Bossuet, ibid
lu LKTTRKS.
de certains incidents qui eurent alors un éclat non oublié? Gomment s'étonner que, identifié comme vous l'étiez avec les pensées et les préoccupations de l'évêque d'Orléans, vous n'ayez pas pris parti contre lui? Si, presque malgré vous, il vous est arrivé de rappeler en termes émus ce que tels incidents de certaines polémiques contemporaines firent souffrir au prélat, votre maître et votre ami, on s'expliquera très bien que vous n'ayez pas pu demeurer dans une indifférence et une « ataraxie » par trop stoïciennes. «Peut-être, disait saint Grégoire de Nazianze, en prononçant l'éloge funèbre de saint Basile le Grand, peut-être en certains endroits nous sommes-nous laissé entraîner par notre affection. S'il en est ainsi, pardonnez à cette affection, de toutes la plus légitime1. »
A cet égard, d'ailleurs, ceux-là seuls qui sont sans péché auraient le droit de vous jeter la première pierre. Je ne veux pas insister davantage sur ces tristes souvenirs. Je dirai seulement, en m'appropriant les paroles que l'évêque d'Orléans adressait, de Rome même au cardinal Antonelli, le 20 janvier 1864 : s Combien n'est-il pas pénible d'avoir à lutter contre ceux avec lesquels on voudrait ne faire qu'un cœur et qu'une âme pour la défense de l'Eglise ! Ces divisions, dont Votre Eminence gémit avec moi, sont vraiment déplorables! Qu'espérer de l'avenir si, tandis que l'Eglise est attaquée de toutes parts, on semble dans notre propre camp prendre plaisir à se déchirer, cà se flétrir, à se décourager les uns les autres! »
Hélas! cette humiliante et redoutable épreuve ne semble pas près de finir. Bien plus encore qu'il y a dix-neuf ans, l'Eglise notre mère est attaquée avec le plus formidable ensemble par la fausse science, par la presse impie, par la révolution armée de toutes les ressources de la puissance publique, par l'action de moins en moins occulte des associations formées dans le but explicite de détruire le christianisme. C'est bien l'heure où tous les catholiques devraient mettre de côté les nuances d'opinions et renoncer cà leurs querelles intimes, pour opposer aux adversaires la compacte unité de leur foi dans le même Credo, de leur iilial dévouement à la même Eglise, de leur obéissance aux mêmes pasteurs rangés autour de la chaire de Pierre et du Pontife infaillible en qui se perpétue son autorité. Puissent enfin sur ce point être entendues et comprises de
1. Quod si nos forte amoris et cupiditatis œslus modum excedere coegerit, affectui nostro, quoeso, ignoscite, affectuum omnium, justissimo (S. Grég. Naz., in Jaud. S. Basil.)
LETTRES. lui
tous, sans exception, les paternelles adjurations et les sages remontrances qu'adressait naguère aux catholiques d'Espagne la voix de Léon XIII :
« Oui, en vérité, au milieu de la lutte violente et perfide dirigée contre l'Eglise catholique, il importerait de garder intacte l'union des âmes1. Et pour cela, d'une part, il faudrait empêcher l'irruption des passions politiques dans le domaine auguste de la religion, en se rappelant que la religion, qui est le souverain hien et qui emhrase tous les temps et tous les lieux, doit demeurer indépendante des vicissitudes des choses humaines et des révolutions des Etats2; de l'autre, ceux qui ont l'honneur de tenir une plume pour défendre par leurs écrits l'intégrité de la religion devraient avoir horreur de procédés qui consistent dans l'aigreur des paroles, la témérité des soupçons, l'iniquité des attaques3, et se garder, en luttant pour les droits sacrés de l'Eglise et de la doctrine catholique, de substituer la dispute litigieuse à cette méthode de discussion sage et mesurée, où le poids des raisons donne à l'écrivain le prix du combat, bien plus que la violence du style 4. »
Au moment où j'achève cette lettre, deux souvenirs se présentent à mon cœur encore plus qu'à ma mémoire, et forment pour moi le cadre dans lequel, toute ma vie, j'aimerai à contempler la physionomie de l'illustre évèque auquel vous venez de rendre un hommage si mérité.
A trente-deux ans de distance, je me rappelle encore, comme si elle datait d'hier, ma première entrevue avec M-1 Dupanloup.
C'était en 1851 . J'étais sorti de l'Ecole normale depuis un an, et j'étais professeur d'histoire au lycée d'Angers. Dans les
1. Plane perspicitur quanti referai incolumem esse animorum conjunctionem, in tam acri insidiosaque Ecclesise catholica? oppugnatione.
2. Hoc est factiones politicas in augustum Religionis campum perperam conipellere... Religionem. ut est summum bonum, in varietate rerum humanarum atque in ipsis commutationibus civitatum debere integram permanere; omnia enim et temporum et locorum intervalla complectitur.
3. Concordia? vero quum nihil tam sit contrarium quam dictorum acerbitas, suspicionum temerilas, insimulationum iniquitas, quidquid est hujusmodi summa animi provisione fugere et odisse necesse est.
4. Pro sacris Ecclesiae juribus, pro catholicis doctrinis non litigiosa disputatio sit, sed moderata et temperans, quae potins rationum pondère quam stylo nimis vehementi et aspero, victorem certaminis scriptorem efficiat (Lettre de S. S. le Pape Léon XIII aux évêques d'E=;pagne, 8 décembre 1882).
liv LETTRES.
labeurs austères de l'enseignement et au sein d'une vie relativement solitaire, j'avais mûri un dessein qui n'allait rien moins qu'à renoncer à la carrière où je venais a peine de faire les premiers pas, pour obéir à l'intime et mystérieux appel du Maître des âmes, en devenant, à sa suite et pour l'amour de lui, l'apôtre de son Evangile et le coopérateur de son action sur le monde.
D'une part, je me sentais très fortement attiré vers cette sublime vocation; de l'autre, je redoutais de contrister ma famille, à qui je n'avais rien dit de mes pensées et du travail qui s'accomplissait en moi, presque sans moi.
A certains moments, la voix intérieure se faisait entendre avec une telle autorité; le Sequere me, dit aux bateliers galiléens, retentissait si nettement dans les profondeurs de mon àme, que je ne voyais pas d'hésitation possible. D'autres fois, la perspective d'un sacrifice très douloureux, auquel il faudrait associer mes bien-aimés parents me paraissait au-dessus de mes forces. J'essayais de me persuader qu'un chrétien demeurant dans le monde pour y exercer une sorte d'apostolat laïque pourrait y faire un bien équivalent à celui qui aurait eu pour condition nécessaire une totale immolation et consécration de moimême à Dieu par les vœux du sacerdoce.
