SUPÉRIEUR DU SÉMINAIRE DE QUÉBEC
Mgr de Laval vont se réjouir de voir ses vertus mises ainsi au grand jour, et sa sainte mémoire vengée des attaques injustes qu’elle a reçues de la part de quelques personnes, qui n’ont pas compris la position du pieux prélat, ni le mobile de sa conduite. Ils ne manqueront pas non plus de vous témoigner leur reconnaissance.
Si j'osais comparer Mgr de Laval à quelque saint, en particulier, je dirais qu’il me paraît appartenir à la race des Hildebrand, et je lui appliquerais volontiers, comme on l’a fait pour ce saint pape, ces paroles de l’Ecriture : DiJexisti justifiant, et odisti iniquiiatem. C’est l’amour' de la justice et de la vérité qui porta le premier évêque de Québec à soutenir si énergiquement au Canada les droits exclusifs de sa juridiction, et à faire reconnaître son autorité spirituelle ; qui lui fit prendre en toutes circonstances la défense de l’honneur et des privilèges de l’Eglise ; qui le fit s’opposer, comme un mur d’airain, dans le Conseil supérieur, aux prétentions injustes de certains hommes politiques. C’est l’horreur de l’iniquité qui fortifia son courage dans ses luttes intrépides contre la traite de l’eau-de-vie; c’est sa passion pour Injustice et sa tendresse pour le faible et l’opprimé, qui le portèrent à prendre en mains la défense de ses pauvres sauvages contre l’avarice sordide des traitants.
Du reste, s’il avait l’énergie de caractère et la force d’Hildebrand, il en avait aussi la douceur, la prudence et la bonté. On le voit bien par le fait qu’il était adoré de son clergé, de tout ce qu’il y avait de respectable dans la colonie française, et surtout des sauvages. On le voit bien aussi par sa conduite sage et tempérée dans la question de l’établissement des dîmes et une foule d’autres circonstances ou l’honneur de l’Eglise et le salut des âmes n’étaient plus en cause.
Il avait surtout l’austérité de vie, l’espiit de pénitence et de prière du saint moine qui devint le pape Grégoire A' IL On est frappé d’admiration et presque de frayeur à la vue des mortifications extraordinaires qu’il s’imposait, malgré la faiblesse de sa
LETTRE DE MGR PAQUET
santé et la délicatesse de sa complexion, et surtout maigre' ses immenses travaux apostoliques. Toute sa vie se passait dans le travail, la pénitence et la prière ; et l’on ne voit pas ce qu’il accordait de délassement ou de récréation à la nature. La mère Marie de l’Incarnation écrit quelque part : “ C’est un homme d une vie si exemplaire, qu'il tient tout le monde en admiration.
Après cela, n’a-t-on pas lieu de croire fermement que le fondateur de l’Eglise du Canada, et de notre séminaire en particulier, occupe dans le ciel une place éminente parmi les élus, et que Dieu nous accordera bientôt la grâce, que nous sollicitons tous, de l ho orer sur nos autels ? Votre livre, j’en ai la douce confiance, mon cher ami, contribuera à ce résultat si désiré, en faisant connaître Mgr de Laval, en le faisant aimer et vénéré-, et aussi en le faisant invoquer.
Pour vous, qui connaissez si bien le saint pontife, et qui vivez pour ainsi dire depuis plus de trois ans en son aimable présence, quel bonheur de pouvoir vous dire à vous-même : j’ai écrit la vie d’un saint ! Quel bonheur plus grand encore, lorsque le témoignage de l’Eglise viendra confirmer le vôtre ! et avec quelle confiance ne pourrez-vous pas invoquer dans le ciel, celui que vous avez si puissamment contribué à faire glorifier sur la terre !
En attendant, cher ami, je souhaite à votre livre tout le succès qu’il mérite. Qu’il fasse son chemin, et garde la place à laquelle il a droit parmi les meil’eures œuvres hagiographiques de notre temps ; qu’il éclaire les esprits, réchauffe les cœurs, fasse du bien à beaucoup d’âmes ; qu’il inspire au clergé et aux fidèles un grand désir d’imiter les vertus de Mgr de Laval ; qu’il inspire à tous une grande confiance dans son intercession auprèi de Dieu. C’est le vœu le plus ardent de votre ami dévoué.
Benj. PAQUET, Prot. Apost.,
Supérieur du Séminaire de Québec,
Recteur de V Université Laval.
