I™ PARTIE
senter ses hommages, et M. Jalaberl lui ayant dit au nom de tous : « qu'à la mission qu'il avait reçue de Jésus-Christ et de l'Église se joignaient deux autres titres qui demeureraient toujours chers à leurs cœurs : cette estime profonde et constante , celte tendre affection dont son vénérable prédécesseur lui avait tant de fois réitéré la touchante expression, et qu'il lui avait, comme par testament, léguée de nouveau en leur présence, il y avait encore si peu de jours; et ses qualités personnelles si élevées, qui feraient, sous tous les rapports, revivre Son Eminence dans la personne de Sa Grandeur , et perpétueraient sa bienveillance dans la sienne pour le chapitre,» il répondit avec une humilité et un tact qui, du reste, sont remarquables dans toutes ses réponses , que « les vertus de Son Eminence, la vénération dont elle était entourée, lui donnaient une grande facilité pour le bien ; que ces avantages disparaissaient presque tous avec elle ; qu'il en était un cependant qui n'avait pas péri : que c'était l'union étroite qui régnait entre les membres du chapitre, et qui les attachait à elle; qu'il avait la confiance que ces sentiments subsisteraient toujours; car son cœur était l'héritage le plus précieux qu'elle lui eût laissé, et il le conservait tout entier pour eux. »
Le lendemain M. de Quélenfut reçu en audience particulière par le roi, qui l'accueillit avec la plus grande bienveillance, et lui fit remarquer qu'il montait sur le siège de Paris au même âge à peu prés
( 83 ) que près M. de Beaumont, rapprochement d'autant plus flatteur qu'on sait quels étaient la régularité de M. de Beaumont , son attachement aux régies de l'Eglise et ses vertus vraiment épiscopales. Les princes eurent également pour lui des paroles gracieuses ; les préfets de la Seine et de Police, accompagnés du corps municipal, se rendirent en grand cortège à l'archevêché pour le complimenter et l'assurer de leur concours dans ses vues pour le bien : ce fut partout un empressement unanime à saluer un épiscopat qui promettait et de longs jours et de grandes choses.
L'administration diocésaine n'ayant subi aucun changement , MM. Jalabert , Desjardins et Borderies , sur lesquels il avait appelé le choix de M. de Talleyrand , étant restés ses grands-vicaires comme ils l'étaient du cardinal, le premier soin du nouvel archevêque fut de commencer la visite générale de son diocèse , que son vénérable prédécesseur avait annoncée par un mandement, dont il chargeait son successeur, sous la responsabilité de son dme , dont on espérait les plus heureux résultats, et à laquelle le roi Louis XA III lui-mêmel'avait fortement encouragé quand il fut admis auprès de lui après la mort de Son Eminence. Cette visite devait avoir lieu successivement dans les douze arrondissements, et elle commença par le douzième. Sa Grandeur se rendit, accompagnée des missionnaires chargés de diriger les exercices, dans les Églises Saint-Etienne-du-Mont , Saint-Jacques .
( 84 ) Saint-Nicolas du Chardonnet et Saint-Médard. Il serait difficile de se faire une idée exacte du zèle que déploya à cette époque M. de Quélen. Peu satisfait de présider à l'ouverture de la mission dans chaque paroisse , il en visitait une ou deux chaque jour, secondait les missionnaires dans la chaire, faisait annoncer qu'il entendrait au confessionnal toutes les personnes qui s'y présenteraient, en un mot, remplissait tous les devoirs de pasteur avec un empressement qui eût pu paraître incompatible avec ses immenses travaux , si le zèle éclairé ne savait pas multiplier les moyens d'opérer le Lien. Celui que produisait la mission était incontestable : soir et matin, les quatre églises pouvaient à peine contenir la foule avide d'entendre et les hommes apostoliques qui lui parlaient des vérités du salut depuis si long-temps oubliées, et le premier pasteur dont l'onction, le dévouement et la bonté touchaient les cœurs. Quelques tentatives coupables eurent lieu néanmoins pendant les deux mois que durèrent les prédications de la mission : à Saint-Jacques du Haut-Pas , des jeunes gens se présentèrent armés de bâtons , envahirent la nef et jetèrent l'effroi parmi les assistants ; à Saint- Etiennc-du-Mont , la détonation d'une boîte fortement chargée occasionna quelque trouble ; l'introduction dans l'église d'une vessie pleine de gaz méphitique eût pu aussi avoir un fâcheux résultat : mais le bon esprit de la population de ce quartier , l'estime que les missionnaires avaient
(85 ) acquise , paralysèrent ces criminels elForts. 11 était facile de voir quel était le but des hommes de désordre : ils voulaient faire naître un prétexte pour jeter sur la mission le blâme et la défaveur ; ce prétexte ne leur fut pas donné , et les exercices, continués sans interruption , furent clos par des communions édifiantes, et, à Saint-Jacques , par l'érection d'une croix destinée à perpétuer le souvenir de ce temps de grâce.