Je me débattais ainsi, pour rappeler un mot de saint Augustin1, dans ces douloureux conflits du dedans, lorsque l'abbé Gratry, avec lequel je n'avais pas cessé d'entretenir une correspondance régulière depuis ma sortie de l'Ecole, me persuada d'aller demander conseil à l'évêque d'Orléans. \^\\ rendez-vous fut aussitôt demandé et obtenu. Parti le soir d'Angers, j'arrivai le U juillet au matin, à Orléans, puis bientôt après, à La Chapelle Saint-Mesmin.
Je la reconnais, dans votre très exacte et très poétique description, cette allée, à perte de vue, formée par la lisière du parc et une charmille du côté de la Loire, où l'évêque aimait à porter ses pas solitaires « soit le matin, alors que les premiers rayons du soleil lui apparaissaient à travers le feuillage humide et sur les flots tremblants du fleuve; soit le soir, quand l'astre, à son déclin, allait disparaître à l'horizon, dans une pourpre lumineuse ».
Quand ma visite fut annoncée à M?r Dupanloup, il arpentait à grands pas cette allée favorite, un volume à la main. Son secrétaire, M. l'abbé Place, aujourd'hui archevêque de Rennes, par qui j'avais été accueilli à mon arrivée, me laissa seul avec
1. In illa grandi rixa interioris domus meœ t'Conf., 1. VIII, c. vin, n"\ i.
LKTl'RES. i.v
Je prélat, qui, après m'avoir très affectueusement souhaité la bienvenue, me dit en me montrant son livre : « Mon ami, quand vous serez prèlre, c'est avec votre bréviaire que vous vous reposerez des fatigues de votre apostolat. *
J'eus bien vite mis mon illustre interlocuteur au courant de mes idées, de mes désirs, de mes hésitations, de mes troubles. En quelques paroles pleines de sagesse, il m'aida à me reconnaître dans ce dédale de pensées et de sentiments où j'étais exposé à me tromper moi-même et à prendre mes illusions et mes défaillances pour l'expression de la volonté de Dieu : j'avais trouvé en lui, pour rappeler un mot de M"1 Swetchine, cité par vous, «l'autorité qui protège, la voix qui guide, et le bras qui appuie». 11 fut convenu que je ne quitterais pas La Chapelle sans avoir écrit à mes parents pour leur faire connaître ma résolution de quitter le monde et de suivre l'appel de Jésus-Christ. J'employai à cette tâche émouvante et délicate les heures de l'après-midi. J'ai ici, dans mes papiers de famille, cette lettre qui devait avoir sur toute la suite de ma vie une influence si décisive. Le soir, avant le souper, je pus encore m'entretenir avec l'évêque dans la grande allée du parc. Après le repas, il voulut me reconduire sur la route d'Orléans, où je devais retourner à pied, en longeant les rives de la Loire. Aux derniers rayons du soleil couchant, je m'agenouillai sur les bords du fleuve pour lui demander sa bénédiction, et je pris congé de lui. Quinze mois après, dans une petite chapelle de la rue de Calais, premier berceau, à Paris, de l'Oratoire relevé de ses ruines par le curé de Saint-Roch, ce vénérable P. Pététot, dont je m'honorerai toute ma vie d'avoir été le disciple et le fils, je revêtais la soutane pour la première fois, assisté de deux amis, entrés, comme moi, dans la congrégation renaissante, et dont l'un, l'abbé Cambier, devait aller mourir en Chine, en y portant l'Evangile et la croix de Jésus-Christ. a
Le second de ces souvenirs nous est commun. C'était le jour des funérailles de M-1" Dupanloup, le 23 octobre 1878. Deux autels étaient dressés dans la chapelle ardente de l'évêque d'Orléans, où ses dépouilles mortelles, rapportées de La Combe, avaient été déposées. Nous nous trouvâmes offrir le saint sacrifice en. même temps pour l'âme du défunt. L'action de grâces terminée, je m'approchai avec vous du lit funèbre sur lequel semblait dormir l'athlète des combats de Dieu. Après une vie si généreusement dépensée au service des plus saintes causes, il était entré dans le repos : Ingrcdiemur in requiem qui credidimu*1
t. Hebr., iv, 3.
lvj LETTRES.
Je contemplai une dernière fois ce noble et mâle visage: puis détachant ma croix pectorale, je la plaçai un instant sur le cœur immobile du grand évèque, en demandant à Dieu, pour lui. la paix et la lumière éternelles; pour moi, le renouvellement de la première bénédiction que ses mains consacrées m'avaient donnée vingt-sept ans auparavant, sur les bords de la Loire, à une heure très solennelle de ma vie.
Je termine, mon cher chanoine, en exprimant un vœu! Une belle statue, placée dans une chapelle de la cathédrale d'Orléans, perpétuera pour les générations futures la mémoire d'un des plus illustres pontifes dont s'honore l'Eglise de France. Je souhaite qu'on lui élève bientôt un autre monument dont votre ouvrage serait comme le piédestal. Il faudrait publier une édition complète de ses œuvres. Elle a sa place marquée d'avance dans toutes les bibliothèques, à côte des œuvres de Bossuet et de Fénelon. On pourra lui donner pour épigraphe ces paroles de Pie IX, adressées, en 1860, à l'intrépide champion de la vérité catholique et de la papauté : « Dans les pénibles travaux auxquels vous n'avez cessé de vous appliquer, à l'applaudissement de tous les gens de bien, pour la cause de la religion, pour notre défense et pour celle du Saint-Siège, vous avez donné, vénérable frère, l'exemple d'une grande came l. j
Ce mot de Pie IX résume admirablement l'impression bienfaisante qu'on éprouve en vous lisant. Oui, vraiment, M?r Dupanloup a été grand par l'esprit et par le caractère; et il l'a été dans cette simplicité qui est la marque de la vraie et solide grandeur.
Pour vous, mon cher chanoine, vous avez écrit l'histoire de c cette grande âme » d'une manière digne d'elle, en faisant de sa vie une continuelle exhortation à imiter sa piété, sa foi, son incomparable dévouement à toutes les causes pour lesquelles, nous aussj, nous avons résolu de travailler, de combattre, de souffrir jusqu'à la mort.
Soyez-en remercié, et recevez la nouvelle assurance de mes sentiments les plus affectueux en Notre-Seigneur Jésus-Christ. f Adolphe-Louis, évêque d'Autun.
1. Magni exeehique animi exemplum (Bref de S. S. le pape Pie IX. * février 1860).
Lettres écrites à M. l'abbé F. Lagrange, par NN. SS. les Archevêques et Evèques, au sujet du troisième volume in-8°.
