II' PARTIE
On était au mois de mai 1 85 1 . Une maladie rendue incurable par l'âge avancé de celui auquel le ciel paraissait vouloir demander compte de sa longue carrière, menaçait un homme qui avait joué un grand rôle dans nos troubles politiques et religieux. M. Grégoire , ancien évèque constitutionnel de Loir-et-Cher, était aux portes du tombeau, — Or, pour apprécier la conduite de M. l'archevêque dans cette circonstance, qu'il nous soit permis de dire en peu de mots quel était cet ancien évèque de l'Église constitutionnelle.
Né le 4 décembre 1760, et âgé par conséquent de 80 ans et 5 mois au moment qui nous oecupe, M. l'abbé Henri Grégoire , d'abord député du clergé du bai liage de Nancy aux Etats généraux, fut un des premiers de son ordre à se réunir au tiersétat ; il prit part aux discussions les plus importantes, et vota constamment avec la majorité. Le 8 juillet 1789, il parlait contre l'arrivée des troupes que le roi rassemblait autour de la capitale, et disait que M foi Français consentaient à redevenir esclaves, i/s seraient la lie des nations. Quelques jours après il se plaignait du renvoi de Necker, et il dénonçait les nouveaux ministres, tandis que dans plu* d'une occasion il prenait la défense des Juifs. Son avis sur les biens ecclésiastiques était que le clergé n'en était que le dépositaire, que ce» biens devaient être rendus aux donateurs, que les dîmes devaient être remplacées par des biens en fonds de terre, et les cures spécialement dotées en fonds.
( 85 ) — Lorsqu'on décréta la constitution civile du clergé , il fut le premier ecclésiastique qui prêta le serment , aussi fut-il élu par deux départements, la Sarthe et le Loir-et-Cher. Il préféra le dernier, et fut sacré le i5 mars 1791. Au retour du voyage de Yarennes, il opina pour qu'on mît le roi en jugement et pour que l'on convoquât une convention nationale. Après la session de l'assemblée, il alla résider dans son diocèse, où il prononça, en c/iûire, eu mars 1792, l'éloge funèbre de Simonneau, maire d'Etampes, tué dans une émeute, discours tout républicain, dans lequel on lit avec élonnement ces deux phrases, dont l'une est impie et l'autre horriblement cruelle : « 0 Simonneau , il semble que l'avantage de te revoir dans le séjour du bonheur doublera le noire!... Oh! avec quelle joie je porterais ma tète sur le billot, si à côté devait tomber celle du dernier des tyrans ! ■
Après le 10 août 1792, le département de Loiret-Cher l'ayant élu membre de la Convention, des la première séance il fit la motion de décréter la république, et s'opposa à ce que la chose fut même discutée, tant elle lui paraissait urgente. «Certes, dit-il dans cette occasion, personne de nous ne proposera jamais de conserver eu l'Vance la race funeste des rois; nous savons trop bien que toutes les dynasties n'ont jamais été que des races dévorantes qui ne vivaient que de chair humaine
Les rois sont dans l'ordre moral ce que les monstres
sont dans l'ordre physique : les cours sont l'atelier des crimes et la tannière des tyrans; l'histoire des rois est le martyrologe des nations. »Le i5 novembre , il demanda que Louis XVI fut mis en jugement; voici quelques-unes des considérations qu'il fît valoir à l'appui de sa motion : « La rovauté, s'écria-t-il à la tribune, fut toujours pour moi un objet d'horreur; mais Louis XVI n'en est plus
revêtu... Rappelez-vous toutes ses perfidies Il
rentrait dans son iripot monarchique, dans ce château qui était le repaire de tous les crimes ; il allait avec Jésabel, avec sa cour, combiner et mûrir tous les genres de perfidie .. 11 ne fut jamais que le bourreau du peuple , et dès lors il est pour nous un prisonnier de guerre , il doit être traité comme un ennemi... Il importe au bonheur, à la liberté de l'espèce humaine , que Louis soit jugé... Les rois sont la classe d'hommes la plus immorale .. Cette classe d'êtres purulents fut toujours la lèpre des gouvernements et l'écume de l'espèce humaine... »
Nommé à cette époque président de la Convention, l'auteur de ce discours et de cette proposition révoltante, qui avait insisté pour la réunion de la Savoie à la France , fut envoyé dans ce pays pour y organiser le même régime que dans les autres départements, et pendant son absence eut lieu le procès du malheureux Louis XVI. Il ne put ainsi y prendre une part active, mais il écrivit avec ses collègues en mission comme lui dans le Mont-Blanc,
( »5 ) que son vote était la condamnation de Louis Capet, par la Convention, sans appelait peuple. Les voix des absents n'ayant pas été comptées , son vœu régicide (1) n'eut aucune influence sur le jugement prononcé contre l'infortuné monarque par ses accusateurs qui se firent ses juges.
Pendant la terreur, et après avoir refusé de renoncer., comme le firent quelques-uns de ses collègues, à son caractère d'évêqueet de prêtre, il s'occupa surtout de l'instruction publique, publia un Essai historique et patriotique sur les arbres de la liberté, parla quelquefois en faveur de la liberté des cultes, passa, lors de l'établissement de la constitution de l'an III, au conseil des Cinq-Cents, et y siégea jusqu'à la fin. Mais ce qui tient surtout une grande place dans sa vie , c'est le zèle et l'activité qu'il montra pour soutenir l'Eglise constitutionnelle établie par l'Assemblée constituante, et qui, privée de l'appui du gou-
(1) ProCtant plus tard de ce que le mot à mort ne se lit pas après celui condamnation, dans le vote qu'il adressa à la convention, "M. Grégoire prétendit qu'il avait voulu condamner Louis XVI à vivre. Cette singulière explication pouvait-elle être admise, surtout quand , dans la même lettre, les signataires parlaient, pour motiver lenr vote, des trahisons non interrompues de ce roi parjure? Grégoire, d'ailleurs, applaudit plus tarda l'assassinat de Louis XVI, dans ce passage de son Essai Historique et Patriotique sur les arbres de la liberté ; « Aristogilon, que Thucydide et Lucien nous peignent comme le plus pauvre et le plus vertueux de ses concitoyen*, comme un vrai sans-culotte, de concert avec son ami Ilarmodius tua le Capet d'alhènes, le tyran Pis:srate, qui avait à-peu-près l'âge et la scélératesse de celui que nous ve nous d'exterminer. »
( 86 ) vernement croulait de tous côtés. 11 noua des correspondances au nom d'un comité d'évêques dont il était lame, sollicita ses collègues de reprendre leurs fonctions , ranima l'ardeur de leur clergé, fit créer des presbytères, tenir des synodes et publia de nombreux écrits. En 1797, il obtint la réunion d'un concile appelé national; en 1800, il en fit tenir à Bourges un second dont il dirigea toutes les opérations, et en 1801 il assista à celui de Paris et y proposa d'administrer les sacrements en français, innovation qui fut repoussée par tous ses collègues. Au mois d'octobre suivant, il donna sa démission de son titre d'évêque; le concordat mit un terme à sa carrière ecclésiastique; il s'adonna alors tout entier à la politique et devint membre du corps législatif après le 18 brumaire, sénateur à la fin de 1801 , comte de l'empire, membre de l'institut et de la légion-d'honneur. IVayant pas été compris dans la liste des nouveaux pairs en 1814, il rentra dans la vie privée avec une pension ^e 24,000 fr.jilfut éliminé de l'institut en 1816. Élu membre de la Chambre des députés en 1819, il en fut exclus comme indigne sur la proposition de M. Laine, et dès ce moment il ne reparut plus sur la scène politique que pour abdiquer en 1822, par une lettre imprimée, le titre de commandant de la légion-d'honneur. Le reste de sa vie se passa à écrire et à défendre avec ses amis les principes de l'Eglise constitutionnelle et ceux du jansénisme dans une foule d'ouvrages et de brochures beau-
coup trop nombreux pour que nous les citions ici.