Encouragé par les succès obtenus dans le douzième arrondissement, M. l'archevêque ouvrit, le 24 février 1822, la mission et la visite pastorale dans le troisième, et se rendit successivement dans les églises Saint-Eustache, IN otre-Dame-des- Victoires (ou des Petits-Pères) et de Bonne-Nouvelle, pour y remplir, comme il l'avait fait déjà dans le douzième arrondissement, toutes les fonctions du ministère pastoral. Tout annonçait que les fauteurs des premiers désordres avaient renoncé à des projets dont le résultat avait si peu répondu à leur attente. Ouverte dans un calme profond, et d'autant plus remarquable qu'aucun déploiement de force publique n'avait été fait, la mission se continuait sans obstacle, quand tout-à-coup l'église des Petits- Pères devient le théâtre des scènes les plus scandaleuses et les plus révoltantes. Des cris aigus$ se mêlent au chant harmonieux des cantiques ; des chansons grossières et obscènes couvrent la voix des prédicateurs, qu'on ne se borne pas à insulter, mais que l'on frappe avec une violence telle qu'un
(86) d'entre eux, M. l'abbé du Mcsnildot. manqua perdre la vie. Des groupes formés sur la place et dans les rues adjacentes poussent de sinistres clameurs, et insultent les fidèles qui se rendent à l'église.
Le but des agitateurs était encore évident : on voulait ici, comme on l'avait voulu à Saint-Jacques et à Saint-Etienne-du-Mont, interrompre et faire cesser les exercices pieux de la mission. Enhardis par les coupables déclamations de quelques journaux de parti, une foule de jeunes gens toujours prêts à parler de liberté, à demander la liberté, à crier vive la liberté ! prétendaient ne pas laisser à d'autres le droit et la liberté de se réunir pour prier. Des hommes à cheveux blancs ne rougissaient pas d'exercer sur ces imaginations ardentes une coupable influence : des hommes que leur position devait éloigner de ces scènes tumultueuses ne craignaient pas de s'y mêler, au risque de s'y faire arrêter, comme il arriva à MM. Demarçay et de Corcellcs, députés de l'extrême gauche.
Ce fut un moment critique : ce fut une de ces circonstances où la faiblesse donne gain de cause à la force brutaie, et où l'on perd tout quand on recule, ou même quand on hésite. La conduite de M. l'archevêque fut admirable de calme et de sangfroid. Arrivé aux Petits-Pères au moment où l'émi'uii' avait d'autant plus d'énergie que l'autorité n'avait pris aucune mesure pour s'opposer à ses excès, il parvient non sans peine à pénétrer dans
l'église, monte eu chaire, se plaint avec dignité et avec force des insultes avec lesquelles on accueille les prédicateurs de la parole sainte , déclarant que ses coopérateurs et lui sauront se rappeler l'exemple du Sauveur et les persécutions prédites à l'Eglise et à ses ministres. Comprend-on que de si justes plaintes aient excité d'indécentes clameurs; que la voix du prélat ait été couverte, et que la force armée ait dû le proléger contre la fureur d'une jeunesse insensée, pour l'aider à regagner sa voiture, tandis que, cernés dans l'église, deux des missionnaires devaient y passer la nuit pour n'être pas impitoyablement massacrés?
L'autorité pouvait-elle céder devant ces exigences de la foule ameutée? parce que des placards affichés aux portes de l'Ecole de Droit et de l'Ecole de Médecine avaient engagé les étudiants à s'unir contre le fanatisme rdigieux, et parce que cet appel à la violence avait été entendu, le pouvoir devait-il (léchir et s'abdiquer lui-même? aucun de nos lecteurs n'oserait le penser. Des mesures rigoureuses furent prises, les rassemblements dissipés, des arrestations faites, et les exercices religieux purent être continués au milieu d'une afïluence désormais paisible et recueillie; Ils durèrent deux mois, et furent terminés, dans les trois paroisses, par des communions générales.
Veut-on savoir quel fut, entre mille autres traits inconnus, un des résultats de cette mission, contre laquelle on avail soulevé si odieusement d'injustes préventions?
( ss )
Un de MM. les missionnaires fut chargé par un de ses pénitents de remettre à M. T., alors député du Pas-de-Calais , et collègue à la Chambre de MM. deCorcellesetDemarçay, arrêtés au milieu des groupes, une somme de 5,ooo fr. qu'il avait perdue au jeu vingt-cinq ans auparavant, dans une occasion où on avait abusé de son inexpérience, perte qui l'avait irrévocablement guéri de la passion du jeu. Voilà comment les missionnaires troublaient les consciences. Ne serions-nous pas tous fort heureux si beaucoup de consciences étaient ainsi troublées?
L'opinion publique, un instant égarée, se fit une arme contre M. l'archevêque de Paris des désordres qui avaient eu lieu et qu'on avait dû réprimer avec énergie. Oubliant ou feignant d'oublier qu'il avait borné son ministère à évangéliser ses diocésains, on voulut le rendre responsable des malheurs inséparables d'une sédition; comme si , sous une législation qui proclamait la liberté des cultes, un premier pasteur n'avait pas eu le droit d'inviter les fidèles à se réunir pour entendre sa voix et pour prier avec lui I — On l'a reconnu plus tard, quand le premier moment d'effervescence a été passé; mais que d'esprits prévenus ont conservé contre le pieux prélat des préjugés qu'ils n'eussent jamais conçu s'ils avaient pu seulement le voir et l'entendre à cette époque !
Du reste la mission continua cette année et l'année suivante sans aucune difficulté nouvelle: une seule
( §9 ) tentative de désordre faite à Saint-Nicolas-des- Champs, le 18 novembre 1822 , second jour de la mission, ne trouva dans le peuple aucune sympathie, et si, le lendemain, les missionnaires furent encore poursuivis par quelques hommes sans aveu , tout rentra peu à peu dans le calme paisible que demandent avant tout nos saintes cérémonies.