PREFACE
La vénérable Mère Marie de l’Incarnation écrivait en 1665 : “ Tant que Dieu aura des serviteurs sur la terre, le monde leur sera toujours contraire. Nous sommes ici au bout du monde, et nous ne laissons pas d’expérimenter cette vérité. On ne saurait croire combien il s’y est trouvé de calomniateurs contre Mgr notre prélat. et cela, le plus souvent, à cause du temporel. L’on a écrit des lettres diffamatoires qui sont allées jusqu’au roi....”
Il est vrai qu’elle se bâte d’ajouter : “ Le roi a découvert les fourberies des calomniateurs, et l’innocence des serviteurs de Dieu. M. de Tracy étant arrivé, a vu si clair dans ces affaires, qu’il a donné un second avis au roi. Ceux qu on avait voulu abaisser par pure envie, sont estimés plus que jamais b ...
Qui pourrait dire, cependant, que les calomnies, dont il est ici question, n’ont pas porté leurs fruits, au détriment d une
1 Lettre spirituelle 103e. -- Tuâtes les Lettres de la vénérable Mère
Marie de V Incarnation , première supérieure des Ursulines de la N ouvelle- France, ont été classées en 132 Lettres spirituelles, et 89 Lettres historiques, 'dans l’édition de Paris, 1681, que nous citons dans cet ouvrage.
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PREFACE
des plus belles et des plus glorieuses figures de notre histoire religieuse ?
Le. sinistre Voltaire, grand calomniateur lui- même, a dit un jour: “ Mentez, mentez ; il en restera toujours quelque chose.” La calomnie est une plante affreusement vivace, dont les racines multiples, pénétrant à des profondeurs incroyables dans l’esprit des peuples, y trouvent toujours un sol prêt à les recevoir, et résistent aux plus puissants scarificateurs.
En voulons- nous un exemple ? Voici ce qu’écrivait de Mgr de Laval, deux siècles après Marie de l'Incarnation, notre éminent historien national :
“ Il avait de grands talents, dit-il, et une activité infatigable ; mais son esprit absolu et dominateur voulait tout faire plier sous sa volonté : et ce penchant, confirmé chez lui par le zèle religieux, dégénéra, sur le petit théâtre où il était appelé à figurer, en querelles avec les hommes publics, les communautés religieuses, et même avec les particuliers. 11 s’était persuadé qu’il ne pouvait errer dans ses jugements, s’il agissait pour le bien de l’Eglise b... ”
Quelle est l’impression qui reste, après la lecture de ce s lignes, si ce n’est que le premier évêque de Québec fut un' véritable despote, persuadé de sa propre infaillibilité, sans
1 — Clameau, Histoire du Canada, Montréal, 1882, t. I, p. 188.
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: esse eu guerre avec tout le inonde, et ne cherchant qu’à tout faire plier sous le joug de sa volonté ?
Il est facile d’établir le lien de parenté qui existe entre le jugement porté par M. (Hameau sur Mgr de Laval, et les rapports “ calomniateurs et diffamatoires ” de MM. de Mésy, Péronne Dumesnil et autres, rapports qui furent continués dans la suite par MM. Talon et Frontenac.
N’eut- il pas été plus juste d’imiter M. de Tracy, d’aller j; ix fond de l’affaire, et d’examiner avec soin qui avait raison ? .N’eut-il pas été plus sage d’adopter le jugement du roi luimême, qui “ découvrit les fourberies des calomniateurs et ! innocence des serviteurs de Die y. ”, et qui, nous le verrons au cours de cet ouvrage, conserva toujours la plus grande "Onfianee en Mgr de Laval?
Au fait, de quoi s’agissait-il? Quelle fut l’occasion de toutes les calomnies et de toutes les difficultés? La grande question de la traite de l’eau-de-vie avec les sauvages f qui amena incidemment celle des rapports de l’Eglise et de l’Etat.
Tl y avait dans la traite de l’eau-de-vie deux grands intérêts en jeu : l’intérêt spirituel des sauvages, gravement compromis par le commerce des boissons; 1 interet matériel des traitants, en général. Lequel des deux dex ait 1 emporter ? Devait-on tout sacrifier à l’argent et au commerce ? L’Eglise,
1 — Latour, Mémoires sur la vk de M. <k Laval, premier evêqw de Québec, Cologne, 1761, page 82.