Obtenir une fin vraiment chrétienne d'un tel homme, était, il est facile de le voir par ce rapide aperçu, une conquête difficile, et qui demandait autant de prudence que de charité. M. l'archevêque n'hésita pas à l'entreprendre. Dès qu'il sut que l'état du malade donnait à ceux qui l'environnaient de vives inquiétudes, et que les démarches du curé de sa paroisse avaient été sans résultat , il lui écrivit du sein de la retraite d'où il eût voulu sortir pour aller lui tendre la main s une lettre pleine à-la-fois de force et de bonté, dans laquelle il le conjurait de rentrer enfin dans le sein de l'unité (j ).
Deux jours après le malade renouvela, dans une longue réponse, le refus qu'il avait fait précédemment, persista, avec une opiniâtreté qu'on a peine à s'expliquer dans un mourant, à refuser toute satisfaction, et fit entrer dans sa lettre, souscrite d'un litre qui ne lui appartenait pas , des plaintes ridicules et déplacées sur les fautes du clergé et sur le rétablissement des jésuites (2). M. l'archevêque insista de nouveau par une note adressée le même jour à un ami du. malade et destinée à lui être lue (5) ; la réponse faite à cette note (4) lui ayant fait craindre qu'on n'eût pas bien compris ce qu'il
(1) Voir aux pièces justificatives , C. (a) Voir aux pièces ji^lilicativi-s, P.
(5) Voir aux pièces justificatives , E. (4 Voir aux pièces justificatives, F.
( 88 ) exigeait du malade au nom de l'Eglise, et à quelle pénible rigueur l'obligerait un refus obstiné, il adressa, toujours au même intermédiaire, une seconde note plus formelle encore, plus explicite, et dans laquelle il déclarait que sans la profession de foi et de repentir qu'il demandait, «M. Grégoire « était inhabile à recevoir dignement les sacrements « de l'Église et que, s'il persistait jusqu'à la fin dans « la résolution qu'il avait manifestée de se refusera « cet acte de catholicité , il ne pourrait être ad- « mis à la participation des suffrages de l'Eglise a après sa mort , étant décédé dans sa désobéis- « san ce et dans la révolte contre l'Eglise et contre « le Saint Siège apostolique (i). » Cette note resta sans réponse.
Pendant ces négociations, les amis du malade, tenant plus à lui faire administrer les sacrements qu'à le disposer à les recevoir dignement, avaient obtenu, le 5, de M. l'abbé Guillon qu'il lui donnât l'Extrême-Onction (a) et n'avaient fait que l'en-
(1) Voir aux pièces justifiaatives, G.
(2) Puisque nous sommes obligés déparier ici de celte démarche irrégulière de M. l'abbé Guillon, nous ne croyons pas pouvoir nous dispenser d'ajouter qu'il a plus tard noblement reconnu ses torts et remis entre les mains de M. l'archevêque, pour être par lui communiquée au clergé une déclaration qui lui fait le plus grand honneur, en même temps qu'elle justifierait, s'il en était besoin, la conduite du prélat. Cette pièce, datée du 25 mars et que nous donnons aux pièces justificatives (H), ne fut cependant envoyée aux curés du diosèce que le 2 niai suivant , tant M. l'archevêque procédait avec maturité et réflexion.
( §9 ) courager dans une résistance opiniâtre. En vain M. l'abbé Mathieu, alors vicaire -général de Paris et aujourd'hui archevêque de Besançon, se rendit plusieurs fois auprès de lui de la part du prélat, tout fut inutile et, le 28 , M. Grégoire mourut sans avoir donné à l'Eglise la moindre satisfaction, et en ajoutant un grand scandale de plus aux scandales multipliés de toute sa vie.
La conduite de l'autorité ecclésiastique ne pouvait être douteuse; schismatique par le fait de son serment à la constitution civile du clergé , et par son attachement à des principes réprouvés par l'Eglise, M. Grégoire ne pouvait être admis à participer aux prières qu'elle accorde à ses enfants morts dans son sein. Gomme il était facile de prévoir cependant que ce refus soulèverait une violente opposition , M. l'archevêque voulut faire son clergé juge de sa conduite, et dès le lendemain, 29, il adressa aux curés du diocèse la circulaire suivante :
« Monsieur le curé, hier encore je ne voulais pas perdre l'espérance de pouvoir vous faire entendre une de ces paroles qui dédommagent un pasteur des plus longues fatigues , et qui remplissent le ciel même d'une joie nouvelle; aujourd'hui j'ai la douleur de vous annoncer que le Seigneur n'a pas daigné m'accorder cette consolation que j'appelais de tous mes vœux, et que j'aurais achetée au prix de mon sang.
« M. Henri Grégoire vient de mourir. Get ancien
( 90 ) évèque constitutionnel de Loir-et-Cher, et non de Blois ( jamais l'Église ne lui a donné ce titre ), a persisté jusqu'à la fin , avec une désolante assurance, dans l'adhésion qu'il avait donnée et dans la part qu'il avait prise aux erreurs de la constitution dite civile du clergé. Reconnu comme l'un des plus ardents défenseurs de ce schisme constitutionnel que le Saint-Siège a condamné par des décrets auxquels ont adhéré formellement ou tacitement tous les évèques de la catholicité, il a dû, selon que le prescrivent les règles canoniques, être interrogé sur ce point d'une manière explicite, avant d'être admis à la participation des derniers sacrements de l'Eglise.