Il y eut deux choses bien admirables dans ces jours d'inquiétudes et de craintes : ce fut d'une part 1 empressement constant des fidèles à se rendre à l'appel des hommes de Dieu ; de l'autre l'activité du pontife, qui se multipliait, pour ainsi dire, afin de ranimer par sa présence le zèle des uns et la foi des autres , qu'on voyait dès six heures du matin dans une église, y monter en chaire, y faire le prône et baptiser ; à midi dans une autre, y parler pendant une heure, et quelquefois davantage ; le soir dans une troisième, où il se faisait entendre pour la troisième fois: c'est qu'il était, comme il le disait dans le mandement par lequel il annonçait, le 9 octobre 1822, la continuation de sa visite pastorale, « soutenu par la force de celui avec qui «nous pouvons tout, rassuré par les premières bé- « nédictions que le Seigneur avait répandues sur « son ministère , avide d'en moissonner de plus « abondantes encore, brûlé d'une soif ardente pour « le salut éternel de ses frères, pressé par une am- « bition divine , la seule qui lui fût permise , celle « de les gagner tous à Jésus-Christ, rempli du dé- « sir de leur livrer l'Evangile de Dieu aux dépens « de tous les sacrifices, de sa vie même. »
Peu s'en fallut qu'il ne payât en effet de sa vie les excès d'un zèle qui ne suivait pas toujours les règles de la prudence humaine. — Pendant que les exercices de la mission avaient lieu à Saint-Roch, il venait, après avoir prêché, de reprendre sa place dans le banc de l'œuvre afin d'assister à la glose du missionnaire: le froid le saisit, de graves accidents se déclarèrent et firent naître un instant des craintes sérieuses. Grâce au ciel et aux soins qui lui furent prodigués à temps par M. le docteur Gaillard, devenu depuis ce moment son médecin et son ami, il eut bientôt recouvré ses forces, dont il fît usage pour aller témoigner aux fidèles réunis les regrets qu'il avait éprouvés quand il n'avait pu se trouver avec eux.
Tandis que ses diocésains voyaient ainsi chaque jour au milieu d'eux ce pasteur qui se faisait véritablement tout à tous, le clergé recevait de lui un témoignage authentique de sa sollicitude pastorale.
Dès le mois d'octobre 1820 on avait discuté dans le conseil de Son Éminence M. le cardinal de Talleyrand plusieurs mémoires sur les corrections à faire au bréviaire de Paris, et sur les saints qu'il convenait soit d'y ajouter, soit d'y changer de rit. Le conseil ayant pris une décision qui adoptait une partie des modifications proposées, Son Eminence avait convoqué le chapitre métropolitain et lui avait communiqué son projet, auquel il donna un assentiment unanime. Le prélat publia aussitôt une ordonnance qui spécifiait en détail tous les
( 9> ) changements arrêtés par son conseil et par le chapitre, nomma quelques-uns de MM. les chanoines pour revoir et corriger les épreuves de la nouvelle édition, et en fit commencer l'impression. Ce ne fut toutefois qu'après sa mort qu'elle put être mise au jour, et il était réservé à M. de Quélen, qui en avait conçu la pensée, d'y mettre la dernière main. Ce fut donc lui qui publia le mandement placé en tête du nouveau bréviaire, auquel il avait fait ajouter la légende de sainte Geneviève , à l'occasion de l'ouverture de la nouvelle église ; mais, par un sentiment de délicatesse touchant, il voulut que les armes et le nom de M. de Talleyrand, sous l'épiscopat duquel ce travail avait été préparé, décorassent le frontispice de chaque volume, ne se réservant à lui-même que le mérite d'avoir exécuté ses volontés.
Tandis qu'il se dévouait ainsi tout entier à l'édification publique .. non seulement dans les églises de son diocèse, mais dans les communautés qu'il visitait, dans les assemblées qu'il présidait, dans les collèges et les écoles où sa présence était un sujet de joie, de nouvelles dignités allaient lui être accordées par le souverain Pontife, par le roi et par une illustre assemblée.
La demande du pallium ayant été faite pour lui à Sa Sainteté dans le consistoire du 19 avril 1822, et le Saint Père le lui ayant accordé, M» l'archevêque de jNisibe, nonce apostolique, le lui remit avec pompe le 16 mai, jour de l'Ascension, dans l'église
( 9* ) Notre-Dame; — le 5i octobre de la même année, une ordonnance royale le nomma membre de la Chambre des pairs, ainsi que M\I. du Chilleau, archevêque de Tours , de La Fare, archevêque de Sens, de Coucy, archevêque de R.eims , de Boulogne, évêque de Troyes , de Latil, évêque de Chartres, le prince de Croï, évêque de Strasbourg, et Frayssinous, évêque d'Hermopolis ; nous le verrons plus tard parler dans cette Chambre avec une indépendance toute épiscopale; — enfin, l'Académie française, qui venait de perdre M. le cardinal de Bausset, l'admit dans son sein le 29 juillet 1824, (1) et le reçut en séance publique en même temps que M. Alexandre Soumet, le 25 novembre suivant.