Lettre de M-1 Thomas, archevêque élu de Rouen.
Mon cher abbé,
Grâce à la munificence d'amis qui se souviennent, et au talent d'un habile artiste, la cathédrale d'Orléans verra bientôt s'élever, sur la tombe de M-1 Dupanloup, un monument digne de lui.
L'ouvrage que vous venez de publier est aussi un monument. Quel beau et fidèle portrait du grand évèque ! C'est bien lui, avec sa foi vive, son esprit vraiment sacerdotal, son zèle infatigable, son amour passionné des âmes, sou dévouement à l'Eglise, à la France, à toutes les nobles et saintes causes.
Vous avez fait revivre le catéchiste si remarquable, le maître sans rival de la jeunesse, l'éloquent orateur, le polémiste puissant, le directeur expérimenté. Surtout vous avez initié vos lecteurs au secret de ces douces et fortes vertus qui, dans un palais épiscopal, comme au foyer de la famille, embellissent et charment la vie, et qui ont été la source féconde, mais cachée, de tant d'oeuvres admirables : une noble simplicité, un abord facile, une bonté affable qui faisait oublier aisément certaines vivacités, une humble défi&nce de lui-même, un désintéressement complet pour tout ce qui touchait à sa personne, une fidélité inébranlable à ses exercices religieux, enfin une piété franche et cordiale, toujours prête au devoir et au sacrifice.
Je ne veux pas examiner si, dans les ardeurs du combat, cet athlète héroïque de la justice et de la vérité a mesuré tous les coups qu'il a portés, avec une précision irréprochable. Il me pîait moins encore de compter les grains de poussière, c'est-àdire les imperfections qui se mêlent inévitablement à toute existence humaine. Ce que je sais par les notes intimes, précieux trésor où vous avez si heureusement puisé, c'est que M-1' Dupanloup, pour devenir un saint, voulait être avant tout et superlalivement un honnête homme. Quelle élévation et quelle délicatesse de sentiments! Comme il a su toujours se tenir debout
Lvm LETTRES.
et ferme, en face des séductions et des violences ! Et quand il se jugeait lui-même au pied de son crucifix, quelle inexorable sévérité ! A la lettre, il était sans pitié pour ses propres défauts, ei il leur faisait la guerre avec autant de vigueur et de persévérance qu'il en mettait à combattre les ennemis de la société et de l'Eglise.
Mais il y a deux principales accusations qu'un parti pris haineux relève sans cesse contre celte mémoire qui nous est si chère.
La première accusation se résume dans l'épithète libéral. On s'obstine à en faire une injure, tandis que, expliquée avec bonne foi et entendue dans son vrai sens, c'est un éloge. Ne serait-il pas temps d'en finir avec une accusation banale, vague, mal définie, qui divise les défenseurs de l'Eglise en deux camps ennemis, et qui n'aboutit qu'à rendre suspecte l'orthodoxie de toute cette pléiade de chrétiens d'élite dont Dieu s'est servi pour conquérir ce quil aime le plus en ce monde, la liberté de son Eglise, et pour assurer, pendant plusieurs années, aux intérêts catholiques, la situation la plus prospère peut-être dont ils aient joui, depuis le commencement du siècle? A l'heure même où nous sommes, si tout est compromis, rien n'est perdu, et tout sera sauvé, parce que la lutte est engagée, à Rome, en France, et dans toute l'Europe, sur le même terrain où .M-1' Dupanloup et ses amis ont remporté autrefois leurs plus glorieuses victoires.
Mais quel était donc précisément le libéralisme tant reproché à l'évêque d'Orléans? On peut envisager ce qu'on est convenu d'appeler les libertés modernes à un double point de vue: comme fait et comme doctrine.
La plupart des Etats de l'Europe possèdent aujourd'hui un certain nombre de libertés dont ils sont très jaloux : libertés constitutionnelles, liberté de la presse, liberté de l'enseignement, liberté des cultes, libertés commerciales ou industrielles. Voilà le fait.
Sur quels principes reposent ces libertés? Le droit de les exercer est-il relatif ou absolu? Faut-il les considérer comme un progrès de la civilisation? Autant de problèmes dont la solution est à divers degrés libérale, ou illibérale. C'est la doctrine.
Les discussions si vives qui se sont élevées à ce sujet étaient peu du goût de l'évêque d'Orléans. Rarement il s'y est engagé; et quand il l'a fait, son but a été, non d'exalter la liberté, mais plutôt de réprimer les écarts des écrivains, qui, poussant les choses à l'excès, rêvaient une liberté sans limite.
LETTRES. lmx
Quant au fait des libertés modernes, voici quelle était son opinion.
1° Il jugeait que ces libertés, telles qu'elles sont formulées dans les constitutions de divers pays, non seulement n'ont pas été condamnées par l'Eglise, mais qu'elle les a, sinon approuvées, du moins toiérées. Aussi croyait-il que l'accord était possible à cet égard entre l'Eglise et les sociétés modernes, et que tant de contlits soulevés au grand détriment des âmes provenaient souvent de regrettables malentendus.
2° Par son éducation, par l'influence des milieux où s'était écoulée la première partie de sa vie, par la trempe même de son esprit et de son caractère. Us» Dupanloup n'était pas un admirateur enthousiaste des libertés modernes. Mais, au lieu de récriminer contre elles et de se perdre en lamentations stériles, il les acceptait loyalement comme une nécessité sociale, qu'avaient fait naître le mouvement des idées et le cours providentiel des événements.
3° 11 n'ignorait pas que les droits de l'Eglise lui ont été conférés par Jésus-Christ, qu'ils sont absolus, imprescriptibles, et ne peuvent sans crime lui être enlevés. .Mais il savait aussi qu'en se plaçant au seul point de vue surnaturel, il n'aurait abouti dans ses luttes à la Chambre et devant le public qu à des insuccès et à d'humiliantes défaites. C'est pourquoi, homme pratique avant tout, il revendiqua les droits de l'Eglise au nom des libertés modernes, laissant quelquefois de côté des arguments excellents sans doute et les meilleurs de tous, mais repousses à l'avance par les préjugés de ceux qu'il voulait convaincre.
Telle a été l'attitude de M-1 Dupanloup par rapport aux institutions contemporaines. Depuis le livre de la Pacification religieuse, qui fut comme son début dans la politique, jusqu'au dernier de ses discours devant le Sénat, il s'y est maintenu avec une fermeté inflexible, encouragé d'ailleurs par d'éclatants succès, par les témoignages d'assentiment et de sympathie qu'on lui prodiguait, et surtout par les suffrages du siège apostolique. Grégoire XVI lui adressa un bref approbateur en réponse a. l'envoi de la Pacification religieuse. Pie IX, dans plus de quarante brefs, le félicita de son zèle à défendre l'Eglise, et loua tout à la fois la pureté de sa doctrine et l'opportunité de sa polémique.