«Le vénérable curé de l'Abbaye-aux-Bois, paroisse du malade, rempli de la connaissance de ses devoirs, et muni d'ailleurs de mes instructions, a vainement employé , assisté de son vicaire , toutes les ressources de son zèle, afin d'obtenir de M. Grégoire un acte de oumission et de repentir; j'ai fait moi-même auprès du malade toutes les tentatives qu'exigeaient l'intégrité de la foi, lo salut d'une àme, et le désir de prévenir un scandale dont la malveillance pourrait s'emparer pour troubler l'ordre public. Loin de n'avoir fait entendre que des réponses de haine et de mort, j'espère avoir, au contraire, épuisé auprès de lui toutes les inventions de la charité dont j'étais capable, afin de pouvoir lui porter en personne les paroles de la réconciliation et le baiser de paix. Tout a été inutile.
(9' ) Loin de désavouer sa conduite à l'égard du schisme constitutionnel, M. Grégoire a confirmé au contraire, de vive voix et par écrit, son adhésion à ce môme schisme, prétendant que les erreurs de la constitution civile du clergé n'avaient pas été condamnées par l'Eglise. Les sacrements ont dû lui être refusés ; il s'est fait administrer la sainte Eucharistie et l'Extrême-Onction par des prêtres qui, dans cette circonstance, ont été dispensateurs ou infidèles, ou trompés, soit parce qu'ils ont administré ces sacremens sans pouvoirs ni mission , soit parce qu'ils les ont donnés sans prendre les sûretés et sans exiger de la part du malade les conditions requises en pareil cas, soit parce que, ayant demandé une déclaration de croyance avec une intention catholique, elle leur a été donnée dans un sens contraire. 11 n'est pas possible, en effet, de regarder comme valable et catholique une profession de foi générale, suffisante pour le commun des fidèles, mais que l'exclusion d'un point capital, exprimée de vive voix et par écrit, et renouvelée depuis la réception des sacrements, rendait illusoire. Celte exclusion . si formellement exprimée , et renouvelée par M. Grégoire , non-seulement en état de santé, mais encore pendant sa maladie, en présence de témoins, et de celui même qui, l'ayant interrogé dans un sens catholique, avait cru pouvoir lui administrer les sacrements; cette exclusion ne m'a pas permis, malgré la peine que j'en éprouvais, d'user d'une indulgence à laquelle j'étais si
( <P ) sincèrement disposé, ni de m'autoriser d'un acte de mes prédécesseurs, qui, s'il n'a pas été surpris à la bonne foi, supposait du moins que celui qu'il concernait avait franchement adhéré au jugement du Saint-Siège et de l'Eglise universelle.
« Je ne prétends pas sonder l'abîme des jugements de Dieu, ni scruter les mystérieuses opérations de la grâce , qui ne permettent à personne de prononcer sur le sort éternel d'un âme ; mais les mêmes motifs qui interdisaient l'administration des sacrements à M. Grégoire pendant sa vie, avant une suffisante satisfaction , me défendent de lui accorder la participation publique des suffrages de l'Église après sa mort. J'ai tracé à M. le curé de l'Àbbayeaux-Bois la conduite qu'il avait à tenir dans le cas où ces suffrages lui seraient demandés. Il connaît ses devoirs , et , s'il se voit dans la triste nécessité de refuser son ministère pour témoigner sa foi , il se souviendra des paroles qu'un saint archevêque martyr adressait à son clergé qui voulait le défendre contre la violence : Centrée de l'Eglise de Dieu ne doit pas être regardée comme celle d'un camp retranché. ( saint Thomas de Cantorbéry )
«J'ai écrit à M. le président du conseil des ministres pour réclamer l'appui de l'autorité séculière, et pour invoquer sa protection, non plus en faveur de la religion de l'Etat, puisque ce titre a été retiré à la religion catholique, apostolique et romaine, niais en faveur de la liberté que nos institutions et nos lois assurent à toutes les religions, et dont la rcli-
( & ) gion de la majorité des Français a le droit d'attendre le plein et pacifique exercice. J'ai demandé, en vertu de ce principe, qu'aucune église catholique ne put être envahie, qu'aucun prêtre catholique ne pût être requis et contraint , à l'effet d'appliquer les suffrages de l'Eglise catholique à une personne décédée en contravention formelle et publique aux décisions de cette même Eglise catholique.
« Il ne s'agit point ici dune question politique ni d'intérêts temporels . comme quelques-uns ont pu le croire, et comme le terme générique de constitutionnel , mal compris, pourrait le persuader à quelques personnes peu versées dans les matières de religion; il ne s'agit pas même , comme on a pu l'insinuer , d'une question purement d'ultramont finis me ou de gallicanisme : c'est une question purement religieuse, non pas futile et misérable , mais importante et vitale, qui touche à la foi et au dogme essentiel de l'unité catholique. Je déplore amèrement, je désavoue, je condamne les conséquences funestes que l'esprit de parti voudrait en faire sortir. Je souhaiterais de les prévenir par le sacrifice de ma vie; mais je ne le puis par une transaction et une condescendance qui placeraient le scandale, si ce n'est le schisme, sur le siège de Paris. J'ai horreur de cette pensée ; Dieu me garde d'un pareil malheur ! il est des bornes que la plus tendre charité ne saurait franchir: la dissimulation dans la foi serait une infidélité.
« Vous comprenez sans peine , M. le curé , tout
(94) ce que mon âme et mon cœur doivent éprouver d'angoisses et de douleur en cette circonstance. L'exemple et les leçons de mon vénérable prédécesseur, le cardinal de Périgord , dont je vous rappelle la lettre, ont soutenu mon courage; mais j'ai été plus fortifié encore par les instructions du souverain pontife , que j'avais demandées et que j'ai reçues il y a environ dix-huit mois, pour une occasion toute semblable à celle-ci. Prévoyant les embarras et les dangers, j'avais tracé les règles de conduite sur lesquelles j'ai consulté le Saint-Siège, en lui demandant des pouvoirs Je ne me suis en rien écarté des instructions qui m'avaient été données. Hélas ! que n'ai-je été assez Heureux pour devenir l'instrument d'une réconciliation que j'ai sollicitée avec tant d'instances du ciel et delà terre! « Les pièces et documents que je dépose au secrétariat de l'archevêché, et dont vous pourrez prendre connaissance, vous instruiront des détails dont je dois compte à l'Eglise catholique et au Saint- Siège. Celte lettre suffira, je l'espère, pour éclaircir des faits dénaturés ou peu exacts, dont on a voulu faire injustement peser sur moi la responsabilité; que le clergé, que les fidèles de Paris, apprennent du moins de cette communication combien , ainsi que notreBossuet, je tiens au centre de l'unité catholique par le fond de mts entrailles, combien ils doivent y tenir eux-mêmes, et combien il reste de consolation à un chrétien, à un prêtre, à un pasteur, à un évêque , lorsqu'au milieu des ruines de
( 95 ) la vie et des horreurs mêmes de la mort , il peut dire avec le grand apôtre , à l'heure de son dernier combat : j'ai gardé la foi, fidem servaci. (n Tim. , iv. 7.)»
