseil Souverain.

siastique, et sur sa poitrine brillait la croix épiscopale , c’était le jeune et illustre vicaire apostolique du Canada, qui venait d’arriver d’Europe 1 2 a la suite d une traverse© longue et pénible : sur son visage étaient empreintes les traces des fatigues qu’il avait endurées abord du vaisseau, au service de ses compagnons de voyage.

Ces deux personnages étaient assis à côté l’un de l’autre, au haut de la table : l’Eglise et l’Etat se donnaient la main pour assurer le bonheur de la colonie.

C’était la première séance du Conseil souverain que le roi venait d’établir dans la Nouvelle-France. Aussitôt après leur arrivée, le gouverneur et l’évêque s’étaient empressés d’exécuter les instructions qu’ils avaient reçues de Sa Majesté, et de nommer les membres du Conseil. Ils avaient choisi pour procureur général Jean Bourdon, pour greffier et secrétaire du Conseil Jean-Baptiste Peuvret de Mesnu, et pour conseillers Louis Rouer de Yilleray -, Jean Jucliereau de la Ferté, Denis-Joseph Riiette D’Auteuil de Monceaux3, Charles Le Gardeur de Tilly et Mathieu Damours Deschauffour, tous anciens et respectables citoyens de la colonie, plusieurs de vieille noblesse française.

Voilà les heureux fonctionnaires qui, avec le gouverneur et l’évêque, étaient assis à la table du Conseil, la tête couverte, suivant l’usage des parlements. M. Gaudais y était

1 — Trois jours auparavant,

2 — Ci-devant lieutenant particulier en la juridiction de Québec.

0 — Ancien avocat au parlement de Paris.

aussi 1, de droit, tant en sa qualité de commissaire royal, que comme substitut de l’intendant Robert, qui avait été nommé, mais qui ne vint jamais au Canada.

Il eût été difficile de dire lequel, du gouverneur ou de l'évêque, était le véritable clief du Conseil, tant le roi avait paru vouloir les mettre sur le même pied : “ Lequel Conseil souverain, disait-il 2, nous voulons être composé de nos chers et bien-aimés les sieurs de Mésy, gouverneur, représentant notre personne, de Laval, évêque de Pétrée..., et de cinq autres qu’ils nommeront et choisiront, conjointement et de concert.” La nomination des membres du Conseil devait donc se faire par le gouverneur et l’évêque, conjointement et de concert.

La destitution de ces conseillers et une nouvelle nomination exigeaient également le concours des deux à la fois :

Lesquelles cinq personnes choisies pour faire la fonction de conseillers seront changées ou continuées tous les ans, selon qu’il sera estimé plus à propos et plus avantageux par les dits gouverneur et évêque....”

Plus loin, le roi exprimait avec encore plus de force, peut-être, sa volonté d’investir le gouverneur et l’évêque, au Conseil souverain, d’une autorité pour ainsi dire égale, en les chargeant tous deux de l’exécution de son edit : “ Si donnons en mandement aux sieurs de Mésy, gouverneur, et de Laval, évêque de Pétrée..., que notre présent édit ils

1 — Son nom n’apparaît qu’à deux séances du Conseil, le 18 et le 20 septembre. Il signait après le gouverneur et l’évêque.

2 — Edits et Ordonnances, t. I, p. 37.

aient à exécuter et faire exécuter, pour le choix par eux fait des dits conseillers, notre procureur et greffier, et iceux assemblés, le faire publier et enregistrer.... ”

Le fait est que si M. de Mésy, comme gouverneur du Canada, avait de droit la présidence du Conseil souverain, l’éclat de cette présidence était bien neutralisé par l’influence politique que le roi avait donnée à l’évêque de Pétrée, non moins que par l’autorité morale dont jouissait le prélat.