Cela est exposé avec une telle évidence dans la Vie de M1 Dupanloup, qu'il est impossible d'avoir le moindre doute sur sa manière d'entendre les doctrines libérales. Aussi, en vous
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lisant, l'impression la plus vive que j'ai ressentie, ce n'est pas le dédain des outrages qui poursuivent le grand évèque jusque dans sa tombe; c'est moins encore un sentiment d'indignation, cependant si légitime contre tant d'ingratitude; mais bien un profond regret de ne plus voir, à notre tête, cet intrépide soldat de Dieu. A la vérité, l'heure élait venue pour lui de recevoir la couronne... 11 avait assez combattu et assez souffert!
Je vous félicite également, mon cher abbé, de la réponse que vous avez faite à la seconde accusation dirigée contre M-1 Dupanloup. On prétend que sa conduite à l'égard du concile a jeté une ombre sur sa gloire. Il serait plus juste de dire avec vous qu'en sacrifiant une immense popularité à ce que sa conscience lui faisait regarder comme un devoir, il s'est montré aussi véritablement grand que dans ses plus beaux triomphes. Du reste, vous racontez, vous n'accusez personne. Votre plume est sincère, mais discrète, elle est loyale et courageuse, mais prudente et modérée.
On reproche à Févêque d'Orléans d'avoir exprimé son opinion avant le concile: mais qui donc ignore comment il y fut provoqué? Sans parler des journaux qui avaient ouvert la discussion, plusieurs évèques, en publiant des lettres pastorales, s'étaient déjà prononcés dans un sens différent : s'ils ont pu le faire, pourquoi refuser à l'évèque d'Orléans la liberté de dire aussi sa pensée?
Ce qu'il avait écrit, avant les débats conciliaires, non pas contre l'infaillibilité pontificale, il y croyait, mais sur l'inopportunité d'une défini lion, il l'a soutenu dans le concile même. L'en blâmer serait prétendre que les évêques convoqués à un concile pour traiter des affaires de l'Eglise, n'ont pas le droit de manifester librement leur pensée, et que leur unique devoir est de voter l'adoption des décrets qui leur sont proposés. Mais toute la tradition catholique et la raison elle-même protestent contre une pareille assertion. En effet, s'il en était ainsi, à quoi bon les conciles?
Libres d'énoncer et de défendre leur opinion, même à rencontre de la majorité la plus respectable, pendant toute la durée des débuts, les évèques sont obligés, quand le décret est porté et sanctionné par le Pape, de s'y soumettre avec autant de docilité que le plus humble des fidèles. C'est ce que l'évèque d'Orléans a fait, et avec lui tous ses collègues de la minorité. Devoir facile, puisque aucun d'eux n'avait contesté la vérité de la doctrine définie; devoir qu'ils auraient rempli avec plus de joie encore, s'il leur avait coûte de généreux sacrifices. Ainsi s'est
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vérifiée la parole de saint François de Sales : <r II y a, dans un concile, le veslibuie et le sanctuaire. La discussion se fait dans le vestibule, mais la décision et la soumission qui les terminent ont lieu dans le sanctuaire où réside spécialement le Saint- Esprit, animant le corps de l'Eglise et parlant par la bouche des évêques selon la promesse du Fils de Dieu. »
Laissons dans le vestibule où ils se sont attardés, et où ils se plaisent à faire du bruit, tous les amateurs de dispute. Pour nous, soyons heureux de nous tenir dans le sanctuaire avec l'Eglise, qui n'est pas contentieuse ; avec Léon XIII, dont les admirables lettres encycliques sont autant de propositions de paix et d'avances miséricordieuses pour les gouvernements et pour les peuples. Sans doute, homme de l'éternité, il proteste au nom de la vérité, de la justice, du droit et de l'honneur, contre les ennemis violents ou rusés de l'Eglise. Mais il est aussi l'homme de son temps, remarquable par la sagesse pratique, par cet art difficile de tenir compte des exigences de chaque jour et de chaque heure, d'entrer avec une patience intelligente dans les complications et les convenances, d'étudier les caractères, de ménager les dispositions ombrageuses, de comprendre les besoins nouveaux, de se plier aux changements nécessaires en défendant tous les droits, d'accepter le progrès en respectant la tradition. Immuable dans son autorité et ses doctrines, la Papauté n'est pas immobile et stationnaire ; c'est le pilote debout au gouvernail, qui sait profiter du souffle des vents et du courant des Ilots, pour aller en avant, pour conduire sa barque au port.
Croyez, mon cher abbé, à toute mon affection.
f Léon, archevêque élu de Rouen.
Lettre de M-1' Besson, évêque de Nîmes.
Nîmes, le 14 mai 188 i.
Vous avez achevé votre œuvre, mon cher chanoine, et le troisième volume de la Vie de M8* Dupanloup, qui vient de paraître, est la meilleure réponse que vous ayez pu faire aux attaques passionnées dont les deux premiers ont été l'objet.
Le silence que vous avez gardé sur les critiques sera apprécié
lxii LETTRES.
par tous les hommes de bien. Persistez dans cette ligne de conduite, quoi qu'il arrive. Votre héros n'est pas de ceux qu'on discute. 11 était nécessaire de le faire connaître, il est inutile de le défendre.
Vous avez étudié dans les dernières années de sa vie, de 1865 à 1878, la période la plus troublée de notre siècle et de notre pays. Huit ans nous en séparent à peine, et l'on dirait quelque histoire lointaine des temps héroïques, tant nous avons perdu de terrain, tant la barbarie des idées et des mœurs a accumulé de ténèbres autour de nous.
C'est devant ces ruines pendantes, qui menacent de nous ensevelir, qu'il convient de relire dans votre livre ce qu'a dit, ce qu'a fait, ce qu'a écrit le grand évèque d'Orléans pour conjurer les progrès du mal. Vous nous rappelez sa lettre sur les malheurs et les signes du temps, le déchaînement d'injures qu'elle provoqua, la réplique écrasante du prélat à laquelle il donna pour titre: V Athéisme et le péril social. Ces malheurs, ces signes, ces périls n'éclatent-ils pas aujourd'hui dans une lumière nouvelle? N'est-il pas opportun de relire, en 1884, les pages inspirées dès 1865 par l'appréhension de nos désastres?