Une assemblée nombreuse et choisie s'était rendue long-temps à l'avance dans la salle de l'Institut, impatiente d'entendre un discours qu'elle savait bien devoir être différent de ceux qu'on prononce habituellement dans ces solennités. M. l'archevêque de Paris, qui avait conservé la soutane et le manteau violet, réunit tous les suffrages, autant par la noblesse et la dignité de son débit que par la pu-
(1) Il y occupa le fauteuil n° 1 , qui avait appartenu successivement à (Jodeau, évêque de Grasse, mort en 1672; — à Fléchier, évêque de ISimcs, mort en 1710 ; — à INesmond, évêque de Moutauban, puis d'Alby, puis archevêque île Toulouse, mort en 1728; — à Amelot, ministre d'Etat, mort en 1749'» — au maréchal de Belle -Isle , mort en 1761 ; — à l'abbé Trublet, mort en 1790 ; — à Saint-Lambert, mort en i8o3 ; — à Maret, duc de Bassano, exclu en 1816 ; — et à M. le cardinal de Bausset, mort en 182/1-
( 93 ) reté de son style et lélévation de ses idées dans la discussion du sujet qu'il s'était proposé : [alliance de la religion avec les lettres s les sciences et les arts.
Après l'éloge plein d'âme et de sensibilité de son illustre prédécesseur , après avoir dit que si l'Académie comptait comme autrefois parmi ses membres un archevêque de Paris, ce ne serait ni l'historien de Henri IV , ni le précepteur de Louis XIV , ni le plus facile des orateurs , ni l'administrateur habile, ni le continuel et presque l'unique président du clergé de France, que cène serait ni Hardouin de Péréfixe , ni Harlay de Chanvalon, M. de Quélen parlait ainsi des confidences amicales qui lui avaient donné lieu de croire que les suffrages presque unanimes de l'Académie l'admettraient a partager ses utiles travaux :
« Loin de songer à briguer un honneur qu'il m'eût déjà suffi de mériter, j'accusais de trop aveugles amis d'oublier vos intérêts , et de trahir votre gloire ; par une juste abnégation , j'allais renoncer sans retour à l'espoir qu'ils me donnaient comme certain d'être favorablement accueilli par les maîtres de la littérature française; et peutêtre ne vous a-t-il pas échappé, Messieurs, avec quel embarras et quelle timidité j'ai rempli des devoirs que la bienséance et les égards , autant que vos règles et vos coutumes, exigent de ceux qui se proposent de siéger parmi vous. — J'hésitais donc, lorsque j'ai cru voir la religion applaudir au dessein qui me portait au sénat académique, approu-
( 94) ver un projet que j'avais ignoré jusqu'alors , et prendre en quelque sorte sur elle la responsabilité des démarches que sans elle je n'aurais jamais entreprises. Serait-ce une illusion ? il m'a semblé l'entendre m'inviter elle-même à la confiance , m'assurer que la réunion de vos suffrages sur ma tête ne serait de votre part qu'une obéissance à sa secrète impulsion , qu'elle la regarderait comme un hommage de plus que vous vouliez lui rendre en ma personne, et que mon élection à l'Académie française deviendrait l'époque de l'heureuse alliance qu'elle allait renouveler elle-même avec les sciences , les lettres et les arts. — Rassuré alors, je n'ai plus hésité à rechercher un commerce qui me deviendra de plus en plus agréable et utile ; je suis venu , et j'ai reçu de vous un accueil qui déconcerterait le mérite le plus recommandable. Maintenant je vous offre mes remerciements et mes services. Je ne suis sûr, il est vrai, que de ma reconnaissance; pour le reste, je ne puis promettre que des efforts. Fidèle à cette vertu de cœur , je le serai aussi à des engagements que, toutefois, le temps, qui affaiblit nos forces, nous rend chaque jour moins capables de remplir. Si je ne puis, à l'exemplede tant deprélats illustres, de tantd'ecclésiastiques distingués qui appartiennent à votre compagnie, vous apporter des richesses, je chercherai auprès de vous des modèles. Je goûte d'avance l'inexprimable bonheur que doit répandre sur ma vie le spectacle de cette alliance si désirable des lettres ,
( 95 ) des sciences, des arts, renouvelée et cimentée pour jamais dans cette enceinte parla religion. » (1)
Ces paroles si pleines de candeur et de modestie furent plusieurs fois interrompues par les applaudissements de l'auditoire, qui éclatèrent surtout quand l'orateur, par une allusion frappante de délicatesse et d'à-propos, rendit particulièrement hommage à l'auteur du Génie du christianisme, puis au grand artiste dont le pinceau brillant venait de s'immortaliser en peignant la coupole de Sainte- Geneviève ; présents l'un et l'autre, ils attiraient les regards de toute l'assemblée.
M. Auger, qui répondit à ce discours en qualité de directeur de la compagnie, rappela en peu de mots les titres académiques de l'archevêque de Paris; son oraison funèbre de Louis XVI, que son auguste fille entendit et qui lui fit juger l'orateur digne de son sujet, ses paroles dignes de sa douleur ; son oraison funèbre du duc de Berry, son mandement à l'occasion de la mort de M. de Talleyrand, ses discours, et termina par ces mots si vrais, et auxquels l'avenir devait donner encore une éclatante sanction : « Enfin, qu'il me soit permis de vous le dire, tout ce qui est sorli de votre plume, de votre bouche, est d'abord sorti de votre âme; toutes vos paroles ont un caractère touchant de douceur, de modestie et d'onction. Les soins nombreux et la nature même d'un ministère établi pour la dispensation des biens célestes vous empêchent de pren-
(i) Voir aux pièces justificatives , I.