Toutes les démarches faites auprès des ministres furent inutiles et le clergé n'eut plus qu'à suivre les. instructions qu'il avait reçues, c'est-à-dire . à prolester contre l'occupation sacrilège de la maison de Dieu , à se retirer , à soustraire à la profanation les saintes espèces . et à abandonner à une autorité qui abusait de sa force le temple dont elle n'eût pas hésité sans doute à briser les portes si elle ne les eut trouvées ouvertes. Le corps y fut présenté dans un cercueil orné des insignes épiscopaux , et le service célébré par des prêtres sans pouvoirs. Grâces à la fatale condescendance deceux qui devaient avant tout faire respecter un droit et ne pas aider a le violer, l'ancienne Eglise constitutionnelle envahit, sous la protection de nos armes, une église catholique. Trois mois auparavant on avait envahi et saccagé Satnt-Gcrmain-I'Auxerrois : ici on prenait d'assaut l'Abbaye-aux-Bois pour y installer un culte hétérodoxe et y célébrer d'hvpocrites funérailles (1).
Ainsi, aux douleurs privées qui eussent accablé
(1) Au mois d'octobre suivant. Le blême afcta d'autorit.'- sVlanl renouvelé à Saitit-Loui-fu l'i!<- l'our le convoi d>' M. T>c!» rtlder, ancien < -\< -<|w con-lilîilionii' I de l'Avcviou, M. l'aie lu \ êfjOfl protesta patune circulaire en date du
( & ) une âme moins forte, venaient se joindre, pour torturer le cœur de l'archevêque de Paris, l'amertume et de ces scandales, et des entreprises schismatiques dont retentissait alors la France. Une précieuse consolation lui fut du moins offerte à cette époque : quelques fidèles , voulant réparer une injustice dont ils gémissaient, ouvrirent à son insu une souscription pour le rétablissement de l'archevêché. — Dès qu'il l'apprit , il s'empressa d'écrire aux curés du diocèse le 29 août 1 85 1 :
« Profondément touché de ce témoignage
d'intérêt , j'éprouve le besoin , autant que je sens la nécessité de manifester , avec l'expression de ma reconnaissance, les pensées que m'inspire cette noble mais délicate entreprise.
« Voué , par le serment de mon sacre et par celui que j'ai prêté avant de prendre l'administration du diocèse , non-seulement à la défense de la foi , mais encore à la conservation du temporel de mon Église, j'ai dû m'opposer par tous les moyens légitimes à la destruction d'une demeure qui lui appartenait à plus d'un titre ; j'ai dû réclamer et protester contre l'envahissement , la dévastation et la démolition du palais archiépiscopal. Pour ne laisser aucun prétexte à la mesure légale qui dépouille l'Église de Paris plus encore que son pasteur, j'ai offert de relever moi-même , au moyen de la pieuse libéralité des fidèles , des ruines que le gouvernement trouve trop dispendieux de réparer. Ces ressources, je comptais les recueillir dans
( 97 ) le silence et sans recourir au mode des collectes ordinaires. Il est facile de comprendre les raisons que j'avais d'agir ainsi. En faisant ces réclamations, j'ai acquitté ma conscience ; j'espère n'avoir pas manqué à ce qu'attendaient de moi, dans cette circonstance , la religion et l'Eglise que j'ai l'insigne honneur de gouverner ; mais là aussi devait se borner ma sollicitude.
« Maintenant donc que je suis en instance auprès du gouvernement pour obtenir le retour à la plus stricte justice envers l'Eglise de Paris , qui demande au moins la faculté de rassembler les pierres dispersées d'un édifice qu'elle regarde comme la maison commune de ses fidèles , aussi bien que comme l'habitation de son archevêque, il me semble plus que convenable d'attendre l'effet de mes réclamations. Ce n'est qu'après avoir perdu toute espérance que je pourrais m'associer personnellement à un projet si catholique et si français , dont la seule proposition m'a subitement ému , et dont mon cœur gardera le souvenir.
«Toutefois, ces objets matériels, dont la religion emprunte un éclat qui lui est moins nécessaire qu'à nous , ne sont que d'un faible intérêt auprès de ceux qui m'absorbent tout entier, et il me suffit de ne pas mériter le reproche d'en avoir négligé le soin par une indifférence coupable. Mais les malheurs de la religion; mais les outrages qu'elle reçoit depuis long-temps; mais la profanation et la dégradation de plusieurs églises qui attendent encore
IIe PARTIE. H
(98) une réparation et des restaurations convenables ; mais la situation désolante de vingt mille catholiques et plus, chassés de leur paroisse, errants depuis six mois au sein de la capitale comme des brebis sans pasteur , réduits à mendier de l'hospitalité les moyens de servir Dieu ; mais notre ministère pastoral traversé de tant d'épreuves,mais la honteuse défection de quelques prêtres schismatiques et sacrilèges, qui cherchent à égarer et à perdre , profitant avec audace de la détresse des ouvriers évangéliques, de la prévention des esprits ou de l'effervescence des passions ; mais les annonces du fléau terrible qui s'avance à pas de géant vers notre patrie, et qui la menace à son tour de ses cruels ravages ; mais le sanctuaire de la patronne de Paris ne protégeant plus la ville contre ce fléau destructeur , le culte de l'humble bergère n'opposant plus sa digue antique et puissante à l'invasion du torrent pestilentiel; son temple, vide de ses reliques naguère si révérées, n'offrant plus aux habitants consternés un lieu d'asile et une maison de refuge; mais le sceptre aimable de Marie ne modérant plus, comme autrefois, les destinées d'un royaume qui se glorifiait d'être le sien ; mais le signe de t' Agneau dominateur de la terre, effacé du front de la reine de nos cités , ne détournant plus le glaive de l'ange exterminateur; la croix enfin, la croix de Jésus-Christ arrachée du sommet de nos basiliques , brisée , vendue à l'encan , prenant sous le marteau mille formes diverses, qui sait? destinée peut-être à passer dansla main du fossoyeur, et lin-
( 99 ) strument de la rédemption et de la vie servant à creuser des milliers de tombeaux!!! Voilà mon poids et ma douleur, voilà l'occupation de mes journées et de mes veilles , voilà le sujet continuel de mes méditations , de mes gémissements et de mon effroi. Lorsqu'elle arrivera jusqu'à nous l'inondation de ce fleuve de mort dont les gardes les plus vigilantes et les plus sévères précautions ne sauraient arrêter le cours, les efforts, les sacrifices, les prodiges même de la charité la plus ardente ne serontils pas insuffisants pour remédier aux misères publiques? N'aurai-je pas alors à regretter d'avoir vu s'ensevelir, sous les fondements d'un édifice terrestre, des secours qui pourraient concourir si puissament à soulever jusqu'au ciel les pierres vivantes de l'édifice spirituel , à sauver les âmes en soulageant les infirmités du corps? »
Cette lettre si touchante par le désintéressement et le zèle qu'elle témoigne, avait encore quelque chose de prophétique : le fléau terrible qui s'avançait à pas de géant ne tarda pas en effet à arracher le pasteur à sa retraite pour ajoutera sa glorieuse couronne un de ses plus beaux fleurons. Et n'avaientils pas quelque chose de prophétique aussi ces vers qu'un de nos grands poètes, M. Alexandre Soumet, lut dans plusieurs salons avant la fin de i83i, et qui furent publiés sous ce litre : l'archevêque de PAïus, le i5 mars 1802 , près de quinze jours, par conséquent, avant l'invasion du choléra ? (1 )
(1) Livre dis Cent. et- un , fome iv.