Deux années après, les Etats pontificaux sont envahis et la spoliation du Saint-Siège allait être consommée, quand la victoire de Mentana retarda le triomphe de l'iniquité. Ici encore apparaît l'évèque d'Orléans avec ses prières aux puissances, ses appels à la bravoure des zouaves, ses vives recommandations a la charité des fidèles. Le vieil Horace disait en déplorant la fuite de son fils :
N'eût il que d'un instant retardé la défaite,
Rome eût été du moins un peu plus tard sujette.
C'a été la gloire de l'évèque d'Orléans, comme des Montalembert et des Falloux, des Pie, des Mathieu, des Bonnechose, des Veuillol et de tous les écrivains catholiques, des Lamoricière et des Mérode. d'avoir retardé par leurs efforts la chute du pouvoir temporel. Les uns l'ont fait par leurs écrits, les autres par leurs armes, tous par leur influence sur l'opinion et leur crédit que l'on pouvait dire européen. Relisons les pages de }\- Du pan loup pour nous consoler dans l'amertume de nos revers ; la postérité les relira un joui-, qui n'est pas loin peutêtre, quand le Pape aura recouvré sa liberté. Home ses souverains légitimes et le monde politique son équilibre.
>"ous attendrons moins longtemps, s'il plaît h Dieu, la juslifi-
LETTRES. i.xiii
cation des écrits de M?1 Dupanloup sur l'éducation des filles et de la guerre qu'il a faite si résolument à M. Duruy, quand ce ministre entreprit de leur donner un enseignement public. Ce jour-là, l'évêque d'Orléans gagna la bataille. Aujourd'hui qu'il semble l'avoir perdue, les lycées de filles commencent à scandaliser ceux qui ont préconisé cette déplorable institution. Déjà les révolutionnaires se rappellent, avec Molière, que l'on vit de bonne soupe et non de beau langage. Ils tremblent que leurs fils ne trouvent plus de femmes capables de raccommoder leurs habits. « Quelle France voulez-vous faire? disait M-1' Dupanloup; vous voulez que l'épouse, que la mère, que la femme chrétienne disparaisse du milieu de la société française. » La femme sans religion avait déjà effrayé Massillon. On lui présenta un jour une petite fille de neuf ans, gâtée par les mauvais livres et dont l'incrédulité révoltait tout un couvent où on l'avait enfermée trop tard: « Elle a beaucoup d'esprit, dit Massillon, mais elle n'a pas le sens commun. Donnez-lui un catéchisme de cinq sols. » Cette précoce incrédule devint Mme du Deffant, vécut en courtisane et mourut en athée. Plaise à Dieu que les lycées de filles aient la vie courte ! Ils ne justifieraient que trop les Massillon et les Dupanloup. Mais l'esprit ne suppléerait pas au sens commun et les du Défiant des générations futures ne consoleraient personne de la licence de leurs mœurs par les agréments de leur société.
Au sortir de cette lutte, l'évêque d'Orléans allait être transporté à Rome et donné en spectacle à l'univers entier dans le concile du Vatican. Vous avez abordé cette question sans vous dissimuler qu'elle aurait des difficultés et des embarras. Les quatre chapitres que vous consacrez à ce sujet sont écrits avec une graude sincérité. Vous regrettez, avec raison, que Msr Dupanloup, par sou Avertissement donné à V Univers, ait, non pas provoqué, mais soutenu dans les journaux une discussion qui aurait dû être enfermée dans l'enceinte du concile. J'ajouterai un regret au vôtre : c'est que l'évêque d'Orléans ait porté, dans la suite des débats, cette ardeur impétueuse, qui était un des traits distinctifs de son caractère, qu'il croyait appelée par l'importance de la question, mais qui contribuait à passionner la lutte au lieu de l'apaiser. Il y aurait là peut-être une ombre dans sa vie, s'il ne l'avait pas effacée par la gloire de sa soumission après la proclamation du dogme de l'infaillibilité. Il avait usé de sa liberté en discutant l'opportunité de la définition, c'était son droit; il se soumit, c'était son devoir. Mais il se soumit avec une docilité parfaite, une humilité profonde, une promp'i-
lxiv LETTRES.
tude ferme et résolue qui en entraîna d'autres. Son adhésion immédiate et répétée fut d'un utile exemple, et il n'est pas plus permis d'en méconnaître la grandeur que d'en nier la sincérité.
Après le concile, la guerre. Autre tableau non moins nécessaire à reproduire pour la gloire de la France et du clergé. Il fallait rappeler au pays comment M?' Dupanloup défendit les biens, la vie, la liberté et l'honneur de ses diocésains. Vous l'avez peint pendant la bataille de Coulmiers et l'occupation d'Orléans, au milieu de l'ambulance prussienne établie à Févêché, avec cette attitude si épiscopale et si patriotique dont nos ennemis eux-mêmes ont admiré la fermeté. Le voiià devenu encore une fois l'admiration du monde. Orléans, plus fier que jamais de son évêque, l'envoie à FAssemblée nationale. Malgré son cage, sa santé épuisée, l'accablement de toutes les affaires, il oublie les soupçons les plus immérités et les plus cruelles injures pour se dévouer à l'Eglise et à la France avec un courage qui se rajeunit à chaque péril. Il accepte, dût-il y laisser sa vie, de monter à la tribune qui se relevait sur les ruines du X Septembre. Cette tribune a eu, pendant huit ans. ce que Bossuet appelle les derniers restes de la voix qui tombe et de l'ardeur qui s'éteint. Mais la voix de M-p Dupanloup, bien loin de tomber, ne fit que grandir encore sur ce théâtre nouveau pour lui. La loi militaire, Faumônerie, le budget des cultes, la liberté de l'enseignement supérieur, toutes les grandes questions Font trouvé prêt. 11 a emporté plusieurs fois les votes de l'Assemblée nationale, comme on emporte une place d'assaut, et quand il ne lui resta plus que quelques jours à vivre, il ramassa toutes ses forces pour apparaître encore une fois à la tribune du Sénat, livrer bataille à la mémoire de \oltaire et empêcher que le centenaire de cet homme fameux ne devint une fête nationale.
Dirons-nous de lui qu'il est mort à temps pour ne pas voir le commencement des grandes douleurs ? 11 a du moins applaudi à l'élection de Léon XIII. Il a pu lui écrire : « Votre élection a été providentielle. Toute l'Eglise en a tressailli, et tous les sages et grands esprits qui connaissent les maux de notre temps y ont vu Je doigt de Dieu. » Il est mort ce nom sur les lèvres, avec le sourire de l'espérance, priant, écrivant, combattant jusqu'au dernier soupir, l'œil au ciel, la plume à la main, le cœur plein des grandes choses qu'il redisait, sans se répéter jamais, pour le service des âmes.