Dans une autre ordonnance, le roi semblait mettre encore Mgr de Laval sur le même pied que le gouverneur, en leur accordant conjointement le pouvoir de faire la distribution des terres non défrichées dans la Nouvelle-France, et de veiller à l’exécution de son arrêt : l£ Mande et ordonne Sa Majesté aux sieurs de Mésy, gouverneur, évêque de Pétrée. et Robert, intendant au dit pays, de tenir la main à l’exécution ponctuelle du présent arrêt, même de faire la distribution des dites terres non défrichées, et d’en accorder des concessions au nom de Sa Majesté 1.”

Mgr de Laval jouissait donc, à cette époque, d’une grande confiance à la Cour. Nous avons vu le roi insister pour qu’il nommât lui-même le gouverneur du Canada. C’est aussi à l’évêque, et non pas au gouverneur, bien que tous deux fissent route ensemble pour l’Amérique, que furent confiées les ordonnances de 1663, et les blancs de commissions à remplir pour les charges du Conseil 2.

1 — Edits et Ordonnâmes, t. I, p. 33.

2 — Parkman, The Old Régime in Canada.

Le rôle politique qu’on avait attribué au prélat, et qu’il n’avait certainement pas usurpé, était immense, eu égard à l’état naissant de la colonie.

Plus tard, on se plaindra des envahissements de l'autorité ecclésiastique. Le ministre Colbert écrira des phrases comme celle-ci : “ Empêcher que la puissance ecclésias¬

tique n’entreprenne rien sur la temporelle, à quoi les ecclésiastiques sont assez portés1 2.” — “Je vois que M. l'évêque de Québec affecte une autorité un peu trop indépendante de l’autorité royale, et que par cette raison il serait peut-être bon qu’il n’eût pas de séance dans le Conseil *....”

S’il était vrai, ce qui n’est pas du tout prouvé, que Mgr de Laval eût dépassé les limites de son autorité, il faut avouer qu’on ne lui en avait pas ménagé la tentation.

Cette première séance du Conseil souverain fut assez longue. On y procéda à ce que l’on appellerait aujourd’hui la vérification des pouvoirs. Quatre documents importants furent communiqués à l’assemblée : l’édit de création du Conseil souverain de Québec (avril 16G3) ; l’acte d’abandon du Canada au roi par la compagnie des Cent associés (24 février 1663), et les lettres patentes par lesquelles Sa Majesté acceptait cet abandon (mars 1663) ; la nomination de M. de Mésy comme gouverneur de la Nouvelle- France (1er mai 1663) ; et enfin la commission donnée par le roi à

1 — Lettre de Colbert à Duchesneau, 15 avril 1676.

2 — Le même au même, 1er mai 1677.

M. Gaudais-Dupont d’aller prendre possession du Canada en son nom, ainsi que les instructions qui y étaient annexées t(7 mai 1663). Le Conseil en ordonna l’enregistrement, et -ce fut là le premier acte de son existence.

M. Gaudais 1 avait instruction de s’informer des besoins de la colonie, de faire des recherches sur la population, le défrichement des terres, la traite des pelleteries, l’administration de la justice, l’emploi des deniers publics. Ce dernier article lui avait été particulièrement recommandé, sur les représentations de la compagnie des Cent associés. Il devait s’enquérir des accusations que Péronne Dumesnil avait portées contre plusieurs des principaux citoyens du Canada.

“ Mais lorsqu’il eut vu à Québec, dit Ferland, le sieur Péronne Dumesnil, il comprit que ses prétentions, bâties sur des arguties de palais, n’avaient aucun fondement réel, et il refusa de s’en occuper 2.

Mgr de Laval, qui n’avait pas hésité à recommander pour les charges du Conseil quelques-uns de ces citoyens, dont il connaissait la probité et la vertu, dut se sentir soula, gé, lorsqu'il apprit la décision de M. Gaudais. La seule observation qu’avait faite à leur sujet le commissaire royal, c’est “ qu’ils étaient illettrés, et qu’ils avaient peu d’expérience et d’aptitude pour les affaires.” Mais l’évêque et le

L — M. Gaudais-Dupont, d’après une chronique déjà citée, était un " fort galant homme et fort judicieux.” (Union Libérale de üuébec 2 novembre 1889.)

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