( 9« ) drc part à ces débats animés où se règlent les intérêts temporels de la société; si quelquefois vous y mêlez votre voix pacifique, c'est pour obéir à un mouvement de sollicitude pastorale; c'est pour plaider la cause du troupeau qui vous fut confié. Votre politique est celle d'un véritable ministre du Seigneur, c'est la politique de la modération, de la justice et surtout de la charité. »
Ces paroles de M. Auger nous ramènent à une circonstance importante de la vie de M. l'archevêque de Paris, à son discours sur la conversion des rentes, prononcé à la Chambre des pairs le 5i mai précédent, et qui fut jugé de deux manières fort différentes. Les uns, partisans absolus du système de M. de Yillèle, que nous sommes loin de vouloir juger ici, le désapprouvèrent comme un acte d'opposition d'autant plus formel que l'ascendant de l'orateur sur la Chambre était plus incontestable ; les autres, et ce fut peut-être le petit nombre, ne pensant pas qu'un évêque dût toujours soutenir les projets des ministres, ne refusèrent pas plus à l'archevêque de Paris le droit de défendre les intérêts de ces diocésains qu'ils ne le refusaient à chaque député pour l'arrondissement qui l'avait élu. Le peuple seul, égaré naguère par tant de calomnies, sembla comprendre un instant que son archevêque venait de lui donner une preuve nouvelle do dévouement : quand il sortit de la Chambre , des acclamations unanimes accueillirent le prélat ; ses chevaux furent dételés, et ce fut en
( 97) triomphe qu'on le reconduisit à son palais, à ce même palais que la fureur populaire devait bientôt abattre et le pouvoir anéantir.
C'était en effet parce que ce projet de loi lui paraissait surtout fatal a un grand nombre de ses diocésains, à ceux qui lui sont désormais inséparablement unis} que M. de Quélen s'éleva contre lui : il le dit avec une abnégation complète de tout amourpropre et de toute vanité : la loi proposée passait tout-à-fait ses conceptions ; mais il n'y voyait qu'une chose, la spoliation de ses ouailles ; et, bon pasteur avant d'être législateur, il ne voulait pas renier son plus beau titre pour obtenir des faveurs passagères. Que l'adoption du projet de M. de Yillèle eût eu de grands résultats pour la fortune publique, c'était une opinion qui pouvait trouver et qui avait en effet des adversaires : mais pouvait-on nier que ses premiers résultats fussent une réduction notable dans la fortune des petits rentiers, de ceuxlà surtout dont M. de Quélen avait pris la défense? Nous l'avons dit : il était dans la destinée de M. de Quélen devoir ses intentions les plus droites, ses actions les plus simples indignement méconnues ; on blâma son opposition consciencieuse et toute de charité, comme le dit M. Auger ; n'eût -on pas blâmé bien davantage son appui ou sa neutralité?
Ce discours, au reste, est si important en luimême, et le devient d'autant plus dans un moment où les Chambres vont s'occuper d'un nouveau Irc partie. n
( 9* ) projet de conversion des rentes , que nous le donnons ici en entier :
o Messieurs, lorsque les bontés du roi m élevèrent à l'honneur de la pairie, ce n'est qu'avec le sentiment d'une juste frayeur que jcnie suis vu placé dans une position où je prévoyais que des devoirs nouveaux viendraient tôt ou tard n l'entraîner hors de la sphère qui avait jusque-là circonscrit toutes mes pensées. Mes inquiétudes furent vaincues par l'espérance de trouver dans la Chambre une disposition toujours bienveillante, sinon à partager, du moins à interpréter toujours favorablement mes opinions. Je n'ai eu qu'à m'applaudir d'avoir cédé à cette confiance.
« Toutefois , je m'étais promis de ne jamais oublier que le caractère dont je suis revêtu et mon titre de premier pasteur de cette capitale m'obligent à une plus grande réserve sur les choses purement politiques, et j'ai dû prendre avec moi-même la résolution de ne rompre un silence dont bien des raisons me font seniir la nécessité, que dans les circonstances où les intérêts de la religion en général, et ceux de mon diocèse en particulier me commanderaient d'élever la voix.
« Aussi, dans la question qui nous occupe, une des plus graves qui ait été soumise à votre examen et à votre jugement, me serais-je abstenu de mêler des réflexions qui sembleront trop faibles peutêtre, à tant d'autres considérations si judicieuses et d'un ordre supérieur qui vous ont été présentées,
( 99 ) si je n'y avais été poussé par le sentiment et entraîné par le besoin d'acquitter un devoir qui, pour être délicat et pénible à remplir, n'en est pas moins rigoureux et sévère.