LETTRES. lxv
Non i" n'était pas trop tôt d'écrire une telle vie, car il faut se défier le l'oubli dans ce déclin de toutes choses où out >ï rapetisse et se rabaisse, où croit une génération mesquine, égoïste, vulgaire, bornée dans ses vues, étrangère à l'admiration, incapable de comprendre l'abnégation et le dévouement. Nous avons eu, du temps de M-' Dupanloup, de grandes luttes, de nobles caractères, d'éloquents débats dans les Chambres et dans la presse. Nos héros, parfois trop semblables à ceux d'Homère, ont échangé, dans le feu du combat, de trop vives paroles. Mais c'étaient des héros, et leur gloire effaçait tout. Aujourd'hui on se querelle sans gloire, mais non sans détriment pour les grandes causes qu'on devrait servir. On oublie que l'Eglise souffre, que l'union est le premier devoir des catholiques et des honnêtes gens, et qu'au lieu de rabaisser nos vieux généraux, c'est à l'abri de leur nom, c'est en nous inspirant de leurs exemples que nous pouvons combattre encore avec quelque honneur.
Que restera-t-il dans l'histoire de tous ces stériles débats? Pas même un souvenir. Mais on se souviendra toujours de M"r Dupanloup, de l'influence qu'il a exercée sur son siècle, des services qu il a rendus à l'Eglise, de ses écrits sur l'éducation. Dans l'histoire religieuse de la France au dix-neuvième siècle, vingt noms à peine seront sauvés de l'oubli. Quand on aura cité Chateaubriand, de Donald, de Maistre, Fravssinous, pour les louer el les bénir d'avoir inauguré les grandes batailles de la foi; Lamennais, pour déplorer son apostasie; Gerbet, Montalembert, Lacordaire, pour s'être élevés plus haut que leur maître en se séparant de lui; M-1 Dupanloup trouvera sa place à côté d'eux, avec le cardinal de Bonnechose et le cardinal Gousset, dans l'histoire de la théologie, de l'apologétique et de la politique chrétienne de nos jours, dans les annales de l'expédition de Rome, de la liberté de l'enseignement et de la défense de la Papauté. On louera sans faire ombrage à personne le cardinal Pie, qui a balancé la gloire de ses contemporains sans l'amoindrir. On vantera les belles pages de Louis Veuillot et les études liturgiques de dom Guéranper. On rappellera le nom et la loi salutaire de M. de Falloux, et ce sera à peu près la liste complète de toutes les grandes influences, de toutes les grandes œuvres, de tous les grands noms. Douze à quinze beaux livres survivront aux journaux et aux pamphlets. L'ouvrage de M-' Dupanloup sur ['Éducation sera de ce nombre, avec les Conférences de Lacordaire et les Moines d'Occident.
Les petites choses sont le tombeau des grandes, a dit un
lxvi LETTRES.
critique du dernier siècle. C'est à l'historien de démêler, dans la vie des hommes illustres, les grandes choses d'entre les petites, et de ne pas laisser affaiblir leur mémoire, ni oublier leurs services. Ce fut là votre tâche, mon cher ami ; vous l'avez accomplie non sans peine et vous avez eu le devoir d'échapper presquo à chaque pas aux critiques et aux commérages pour vous tenir sur les hauteurs de la justice et de la vérité. Les fabricateurs de pamphlets se flattent d'étouffer la gloire; les journalistes, au lieu d'aider à l'histoire, la rendent souvent difficile, et beaucoup de leurs jugements sont à re viser. 11 faut chercher ailleurs que dans ces feuilles légères, composées à la hâte, les éléments de la vie d'un grand homme. Vous avez été le confident des pensées de Me* Dupanloup; ses sentiments, ses desseins, ses sacrifices, vous ont été particulièrement connus ; vous avez assisté chaque jour au spectacle donné par sa grande âme, qui était aux prises avec toutes les difficultés de son siècle. Vous aviez mission pour nous parler de sa vie privée. Cette vie expliquj et éclaire toute sa vie publique. Non, ceux qui ne l'ont point assez aimé ne l'avaient point assez connu. Il était simple, charitable, généreux à un degré rare ; il s'efforçait de conquérir la douceur; son cœur débordait de tendresse, et son esprit de foi, qui éclatait dans toutes ses actions, réglait invariablement l'emploi de sa journée. Qui n'a-t-il pas édifié? Mais l'édification publique le touchait encore moins que sa propre sanctification. Le pape Léon XIII le sait mieux que personne. Il aime à raconter qu'en 1862, un jour de grand recevimento à l'ambassade d'Espagne, pour la remise du chapeau à un cardinal, il rencontra dans un corridor à peine éclairé un prélat qui s'était dérobé à l'éclat de la fête. C'était l'évêque d'Oriéans. Il avait quitté les salons pour réciter son chapelet et demeurer fidèle au règlement de sa journée.
Ce n'est pas assez pour un évêque de sauver son âme, il faut aider au salut des autres. Dans M?1" Dupanloup, le directeur des âmes valait le catéchiste et l'instituteur. Sa correspondance en est la preuve. Vous nous apprenez comment il a prodigué son temps et son cœur à tous ceux qui imploraient ses lumières. Les mères de famille et les jeunes gens, les hommes politiques et les écrivains, les Français et les étrangers, ont reçu les soins de sa parole spirituelle, sans distinction de rang, d'âge, d'influence ou de nationalité. Ce qu'il cherchait en eux, c'était leur âme, pour la sculpter à l'image de Dieu. Il écrivait à Montalemherl : « Le cœur en haut, la main à l'œuvre. Tous deux, mon cher ami, nous vieillissons. Défendons-nous contre les défail-
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lances. Nos œuvres vaudront ce qu'elles vaudront, mais celle à laquelle nous devons attacher le plus grand prix, c'est nousmêmes. »
Je lisais ce matin la correspondance d'un autre prélat qui aura aussi sa place dans notre siècle, parce qu'il a attaché son nom à la dernière croisade entreprise en faveur du pouvoir temporel des Papes. M?r de Mérode eut ses ardeurs et ses excès; il connut au service de l'Eglise les grandes inimitiés et les grandes épreuves; mais ses dissentiments avec les autres serviteurs de la cause commune ne le troublaient pas. 11 en appelait tranquillement des passions de la terre à la justice du ciel, et s'en remettait à Dieu du soin de donner à chacun sa place et de récompenser tous les mérites. Voici comment il s'en explique et s'en console en philosophe chrétien et en prêtre excellent, dans une lettre écrite de Rome à Montalembert, le 26 novembre 186i, après une visite faite à la Roche-en-Breny : « J'étais bien un peu effrayé, en vous voyant, du désaccord où nous serions sur bien des points. Je l'ai trouvé beaucoup moindre qu'il ne m'avait semblé de loin. Il est dans la nature des choses de ce monde qu'une foule de questions soient appréciées à un grand nombre de points de vue différents. Ce qui importe, c'est que ces appréciations soient fondées sur l'amour de la vérité, de la justice et du droit. Les élus qui se rencontreront en paradis auront eu en ce monde les plus grandes divergences d'opinions.