....Quand un fléau terrible et séculaire, Voyageur que Dieu même arme de sa colère, Qu'on a vu s'élancer d'un vol universel, Des flots tiédis du Gange aux glaces d'Archangel , Suivre avec nos vaisseaux la marche des étoiles, Comme un esprit des mers se suspendre à leurs voiles, S'informer dans son cours, par la mort appelé, Si depuis dix-huit ans Moscou s'est repeuplé, Et menaçant de près nos villes alarmées Venir comme un vautour sur les pas des armées •, Quand ce fléau vengeur tombera sur nos fronts , Pasteur deux fois martyr, resplendissant d'affronts , Tu sortiras de l'ombre où , dans un saint asile , Face à face avec Dieu ta prière s'exile. A de nobles périls toujours prêt à l'offrir, Tu reprendras ton rang lorsqu'il faudra mourir ; Cherchant tes ennemis , et penché sur leur couche, Et respirant la mort au souffle, de leur bouche , Tu ne te souviendras de tant de cruauté Que pour prier plus haut le Dieu de charité; Tu t'écrieras: Seigneur, ne leur sois point sévère. Tu mêleras tes pleurs au pur sang du Calvaire, Tu trouveras pour eux, par ton cœur inspiré , Les mots que prononçait le cygne de Cambrai ; Et leur âme, s'ouvrantaux clartés éternelles, Pour s'envoler aux cieux suspendue à tes ailes, N'aura, dans le moment du redoutable adieu, Que toi pour la défendre au tribunal de Dieu , El montera tremblante en la divine enceinte , Couverte du pardon de la victime sainte. Hélas ! tu fuis encor leur aveugle courroux ! Comme une veuve en deuil qui pleure son époux, La triste cathédrale, aux heures des cantiques, Ne te voit plus passer sous ses arceaux gothiques ; Le prêtre a disparu, pour que le fer mortel
( ">! ) N'emplit pas de sou sang les vases de l'autel; Tu ne visites plus la nef abandonnée; Banni de la maison que Dieu t'avait donnée , Sur des débris, le soir, ployant tes doux genoux, Comme la Providence, invisible pour nous, Ta piété se cache au monde, et notre hommage Aujourd'hui cherche en vain jusques à ton image. A peine quelque femme, au sombre vêtement, Ose , le front voilé , venir furtivement Demander à genoux une sainte espérance Au premier des pasteurs de l'Église de France, Tremblant d'êlre surprise, et cachant dans son sein Tes bénédictions comme un pieux larcin.
Invasion du cliolcra-niorhiift.
Il était encore loin de nous , ce fléau vengeur que Dieu, dans sa miséricordieuse colère, allait nous envoyer ; on pouvait encore espérer qu'il éloignerait ce calice , qu'il ne châtierait pas un peuple qui depuis si long-temps l'irritait; et déjà l'archevêque de Paris, prévoyant ces temps d'épreuves et de calamités, cherchait à y préparer et les pasteurs et les fidèles. Nous venons de le voir en parler quand , au mois d'août, il arrêta l'élan de ses diocésains qui voulaient lui rendre sinon un palais , du moins une demeure convenable; il revient encore au mois de septembre sur ce sujet qui paraît l'occuper tout entier. Obligé d'annoncer que la retraite ecclésiastique ne peut avoir lieu celte année, et qu'il doit « renoncer à la plus douce des consolations, à celle de voir réunis autour de lui , dans un même esprit de charité et de ferveur, les prêtres du clergé de
( io3 ) Paris, de s'animer par leurs exemples et de jouir de leurs entreliens , » il profite de cette circonstance pour leur rappeler que leurs devoirs, tout grands qu'ils sont, vont le devenir peut-être encore davantage.
« Et nous aussi, leur dit-il, comme prêtres et comme Français, nous devons prévoir l'époque d'une calamité contre laquelle tous les gouvernements qui nous entourent et le nôtre travaillent el se prémunissent. Le moment peut n'être pas éloigné où la vertu commune ne suffira plus; il faudra l'héroïsme du dévouement , ou plutôt il faudra venir à la pratique de ce qui , dans la préparation du cœur, est pour le bon pasteur l'obligation de tous les jours et de tous les instants. Mais s'il doit donner sa vie pour ses brebis > il lui est permis d'examiner d'avance, sans craindre qu'on l'accuse de semer de vaines alarmes, quels peuvent être les moyens de rendre profitables à son troupeau sa vie et sa mort. Occupé nous-mème de ces importantes pensées , nous nous unirons à vous pendant ces jours que nous nous proposons aussi de passer dans la retraite.
«C'est surtout dans la prière, dans la pénitence, dans les bonnes œuvres , à la tête desquelles il faut placer une tendre intelligence pour l'indigent et pour le pauvre 3 que consistent les premières et les plus efficaces précautions contre tous les genres de calamités; ainsi nous l'enseigne la foi, ainsi nous l'ont appris les saints évêques qui ont eu la dou-
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leur de voir leurs diocèses désolés par la contagion et par les fléaux : l'Eglise mère et maîtresse vient de nous le répéter par son exemple ; Rome a déjà retenti de solennelles supplications. Oui , c'est dans la main de Dieu qu'il faut d'abord essayer d'éteindre le feu pestilentiel ; c'est là la grande mesure sanitaire, qui n'exclut d'ailleurs aucune de celles qu'une sage et paternelle sollicitude dicte aux chefs des Étals ; admirable accord dans la religion de tout ce qui est saint avec tout ce qui est raisonnable, de tout ce qui est aimable avec tout ce qui est juste, de tout ce qui est propre à perfectionner les âmes avec tout ce qui est capable de soulager les corps, de tout ce qui intéresse à-la-fois le temps et l'éternité! caractère divin qui devrait lui concilier le cœur de tous ceux qui ont quelque amour des hommes , et qui désirent la félicité sociale ! Quoi de plus touchant, en effet, que de voir tracés dans nos livres sapientiaux , à côté des plus graves leçons de la morale et de la vertu , les conseils les plus utiles pour la santé et pour la vie?