PREFACE
chargée du salut des âmes, devait-elle céder devant les pré» tentions des hommes d’Etat, uniquement préoccupés des intérêts matériels ? Poser ces questions, c’est les résoudre, aux yeux de tout chrétien vraiment digne de ce nom.
Obligé de protéger les sauvages contre l’avarice des traitants, Mgr de Laval apporta dans sa conduite toutes lés qualités d’un grand et saint évêque.
Ecoutons la vénérable Marie de l’Incarnation: après avoir décrit les désordres effroyables causes par la traite de 1 eaude-vie : “ Mgr notre prélat, dit-elle, a fait tout ce qui peut s’imaginer pour en arrêter le cours, comme une chose qui ne tend à rien moins qu’à la destruction de la foi et de la religion dans ces contrées. Il a employé toute sa douceur ordinaire pour détourner les Erançais de ce commerce si contraire à la gloire de Dieu et au salut des sauvages. Ils ont méprisé ses remontrances, parce qu’ils sont maintenus par une puissance séculière qui a la main forte.
“ Ils lui disent que partout les boissons sont permises. On leur répond que dans une nouvelle Eglise, et parmi des peuples non policés, elles ne doivent pas l’être, puisque l’expérience fait voir qu’elles sont contraires à la propagation de la foi et aux bonnes moeurs que l’on doit attendre des nouveaux convertis. La raison n’a pas fait plus que la douceur.
“ Il y a eu d’autres contestations très grandes sur ce sujet. Mais enfin le zèle de la gloire de Dieu a emporté notre
TRÉFACE
prélat, et l’a obligé d excommunier ceux rpii exerceraient ce trafic. Ce coup de foudre ne les a pas plus étonnés que le reste. Ils n’en ont pas tenu compte, disant que l’Eglise n’a point de pouvoir sur les affaires de cette nature.
“ Les affaires étant à cette extrémité, il s’embarque pour passer en France, afin de chercher les moyens de remédier à ces désordres, qui entraînent après eux tant d’accidents funestes.
“ Il a pensé mourir de douleur à ce sujet, et on le voit sécher sur pied. Je crois que s’il 11e peut venir -à bout de son dessein, il ne reviendra pas, ce qui serait une perte irréparable pour cette nouvelle Eglise et pour tous les pauvres Français. Il se fait pauvre pour les assister; et pour dire en un mot tout ce que je conçois de son mérite, il porte les marques et le caractère d’un saint h
Eh bien, si c’est là faire preuve “ d’un esprit absolu et dominateur, qui veut tout faire plier sous sa volonté,” tant mieux pour la gloire de Mgr de Laval !
“ La lutte, dit Ferland, qu’il eut à soutenir contre les intrigues et les persécutions de ceux qui favorisaient le commerce de l’eau-de-vie, forme comme un de ses plus beaux titres à la reconnaissance des habitants du Canada. Pour résister aux progrès d’un mal qui menaçait de ruiner la colonie au moral et au physique, il opposa une patience, une
1 — Lettre historique ÜSe.
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sagesse et une fermeté qui arrêtèrent les progrès du fléau, et le forcèrent même à rétrograder. Soutenu par son clergé et par un petit nombre de laïques, amis de leur pays, le digne prélat opposa urie digue que rien ne put emporter. Contre les vils artifices des marchands, il opppsa la sagesse et la fermeté d’un véritable chrétien h ’
On ne peut attendre des protestants, au moins de tous les protestants, une appréciation juste de notre histoire religieuse, et de Mgr de Laval, en particulier. A leur point de vue, l’Eglise n’est qu’une dépendance, une succursale de l’Etat; c’est le pouvoir civil qui doit avoir la haute main partout. Faut-il s’étonner que M. Parkman et autres aient jugé d éfa v orabl eig eut Mgr de Laval, n’aient pas compris sa noble et sainte mission au Canada, ni rendu justice à plusieurs de ses actes les plus importants comme évêque de Québec ?
Mais un catholique sait bien que l’Eglise à laquelle il ale bonheur d’appartenir est une société immortelle et infaillible, parfaitement organisée, cpii tient sa mission de Jésus-Christ lui-même, qu’elle est aussi supérieure à l’Etat, que l’âme l'est au corps ; (pie, bien que ces deux sociétés soient indépendantes, chacune dans son domaine respectif, les intérêts de l’une sont aussi supérieurs aux intérêts de l’autre, que le ciel l’est à la terre, et que, par conséquent, chaque fois que
] — -Forlarnî, Cours d’histoire du Canada, Québec, 1882, t. II, p. 108.
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