ï Le bon Dieu assignera à chacun sa place. 11 y a quelques jours, nous chantions, au chœur de Saint-Pierre, l'hymne de la Dédicace, sauvée, dans notre édition vaticane, des corrections d'Urbain VIII :
Illuc introducitur
Omnis qui, ob Christi nomen,
Hoc in mundo premitur.
Tunsionibus, pressuris,
Expoliti lapides
Suis coaplantur locis,
Per manus artificis,
Disponunlur permansuri
Sacris œdificiis.
» A force de tunsionibus et de pressuris, nous finirons bien par être accommodés de manière à nous entendre. Le bon Dieu ne vous en épargne pas votre part, ni à moi non plus. »
M?1 Dupanloup a eu aussi la sienne pendant sa vie ; sa mémoire n'y a pas échappé après sa mort. Mais sa grande âme,
Lxviii LETTRES.
nous en avons la confiance, n'en reluit que mieux dans les splendeurs du paradis, et son nom demeurera, dans l'histoire religieuse de notre siècle, comme une des pierres les plus précieuses de la couronne de l'Eglise. Ce sera la récompense de votre piété filiale d'être cité dans cette histoire. Après avoir relu le grand évèque d'Orléans, on se souviendra du disciple qui a le mérite, bien rare aujourd'hui, de demeurer fidèle a son maître, et le courage, encore plus rare, de dire sans respect humain toute son admiration, toute sa reconnaissance et tout son amour.
Agréez, avec tous mes remerciements, l'expression de mes plus affectueux et dévoués sentiments.
f Louis, évêque de Ximes, Uzês et Âlais.
Lettre de Me* Grimardias, évêque de Cahors.
Cahors, 12 juillet 1885.
Monsieur le chanoine,
J'ai* lu, en rentrant de ma tournée pastorale, le troisième volume de la Vie de M'1 Dupanloup, que vous avez eu la bonté de m'envoyer. J'avais lu les deux premiers; j'attendais avec impatience le dernier pour vous témoigner ma reconnaissance et vous dire le plaisir que m'a causé votre livre.
Des voix autorisées vous ont adressé des félicitations éloquentes auxquelles je suis heureux de m'unir. A votre suite et avec mes vénérés collègues, j'ai suivi le catéchiste, l'éducateur, l'évêque, dans tous les soins de sa charge pastorale, l'athlète dans toutes les phases de sa vie de combat ; j'ai admiré avec eux la puissance de sa polémique et plus encore les ménagements dont il savait l'entourer. Ame ardente, s'il en fût, la parole et l'action en reflétaient sans doute les ardeurs, mais au fond, comme vous le dites très bien, ce fougueux était un pacifique. La douceur de saint François de Sales Je tentait : il n'eût jamais voulu <r séparer la charité de la vérité ; elles sont deux sœurs ; si la première doit éclairer les hommes, disait-il, c'est la paix qui doit les réunir ».
Combien croyaient le connaître et ne le connaissaient guère! On avait entendu le bruit fait autour de son nom. Vous avez voulu que, mieux connu, Msr Dupanloup fit plus de bien. Parce que vous le connaissiez, vous l'aimiez : c'est son meilleur éloge ;
lkttres. mis
vous avez voulu le faire connaître, sûr de le faire aimer: c'était votre droit. Vous n'avez eu qu'à laisser parler vos souvenirs et votre cœur pour faire un bon livre, de ceux qui font du bien, quoiqu'il ait fait quelque bruit. Nous vous en remercions, et vous sommes reconnaissant personnellement pour le bien qu'il nous a fait ; évèque, pour celui qu'il fera à notre clergé, à nos jeunes prêtres surtout, et à quiconque le lira sans autre parti que de s'édifier et de s'instruire.
Votre livre est une révélation : on l'a dit avec raison. Comme le P. Chocarne pour le Père Lacordaire, vous nous avez découvert des notes intimes, et les meilleures, que l'on soupçonnait à peine. On connaissait le grand évèque, i le vaillant par excellence », le lutteur infatigable, mêlé depuis cinquante ans à tous les combats de la justice et du droit. Grâce à vous, monsieur le chanoine, on connaît le prêtre, le saint évèque. « aussi pieux qu'il était grand .a. Vous nous avez introduits dans l'intimité de celte vie si simple et à la fois si noble, en apparence agitée, en réalité si calme et si digne, si remplie, si bien réglée, où tout était à sa place, Dieu surtout.
Les hommes du monde trouveront peut-être certains détails trop étendus et trop minutieux; nous, à qui ils profitent, ne saurions nous en plaindre. En fait de catéchisme, d'éducation, d'administration, c'était un maître, un maître admirable, de ceux dont on ne veut rien perdre. Ces questions capitales furent l'œuvre de toute sa vie, et l'acharnement de nos ennemis nous en dit assez l'importance.
Dans une vie si pleine et si longue, en des temps si tourmentés, comment ne pas rencontrer la contradiction? M-1' Dupanloup la connut et il eut d'autres adversaires que les ennemis de l'Eglise : vous ne pouviez vous en taire.
Certes, il n'eût pas soulevé la question des classiques dans la forme où elle le fut. Selon le conseil de l'Apôtre, il préférait aux questions vaines, qui troublent, irritent, engendrent la guerre, celles qui instruisent et éJilîent; il aimait les bons et utiles combats ; mais la question une fois soulevée, il regarda comme un devoir sacré de défendre la tradition de l'Eglise et ses écoles. Sans révoquer en doute le dévouement et la sincérité des autres, vous avez tenu à mettre en dehors de tout soupçon les actes de M-1 Dupanloup ; ce n'était que justice.
Vous l'avez fait en particulier pour son écrit sur la Convention du 15 septembre et l'Encyclique du 8 décembre, et sur sa participation à la loi sur la liberté d'enseignement. Après les
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adhésions, les approbations expresses venues de toutes parts, et publiées par vous, que reste-t-il?-
La loi de 1850 ne réalisait pas sans doute tout ce que nous pouvions désirer. Il le savait; elle fut le maximum de ce qu'on pouvait obtenir. Au reste, les résultats constatés et les efforts déployés depuis contre cette loi nous disent ce qu'elle valait.