« Assurément, messieurs, je n'ai pas la prétention de venir ici vous apporter une opinion raisonnéé sur une loi qui , je l'avoue sans bonté et même sans modestie , passe tout-à-fait mes conceptions. Plusieurs pourront l'avouer comme moi, et ils croiront trouver dans cet aveu un motif légitime de former opposition et de voter contre la loi. D'autres, au contraire, penseront que l'on peut y trouver un motif tout aussi légitime de donner leur adbésion et d'offrir au gouvernement du roi les moyens qu'il demande, dans la vue d'alléger les cbarges de l'Etat, de guérir les plaies cnvieillies , et de préparer de nouvelles ressources pour les temps à venir. Si leur œil n'est pas assez pénétrant pour apercevoir tous ces biens, ils supposeront que, placés sur la hauteur, les dépositaires et les agents du pouvoir ont découvert au loin des résultats que tous les yeux ne peuvent atteindre, des avantages qui leur échappent, et jusqu'aux dangers qui les effraient, et qu'il était de la sagesse de prévenir sans les signaler d'avance. Des talents justement reconnus et une probité qui n'a pas besoin d'éloge suffiront pour rassurer leur conscience incertaine. Les ministres peuvent se tromper sans doute, se diront-ils; mais nous ne sommes pas infaillibles nous-mêmes ; en ne voulant pas prendre sur nous les perles que
peut faire la fortune publique, nous prenons réellement la responsabilité du gain que nous lui ferions manquer ; dans l'incertitude nous pouvons , sans faiblesse et sans flatterie, nous décider pour ceux qui veillent au salut de tous ; leurs principes et leur habileté sont nos garanties , et nous nous y livrons avec d'autant plus d'abandon, que notre confiance elle-même rendra leur main plus forte, et le succès de leur opération plus assuré.
« Ainsi peut raisonner et raisonnera avec tranquillité celui qui, après avoir examiné scrupuleusement sous ses différentes faces une loi, il faut en convenir, fort compliquée quoique présentée sous un seul point de vue susceptible de beaucoup d'explications, quoique rédigée dansun seularticle; ainsi se rassurera celui qui, après avoir balancé avec application et sans partialité les moyens opposés d'attaque et de défense, se trouvera cependant encore, à la fin d'une discussion si approfondie et si solennelle , partagé , indécis , irrésolu et fixé , sans en pouvoir sortir, dans un véritable doute sur cette longue série de questions qui viennent en foule s'offrira la pensée, et se combattre les unes les autres dans les meilleurs esprits.
« La loi est-elle juste, ne l'est-clle pas? Peut-on appliquer à l'Etat débiteur et à ses créanciers les mêmes règles qui gouvernent les particuliers ?
« Quand la loi serait juste dans son principe , l'est-elle dans le mode qu'elle emploie ? quand elle le serait dans l'un et l'autre, une justice si rigou-
( io. ) reuse n'est-elle pas communément appelée une injustice? cette rigueur de la justice peut-elle être , est-elle avantageuse aux rentiers , et comment la justice pourrait-elle être onéreuse? le rentier qui ne connaît , qui n'a connu , ni les spéculations du commerce, ni le jeu de la bourse, ni les calculs de la Banque ou du Trésor , ni les ressources les plus ordinaires du capitaliste, qui ne vit que de son revenu sans savoir s'occuper d'autre chose; qui a arrangé en conséquence son plan de vie sans pouvoir le changer subitement et de manière à être délivré de ces inquiétudes dont il avait tant de raisons de se croire désormais à l'abri, ne verra-t-il pas seulement, dans cette réduction dont il subira la loi, un trouble, un bouleversement, une révolution dans son existence , dans celle de ses enfants et de sa famille. Je ne parlerai d'affection et de désaffection que pour dire qu'il me semble que l'on a traité bien sévèrement ceux qui se sont servis de ces termes avec la précaution convenable et même toute la délicatesse du langage , à moins qu'on ait pu justement accuser leurs intentions. Cette question devait être examinée comme les autres, sans qu'elle dût être un appel à l'indifférence. Si l'on pouvait exhumer une foule d'opinions trèsremarquables parmi celles des orateurs que l'opposition d'alors a portés au ministère, n'y trouveraiton aucune trace de ce moyen employé d'ailleurs avec la modération qui les caractérise? Je n'ai pas vu au reste que la chambre ait pensé à réclamer contre
ces expressions. Mais n'importe, je poursuis les questions: mais les plaintes, les murmures, les reproches, le silence, tout cela doit-il l'emporter sur la raison d'utilité publique, d'intérêt général, de rapports commerciaux? cette utilité est-elle reconnue, cet intérêt est-il certain , ces rapports sont-ils compromis ? une acclamation universelle a-t-elle couvert la voix du petit nombre de ceux qui souffrent ? tous les financiers, tous les politiques, tous les publicistes les plus renommés sont-ils d'accord ? les usures, les spéculations de l'agiotage, la cupidité seront-elles comprimées ? ne prendrontelles pas au contraire un nouvel et funeste développement ? et ce luxe de richesse, qui , dit-on, fait notre mal , n'en recevra-t-il aucun dommage? Pauvre France ! Pourquoi faut-il que ta prospérité puisse devenir un abîme , aussi bien que tes malheurs ! Autrefois il fallait combler ton déficit : il i'a été par des ruines ; aujourd'hui il faut te défier de ton abondance! Qu'arrivera-t-il de ce nouveau remède? Enfin, ce qui est permis n'est pas toujours expédient; cette loi, toute juste, toute profitable, toute exacte, toute morale, toute politique , toute monarchique qu'elle peut être , car il faut, pour être bonne, qu'elle soit à-la-fois tout cela , ci ait-elle opportune, nécessaire , pressée , tellement urgente , qu'il n'y eût aucune combinaison possible plus douce et plus heureuse; que le temps, ce grand maître, ne pût rien nous apprendre de plus avantageux, et que ce lùtune faute
( l°5 ) irréparable et condamnable que de manquer une si belle occasion ?