« JNous conjurons donc le clergé, par les entrailles de Jésus-Christ, qui s'est fait notre rédemption et notre justice , d'entrer avec confiance dans les dispositions d'une générosité toute sacerdotale, de s'employer auprès de la céleste miséricorde à prévenir et à détourner de dessus notre patrie le mal qui afllige d'autres contrées , j>renant sur nous les péchés du peuple, dont nous sommes les médiateurs ; nous offrant en holocauste pour le salut
de nos frères, et, comme nous vous l'avons répété plus d'une fois avec l'apôtre saint Paul , consentant pour eux à devenir ana thème. »
Ses prévisions ne furent pas trompées : tout-àcoup , le 27 mars, le choléra éclate à Paris comme un coup de tonnerre , et vient ramener dans nos rues , faire apparaître au chevet des mourants ces pauvres prêtres traqués auparavant comme des bêtes fauves, et qui doivent au plus redoutable des fléaux de pouvoir porter partout des secours, des consolations, des bénédictions, et mourir au milieu de ces tendres soins prodigués à des gens qui peut-être les maudissaient la veille. Une carrière nouvelle semble s'ouvrir dès-lors pour leur chef et pour leur modèle. Cherchant à concilier les prescriptions de la loi quadragésimale avec les exigences d'une circonstance toute exceptionnelle, il publie aussitôt une circulaire qui dispense et des rigueurs du jeûne et de celles de l'abstinence; il prodigue les conseils , il adresse à ses diocésains ces touchantes paroles : (1)
« C'est au pied de la croix de Jésus-Christ que nous vous écrivons, N. T. C. F. ; c'est l'un des jours de cette grande semaine, qui nous rappelle àla-fois tout ce que la justice divine a de plus terrible et tout ce que sa miséricorde a de plus consolant. L'âme toute remplie des émotions que font naître ces jours lugubres et solennels , nous éprou-
(1) Mandement du 18 avril 1802.
( »o6 J vons le besoin, en vous exhortant à la pénitence, à la prière et aux bonnes œuvres, de vous parler aussi delà sollicitude pastorale qui nous attache de plus en plus à vous , qui nous fait regarder les malheurs de chacun de nos diocésains comme s'ils nous étaient personnels, et qui vous consacre de nouveau tout ce qui nous reste de bien et de vie pour les adoucir : c'est en présence de Jésus-Christ livré pour nous} que nous nous livrons volontiers nous-même , et que nous nous offrons en sacrifice, s'il le faut , pour votre bonheur et pour votre salut; que nous vouons du moins , pour y travailler, toutes nos forces et toutes les ressources qui seront en notre pouvoir.
«S'il en était un seul parmi vous, >>.T.C.F., qui put trouver dans l'examen de sa propre conduite à notre égard quelque motif de douter de ces dispositions , dont nous prenons à témoin celui qui sonde les reins et les cœurs, nous oserions lui dire comme le Joseph de l'ancienne loi : Je suis votre frère , ne craignez point , ne vous troublez pas de ce qui est arrivé ; c'est par la volonté de Dieu. 11 a changé en bien le mal qu'on a voulu me faire ; il a conduit les choses à ce point, et il a voulu se servir encore de moi pour en sauver plusieurs. ÏNe craignez donc point, j'aurai soin de vous et de vos enfants ; Ego sum fraler rester... Nolite timcre; egopascam vos , et parvulos vtstros. Oui, nous aurons soin de vos enfants ; nous les recueillerons, nous les réchaufferons sur notre sein; bien plus, nous leur
( io7 ) susciterons des mères selon la grâce , pour remplacer celles qu'ils ont perdues selon la nature. Dans l'impuissance de subvenir par nous-même à tant de besoins, nous réclamons, au nom de celui à qui appartient toute paternité dans le ciel tt sur la terre, l'assistance de toutes les personnes généreuses, qui se montreront saintement prodigues, saintement jalouses de faire voir tout ce que peut encore la foi catholique pour la félicité sociale : Ego pascain vos, et parvu/os vestros.
« Que si d'incrédules passions cherchaient à envenimer nos paroles par des plaintes injustes et amères, à commenter notre langage dans un sens que nous ne voulons pas leur donner j successeur de celui qui nous appela si souvent l'héritier de sa tendresse, de ce vénérable cardinal de Périgord, dont le souvenir relève toujours notre courage et adoucit toutes nos amertumes, nous nous plairions à répéter ici, avec les mêmes sentiments de mansuétude, ce qu'il écrivait au premier jour de son épiscopat parmi vous : « .Nous dirons à ceux qui se « sont faits sans sujet nos ennemis, s'il en existe « quelques-uns, car, pour nous, nous ne connais- « sons que des enfants et des frères ; nous leur di- « rons que le pardon sera toujours sur nos lèvres « et dans notre cœur, et qu'ils se lasseront plus tôt « de nous maudire que nous ne cesserons de les « aimer. »
Quand le prélat parlait ainsi, Paris, nous pouvons dire la Fiance entière, admirait déjà les pro-
( io8 ) diges d'une charité qui rappelait les Charles-Borromée, les Vincent de Paul et les Belzunce.
A peine, en effet, le cri de détresse d'une population saisie d'effroi eut-il retenti à ses oreilles, que le pasteur naguère si maltraité par elle montra qu'il avait depuis long-temps tout oublié, tout pardonné. Le jour même où les portes des hospices s'ouvrirent au premier cholérique, il eût été là pour le recevoir, si une circonstance imprévue n'avait mis obstacle à son empressement. 11 avait fait prévenir M. le préfet de police de son intention de se rendre à l'Hôtel-Dieu, afin que des mesures d'ordre fussent prises s'il le jugeait convenable; ce magistrat lui fit attendre sa réponse deux jours. Dans quel but et par quel motif? nous l'ignorons. Mais ce qui est connu de tous, c'est que dans l'intervalle M. le duc d'Orléans vint faire une visite aux cholériques. La démarche du jeune prince n'aurait-elle donc été inspirée que par la lettre du prélat, et n'aurait-on mis un si long retard à répondre à celui-ci, dans une conjoncture si grave, que pour ne le faire arriver que le second?
Quoi qu'il en soit, le jour vint enfin où nul obstacle ne s'opposant plus à son zèle, il put aller offrir non seulement des secours spirituels, mais des secours temporels aux malheureux atteints par la contagion. On le vit tour-à-tour à l'Hôtel-Dieu et dans tous les hospices delà ville, porter partout des paroles de paix, se multiplier en quelque sorte pour suffire à la tâche immense qu'il s'était impo-
( M>9 ) sée, écrire presque chaque jour à sou clergé soit pour l'engager à démentir les faux bruits répandus par l'ignorance et par la malignité , soit pour lui suggérer des mesures pleines de sagesse relativement aux sépultures, soit pour le porter à fléchir par des prières ardentes la colère du Ciel. Les circulaires, les mandements, les lettres pastorales qu'il publia à cette époque resteront comme un monument durable de son active charité.
Voilà donc ce pontife de la véritable Eglise, ce prélat que la calomnie avait si cruellement immolé à ses haines aveugles, que des hommes de révolution avaient par deux fois chassé de sa demeure de la ville et de sa demeure des champs, contre lequel tant d'outrages avaient été vomis naguère, qui avait tout vu, tout su, tout entendu; le voilà de nouveau au milieu de ses enfants, de ceux peut-être qui ont dévasté son palais, détruit sa fortune. Et qu'y vientil faire?
Les asiles manquaient aux malades et aux mourants : il offre d'abord son château de Conflans, que fort heureusement l'émeute n'a pas détruit en entier comme l'archevêché, et les cholériques y reçoivent bientôt les soins les plus affectueux et les plus tendres. Il offre ensuite le séminaire de Saint-Sulpice, celui du Saint-Esprit, toutes les maisons religieuses, transformées à sa demande en vastes infirmeries .
Les secours matériels n'étaient pas assez abondants, les riches ne songeaient pas assez aux don-
( no ) leurs des pauvres qu'ils ne voyaient pas ; il provoque des dons, il s'inscrit d'abord lui-même pour 10,000 francs, qu'il n'a pas à sa disposition, mais qu'on retiendra sur son traitement à venir ; puis il donne i,ooofr. qu'il possède afin qu'on achète des vêtements aux malades guéris, pour remplacer les leurs qu'on a brûlés.
Les secours spirituels ne sont pas distribués par un nombre d'ouvriers évangéliques assez considérables ; il stimule leur zèle par sa présence et par ses paroles : au clergé des paroisses il adjoint les membres des congrégations religieuses, les professeurs de la Sorbonne, les aumôniers des collèges, tous ces prêtres si méconnus et dont, nous pouvons le dire hautement et sans craindre qu'une seule voix s'élève contre cette assertion, le dévouement fut digne en tout de la religion dont ils sont les ministres.
Voilà ce qu'il vient faire au milieu de ce peuple étonné de tant de grandeur d'âme et de charité. Mais ce n'est pas tout encore.
« Une furieuse tempête, écrit-il à son clergé, a dissipé pour longtemps nos ressources, ruiné nos espérances. Tandis que nous travaillions à réparer nos pertes, et que nous comptions sur la libéralité de tant de personnes généreuses qui ne nous ont jamais manqué au besoin, le fléau destructeur qui est venu fondre tout-à-coup sur la capitale semble avoir marqué l'unique objet où doivent Se concentrer en ce moment extrême tous les efforts du de-
vouement et de la charité. Nous n'aurions ni le courage ni la pensée de détourner, même au profit d'intérêts aussi graves et aussi sacrés que le sont ceux du ministère évangélique , la plus légère partie des dons que les fidèles seraient disposés à offrir et à consacrer aux œuvres de la miséricorde. Bien plus, nous n'hésiterions pas à suivre les exemples que nous ont laissés les plus saints évêques, qui ne faisaient pa» difficulté d'engager et de vendre, afin de secourir les malheureux dans les temps de calamité publique, les vases sacrés dont la piété avait enrichi nos tabernacles.
« Je regarde comme une inspiration dont tout le clergé de Paris ressentira, je l'espère, la douce influence , de destiner au soulagement des personnes atteintes du choléra-morbus, ainsi que de leurs familles, le produit de la quête qui devait être faite, le dimanche de Quasimodo 3 dans chacune des paroisses du diocèse, en faveur des prêtres âgés et infirmes, et des séminaires. Cette quête sera annoncée, comme à l'ordinaire, le saint jour de Pâques, en avertissant les fidèles de la nouvelle intention et de sa destination. Le montant sera versé comme de coutume au secrétariat de l'archevêché. 11 serait à désirer que le versement pût être entièrement opéré dans la semaine qui suivra la quête, afin qu'elle puisse être distribuée par le ministère de messieurs les curés, suivant mon indication dans la semaine du bon pasteur. »
Cette quête fut plus abondante que jamais.
Cependant les accusations les plus mensongères, les plus abominables, continuent à se répandre: on ne craint pas d'exciter les. passions et l'on s'obstine à vouloir distinguer L'esprit de parti dans l'empressement à voler au secours du malheur commun. Il répond à ces insinuations calomnieuses :
« Si nous sommes affligés de ces injustices, nous n'en serons pas découragés; car la charité, dit l'Esprit saint , est plus forte que la mort , plus puissante que l'enfer; les grandes eaux des tribulations ne sauraient éteindre ses ardeurs divines; nous poursuivrons avec persévérance cette carrière de miséricorde qui nous est ouverte , et nous aspirerons à devenir , s'il est possible , miséricordieux comme notre Père céleste est miséricordieux : nous savons qu'il fait lever son soleil sur les méchants comme sur les bons 9 et que la rosée de ses bénédictions tombe sur le champ du juste et de l'injuste. Voilà toute notre politique; nous ambitionnerons qu'à la suite de ces temps malheureux on puisse dire de chacun de nous ce que l'histoire rapporte de ce vénérable prêtre, saint Vincent de Paul, que nous avons pris pour modèle. Au milieu des factions et des partis qui se disputaient , se déchiraient et mettaient la société en péril , voué tout entier aux bonnes œuvres et au soulagement de l'humanité souffrante, il répondait à ceux qui l'interrogeaient sur ses opinions : Je suis pour Dieu et pour les pauvres. »
Le fléau disparut enfin peu à peu; mais que de misères allaient succéder à tant de douleurs! Il en
( ii3 ) était une surtout à laquelle le premier pasteur ne pouvait songer sans frémir et sans trembler, etquilui inspira une des œuvres les plus belles du catholicisme. Après avoir contribué à la guérison des malades et au salut des mourants , il n'oublia pas les malheureux enfants auxquels le fléau venait d'enlever leurs parents; voulant « pour leur sauver l'hon- « neur et la vie, leur préparer des ressources capa- « blés de les préserver des dangers qui menaceraient « à-la-fois leurs âmes et leurs corps , » il fonda avec une prudence et une sagesse qu'on ne saurait trop admirer , l'œuvre si intéressante des orphelins de Saint Pincent de Paul, par suite du clwléra-morbus : c'est à dire une œuvre qui, sans édifices à construire, sans dotation à perpétuer, mais par des sacrifices temporaires , devait pourvoir à l'entretien, à l'éducation et à l'instruction des pauvres orphelins, dont un certain nombre rentrerait chaque année da îs la société avec un état qui lui permettrait de vivre honorablement, et, ce qui est bien préférable encore, des principes qui assureraient son bonheur.