« Autant de questions , et bien d'autres encore , difficiles et périlleuses, mais pourtant que chacun de nous a dû se faire avant de fixer son opinion. La négligence serait un crime : et , je le répète , si la solution n'en a pas été péremptoire et concluante, car ce serait un parjure d'agir contre sa propre conviction dans la nécessité de prendre une détermination on pourra bien sans remords s'abandonner à la providence des hommes, à qui la providence éternelle a départi autant de moyens que de vertus.
« Ce ne sera pas le cas d'appliquer cet adage : Dans le doute, abstiens-toi ; nous ne pouvons nous abstenir, puisqu'il faut décider pour le oui ou pour le non; pour s'abstenir, il faudrait qu'il nous fût permis de demander l'ajournement de la loi , ou que nous pussions, avec quelque espérance d'être écouté, dire au ministre qui l'a conçue et qui la soutient avec tant de persévérance et de facilité : Donnez-nous un peu de rémission; nous vous entendrons encore là-dessus une autre fois, à la session nouvelle : Audiemm te de hoc iteri'un. Et combien de nous respireraient plus à l'aise ! Mais illusion I Il faudra bien chercher pour fixer son opinion des appuis étrangers à ce que \ts logiciens appellent les entrailles de la chose s puisqu'on suppose que tous les raisonnements qui en sont tirés n'ont formé qu'un parfait équilibre de doute. C'est aussi
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pour ne rien exagérer, mais ce n'est qu'ainsi , pour ne rien dissimuler , que Ton explique comment, dans certaines occasions délicates , l'opinion et le vote de confiance peut très -légitimement remplacer l'opinion et le vote de conviction. Ceci , me dira-t-on , est de la théologie toute pure. Je ne le nie pas. Mais , messieurs , la théologie est plus intéressée que l'on ne pense dans ces inextricables questions ; pour beaucoup de consciences , elle est peut-être le seul moyen d'en sortir , et c'est une preuve que la théologie peut quelquefois devenir très-utile à un ministre.
« Pour moi, messieurs, j'ai cherché de bonne foi comme vous à les étudier et à les résoudre , ces questions épineuses. Mon esprit s'est abîmé et. perdu dans les calculs; mon imagination s'est éteinte et noyée dans les chiffres; mon jugement s'est arrêté et demeure suspendu devant les élévations, ou, si vous le voulez, devant les profondeurs de la politique.
«J'oserai le confesser: malgré l'avis unanime de votre commission, la justice elle-même m'est apparue environnée de quelques nuages. Je l'ai aperçue cependant ; c'est la faute de mon intelligence si la vue n'en a pas été parfaitement distincte : la fin de nos débats achèvera, je l'espère, d'éclairer son horizon. Au milieu des anxiétés et des fluctuations que j'ai dû éprouver, mon cœur seul est resté libre ; lui seul , au milieu de mes hésitations et de mes incertitudes, n'a point varié. Il a distingué, ou
plutôt il a senti dès le principe tout ce que la loi présentée allait lui coûter, et en même temps tout ce qu'il devait faire pour détourner, ou du moins pour adoucir l'amertume que l'application , que l'exécution de cette loi préparent à ceux qui me sont désormais inséparablement unis; et je ferai une fois cette déclaration , messsieurs, l'office de pair de France ne pourra jamais m'imposer l'obligation de méconnaître et de rompre un seul moment des liens aussi sacrés. Mon cœur donc , tandis que le reste de mes facultés en suspens ne savait comment juger de la loi, l'a saisie d'abord par ce qu'elle m'a semblé avoir de plus clair, de plus positif, au jugement de tous les esprits sans exception , en sorte que j'ai la consolante certitude de voir tout le monde s'intéresser à mes désirs.
« Oui, Messieurs, tout le monde : le reste peut être plus ou moins contesté, mais les défenseurs, les adversaires, les promoteurs les plus ardents et les plus zélés de la loi , tous conviennent qu'elle pèse avec plus de sévérité et avec moins de dédommagement sur une classe si respectable à tant de titres, dont il m'appartient, ce semble, plus qu'à tout autre d'épouser et de plaider la cause , soit parce qu'elle est la cause du malheur, soit parce que ce malheur n'est nulle part plus étendu et plus rigoureusement senti que dans cette grande ville , le théâtre et l'asile de tant de nobles infortunes , que dans cette capitale dont tous les intérêts sont particulièrement les miens. J'ajoute, sans vouloir
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faire d'application à l'espèce présente, que ses intérêts sont aussi ceux de la France entière. Il n'est pas jusqu'au propriétaire le plus confiant qui attend de la loi tous les avantages qu'on lui promet , jusqu'au contribuable qui espère le plus un dégrèvement, qui ne les plaigne, ces malheureux rentiers. J'ai bien entendu ici s'appitoyer sur leur sort, les exhorter à la patience et à la générosité ; on a cherché à leur prouver qu'ils devaient se faire victimes pour la chose publique; que les sacrifices qu'on exigeait d'eux pour l'avenir ne devaient pas les rendre ingrats des bienfaits passés ; on a même insinué qu'ils pouvaient s'en rapporter à une prévoyance et à une sagesse paternelle qui trouveraient un moyen d'alléger leur condition; mais je n'ai pu entendre nier, ni encore moins prouver, qu'il n'y eût pas véritablement une classe de rentiers qui dut souffrir plus que les autres de la loi sur la réduction, où si l'on veut, sur la conversion de leurs rentes.
« C'est la seule thèse dans laquelle je me renferme, et, s'il était nécessaire, il me serait facile de la démontrer par des faits plus persuasifs que tous les arguments. Les dépositaires de l'autorité voient de plus loin, je le sais, mais nous entendons de plus près; ils regardent les choses en masse , nous sommes admis dans les pius secrets détails; notre condition de tous les jours est de descendre dans le vallon des larmes où se traînent toutes les misères, pour persuader la résignation, pour modérer
les cris de la détresse et arrêter le désespoir ; aurions-nous tort de prendre des précautions, de faire des instances pour que nos consolations ne soient point onéreuses, pour que nos paroles ne soient pas impuissantes ?
« Or , Messieurs , c'est dans l'intérêt de cette classe malheureuse, et non pour aucun autre motif que repoussaient également et mes penchants et mon caractère, que j'ai consenti à me hasarder dans les routes inconnues d'une discussion où je sais bien qu'il m'est impossible de paraître avec avantage. 11 nous siérait mal de grossir jamais par système les rangs d'une opposition. Forts d'une immobilité qui n'est pas de ce monde , nous fuyons les changements , nous aimons la constance autant par goût que par devoir , et nous appuyons toujours quiconque veut se reposer sur nous. Qu'on ne nous suppose pas non plus le frivole désir de nous concilier ce que l'on appelle de la popularité. Un évèque est toujours près de ceux que son sacerdoce ro)al\u\ donne le droit d'appeler son peuple ; dans l'ordre du salut, sa vie lui appartient; ou , si l'on veut parler de cette adulation et de ces applaudissements qui chatouilenl un instant l'oreille des hommes du jour, un regard sur le passé suffît pour en guérir l'envie. fSous avons vu tomber plus d'une idole sous la main de ceux qui leur jirodiguaient la veille un coupable encens. C'est assez de leçons que nous avons reçues ; notre gloire ri est rien; si nous la recherchons, elle n'est rien,
( io8 ) elle n'est rien encore; il n'y a rien qu'une gloire, et nous la rendons à celui à qui seul elle appartient.
« J'ai l'honneur de proposer à la Chambre un nouvel amendement, qui me paraît propre sinon à concilier tout-à-fait les principes législatifs avec les intérêts les plus douloureusement compromis, du moins à les rapprocher davantage. Il se combine de plusieurs autres amendements, soit proposés par les députés de Paris, soit jetés dans le public à l'occasion de la prétendue proposition des banquiers à la Chambre des pairs, soit enfin que j'ai recueillis de la bouche des personnes plus versées que moi dans ces sortes de matières. Il tend à laisser à une certaine classe de rentiers la faculté de conserver leur vie durant, mais non de transférer leur cinq pour cent. Ce n'est pas une exception qui porte sur le fond de la loi, c'est-à-dire sur les rentes, puisqu'elles demeureraient , par le fait de la loi, réductibles dans un temps donné ; ce n'est qu'une exécution plus humaine de la loi confiée légalement au ministre , afin d'éviter l'arbitraire que des changements peuvent amener.
«Au reste, je l'avouerai encore, je suis trop peu habile en législation, comme en finances, pour demander avec exactitude, et pour déterminer avec précision, le moyen qu'il est à propos d'employer pour parvenir à alléger le fardeau qui va peser si notablement sur les petits rentiers, ni pour décider dans quel ordre, dans quelle proportion, dans quel nombre ils doivent être soulagés , ni quelle est la
( 109 ) nature, quels soi?t les termes, les expressions dont on doit se servir pour qu'ils le soient. Pourvu qu'ils le soient, il m'importe peu le temps, la méthode, la manière; je rabattrai de mon amendement tout ce qu'il sera nécessaire d'abandonner. Avocat et tuteur-né des pauvres, je réclame à cette fin toutes les modifications possibles. J'invoque , ou plutôt j'implore, avec votre commission, sinon la justice, du moins ihumanité de la chambre, et le bienfait de cette loi impérieuse du malheur, qui appelle toutes les exceptions, et devant laquelle les principes peuvent fléchir.
« En réclamant pour la classe qui souffre davantage , je suis loin cependant de rester indifférent aux intérêts des autres qui sont plus aisées , d'autant moins que, s'il y a des malheureux qui sont frappés par la diminution de ce qu'ils possèdent, i 1 en est d'autres encore qui sont atteints par le retranchement, au moins momentané, que vont subir les riches d'un superflu qui tournerait au profit de la charité. On nous a dit avec esprit que la réduction des rentes ne ferait fermer ni un théâtre , ni une guinguette Cela est possible; et il est possible aussi qu'un grand nombre de ceux dont je plaide la cause ne connaisse ni l'un ni l'autre. Ne pourrait-on pas demander, peut-être avec moins d'assurance, si la loi ne fera pas fermer plus d'une bourse encore ouverte aux pauvres, et si le cinquième des aumônes ne diminuera pas en proportion du cinquième des rentes? Mais lorsque l'on supplie, il ne faut pas se m ontrer exigeant.