On était alors à une époque où les préventions les plus odieuses ne s'étaient pas encore dissipées; le prélat, dans l'intérêt de son œuvre de prédilection, ne recule pas devant la justification des motifs qui la lui font entreprendre.
• iNotre œuvre, dit-il dans sa lettre pastorale du 6 mai , n'est pas le résultat d'une pensée jalouse et superbe, que la charité repousse également: Cha-
11e PARTIE. 8
ritas... non œmuiatur, non inflatur ; nous n'avons la prétention ni de rivaliser avec l'administration civile, ni de détourner ses ressources, ni d'entraver ses desseins; nous venons au contraire unir nos efforts aux siens pour le soulagement de notre commune famille ; nous associer aux magistrats pour ce noble et touchant exercice ; à leurs invitations nous joindrons nos prières, à l'appui de leur autorité nous apporterons la persuasion de la divine parole ; nous irons avec eux d'église en église , et , s'il le faut, de porte en porte, solliciter les secours nécessaires ; nous nous réjouirons de leurs succès , comme nous espérons qu'ils se féliciteront des nôtres ; nous ne fuirons point leurs assemblées , nos réunions leur seront constamment ouvertes. Si les principes adoptés de nos jours, les règles de l'État et du gouvernement, (qui sait?) si des craintes vagues peut-être ne permettent pas que nous soyons admis comme alliés et comme auxiliaires dans cette émulation . dans ce mouvement de bienfaisance et de charité, nous ne dédaignerons pas de solliciter à être employés du moins comme serviteurs et domestiques de la foi : nous offrirons volontiers les travaux et les peines de notre ministère, afin d'obtenir le bonheur de gagner 3 de conserver à Jésus-Christ et à son Eglise. de sauver pour la vertu et pour le ciel des dmes rachetées au prix du sang de /' A gneau immaculé ; prix inestimable, devant lequel l'argent, l'or, les pierres précieuses , les sueurs, les fatigues, les dou-
( >>5) leurs de tous les genres, et la mort elle-même, ne sont rien à nos yeux: Omnia détriment um feci... ut Christum lucrifaciam.
«Loin de nous, Dieu sait que nous ne mentons pas, loin de nous cette idée vulgaire et hypocrite de rechercher, sous le manteau de la religion, une influence personnelle pour de terrestres intérêts ; de vouloir, à l'aide de qu'on appelle popularité, entrer dans le domaine d'une politique, qu'on nous permette de le dire une fois, qui ne nous a jamais contié ses secrets, dont nous n'avons jamais connu les ressorts. Loin de nous encore de chercher à vouloir nous engager dans 1rs opinions et dans les disputes auxquelles le monde est livré; plus loin de nous surtout la pensée criminelle et si contraire à la charité, de faire servir une vertu si noble à favoriser ou à entretenir l'aigreur elles mauvais soupçons. Char/tas... non quarit quœ sua mnt, non irrilatur, non cnpitut malum. Qui mieux que nous, d'ailleurs, N. T. C. F., doit savoir ce qu'il faut se promettre de l'inconstante opinion des hommes 1 Changeante, elle ne nous a laissé, grâce à Dieu, que plus affermi dans le bonheur de leur avoir fait quelque bien, et dans l'espérance de pouvoir leur en faire encore, sans distinction, sans retour, sans arrière-pensée. L'occasion se présente, nous la saisissons avec transport, et nous osons défier toutes les contradictions de vaincre ou de lasser
notre constance à la poursuivre. Cliaritas omnia
sufj'crt, omnia crédit, omnia sperat. omnia sustinet..."
Nous voudrions qu'il nous fût possible de faire connaître avec quelle sagesse, avec quelle prudente économie, avec quel zèle a été dirigée cette œuvre admirable, le plus beau fleuron de la couronne si belle de l'archevêque de Paris, cette heureuse institution, qui sans ressources autres que celles de la charité publique a, jusqu'à ce jour, servi de mère et d'institutrice à plus de inillc orphelins. (1) Disons du moins comment furent acquises ses premières ressources.
Rendu à son troupeau, auquel cette grande calamité venait de le dévoiler tout entier, et qui ne pouvait plus avoir que des paroles de bénédiction et d'amour pour un pasteur qui lui avait témoigné une affection si profonde et si sincère, il ne voulut laisser à personne la glorieuse et touchante mission d'invoquer la bienfaisance publique en faveur des orphelins qu'il avait adoptés. Une assemblée de charité fut annoncée, et le 28 décembre, jour fort heureusement choisi, car il est celui des saints Innocents, une foule non moins nombreuse que distinguée se pressait dans la nef et dans les bas-côtés de Saint-Roch. Ce fut devant cet auditoire que reparut enfin dans la chaire de vérité le prélat que la force matérielle avait pu seule en éloigner, et dont la visible émotion annonçait tout ce qui se passait dans son cœur. Peut-être les souvenirs du passé se présentaient-ils involontairement à son esprit, en
(1) Voir aux pièces justificatives. [.
( "7 ) sortant d'une retraite si profonde et si prolongée, et la vue de cet auditoire faisait-il sur lui une impression inattendue, impression, du reste, vivement partagée par les assistants, car on vit plus d'une larme couler quand le prélat parut ainsi après tant d'agitations, d'inquiétudes et d'orages. Son discours fut plein d'âme, de sensibilité, d'onction, et le résultat dut le toucher vivement : plus de 53,000 fr. furent recueillis, et l'on trouva dans les bourses des quêteuses non seulement l'or du riche et l'obole du pauvre, mais jusqu'à des bijoux enrichis de perles et de diamants.
Lne seconde fois encore le pieux archevêque prêcha en faveur de son œuvre : ce fut à Notre-Dame, Je 29 décembre i834 ; son discours, qui a été imprimé et vendu au profit des orphelins, est un chefd'œuvre d'onction, d'éloquence et de charité.
L'œuvre des orphelins du choléra ne subsistera pas toujours; le moment n'est pas éloigné où le plus jeune d'entre eux parviendra à cet âge où l'on peut se suffire à soi-même : bien différente en cela de l'institution de saint Vincent de Paul, avec laquelle elle a tant de rapports; mais quand le souvenir en existera seul , on se redira toujours comment un évêque se vengea de ses ennemis, comment un ministre de l'Évangile se fit le père de ceux dont les pères l'avaient persécuté, et sut, par les plus ingénieuses inventions de la charité, donner un asile et du pain à ceux qui ne lui avaient pas laissé une pierre où reposer sa tête.