Il était enfin un point délicat entre tous, où amis et adversaires vous attendaient avec impatience et avec des sentiments divers : le concile du Vatican, la part et l'attitude qu'y prit 1 evêque d'Orléans. La question pouvait facilement devenir ini tante et rallumer une guerre dangereuse et sans objet. Vous avez su renfermer votre récit dans de sages et inattaquables limites. Vous avez jeté la lumière sur les points obscurs, expliqué les mobiles qui firent agir M^' Dupanloup ; vous avez su taire ce qui pouvait irriter et ne dire que ce qui pouvait être accepté de tous.
Assurément il pouvait se tromper et il s'est trompé sur ce point. Mais, après avoir lu votre livre, il ne viendra à l'esprit de personne qu'il ait pu y avoir chez lui, un instant, une pensée de révolte. Appelé au concile pour dire ce qu'il croyait utile au bien de l'Eglise, il le dit fermement, et sur toutes les questions, avec sa conscience d'évèque, sans reculer devant le déplaisir qu'il savait causer, ni devant une impopularité qu'une âme moins ferme et moins haute eût pu redouter.
La discussion ne se renferma pas malheureusement entre les murs du concile : elle l'avait précédé, elle l'accompagna, éclata au dehors. Nul ne le déplora plus que lui. Mais, s'il parla à son tour, et s'il ne fut pas le moins vif, il ne fut ni le seul ni surtout le premier. On a pu lui reprocher la fougue qu'il y porta; il condamnait lui-même certains entraînements, certaines vivacités de sa nature ardente, qui faisaient bien l'avouer, il faut une partie de son talent. Plus froid, moins facile à s'émouvoir, à s'indigner, il n'eût pas été le champion que nous avons connu, toujours redoutable et toujours redouté.
Facit indignatio versum. Le poète Ta dit, et c'est à ce sentiment que nous devons tant de pages, d'écrits généreux et émus, sortis de sa plume. Une passion l'inspirait dans celte question comme dans toutes les autres, noble passion, âme de toute sa vie et qui nous dit le mot de ses ardeurs : la passion des âmes. Vous n'avez pas été le seul à le remarquer, monsieur le chanoine. Nous entendions un jour un orateur non suspect, Me* Mermillod, caractériser, avec sa finesse d'observa-
LETTHES. lxxi
tion et sa délicatesse, les discussions du concile. Nous Técoutions non sans curiosilé. Il disait : e Au concile du Vatican il v eut des dissidences : les uns regardaient davantage aux âmes, les autres à la vérité. » M-1' Dupanloup fut de ceux qui regardaient avant tout aux âmes. Sans doute, les seconds ne les oubliaient pas, ni les premiers les droits de la vérité, mais, selon les préoccupations dominantes, diverse était l'attitude.
Oui, M*1' Dupanloup aimait passionnément les âmes ; toute sa vie en témoigne. Il avait une âme d'apôtre : il en avait toutes les ardeurs, mais aussi toutes les tendresses et l'inquiète sollicitude.
Sa connaissance du monde, de l'état des esprits, lui fit redouter pour beaucoup l'épreuve d'une définition nouvelle, si convaincu qu'il fût de la vérité de son objet. A Home, ses rapports avec d'é minent s évoques d'Allemagne, d'Angleterre d'Amérique, d'Orient et surtout des régions slaves, ce qu'il savait des dispositions des gouvernements, lui firent concevoir d'autres craintes. Catholique avant tout, soumis à l'avance, il lutta comme il savait le faire, et lutta jusqu'à la dernière heure. Quand la lutte eût été coupable, il déposa les armes pour n'être que le plus docile et le plus soumis des enfants de l'Eglise. La part une fois faite à l'infirmité humaine, pourquoi ne pas admirer dans I'évêque d'Orléans ce qu'on admire dans l'archevêque de Cambrai ? La postérité, il est permis de le penser — et elle commence — sera plus jusie que les contemporains.
Et d'ailleurs, faut-il s'étonner de ces dissidences inévitables? Il y en eut, il y en aura toujours dans l'Eglise, taut qu'il restera des questions libres. Le concile de Trente les connut, celui du Vatican ne devait pas les ignorer, mais par la manière dont elles se sont terminées, il restera une des pages les plus glorieuses de l'histoire religieuse de notre temps.
L'Eglise a parlé, et de sa voix la plus solennelle ; la cause est bien finie. E^t-il bon de rouvrir la lutte qui a précédé ou accompagné les débats? Sur ce point, et sur beaucoup d'autres, faut-il entretenir, entre frères, de perpétuels sujets de discorde ? Vous ne le pensez pas, monsieur le chanoine, vous qui, racontant « ces tristesses du temps, ces divisions douloureuses..., ces funestes malentendus dans le pass désirez avant tout voir sortir de ces pénibles récits <l la leçon dont tous nous avons besoin ».
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En vous lisant, nous songions à d'autres dissidences. Le quatrième siècle, un des plus grands de l'histoire, vit un jour se troubler l'amitié qui avait uni Jérùme et Rufio. Un instant le monde retentit des coups que se portaient ces deux terribles jouteurs. Ils allèrent au cœur du grand Augustin, rémurent et lui arrachèrent ce cri de douleur : « Quoi ! L'union s'est brisée entre ces deux hommes sur une terre que le Christ a foulée de ses pieds humains, où il a dit celte parole : Je vous donne ma paix!... Ali! s'il savait où rencontrer Jérôme et Rulin, il se jetterait à leurs pieds, il pleurerait, il supplierait tant qu'il les ramènerait à l'union première. y>
Sans vouloir établir de comparaison, notre esprit se reporte sur les deux hommes en qui s'est personnifié le double courant de la polémique religieuse de notre temps. Doués l'un et l'autre d'un incomparable talent, dévoués à la plus noble cause, unis dans le même but, ils différèrent sur les moyens. La mort, espérons-le, les a réunis en Dieu, dans la contemplation de l'unique vérité, dans le parfait accord de la justice et de la charité ; laissons leurs aines et leurs cendres reposer en paix : ne tirons de leur souvenir que ce qui peut nous soutenir, nous édifier et nous instruire.
Il y a mieux, en effet, que de perpétuer la division entre frères, sur celte terre « des Francs que le Christ a aimés » ; c'est de les unir pour défendre Jésus-Christ partout menacé. Se diviser aujourd'hui encore devant l'ennemi, serait une folie et une trahison.
La pacification des esprits, l'union de tous contre l'ennemi commun, tel était le vœu le plus ardent de Ms* Dupanloup. Ah! s'il pouvait une fois encore nous faire entendre les accents de cette voix si sacerdotale et si française, avec quelle conviction il nous dirait : Soyez unis! Les uns et les autres vous aimez l'Eglise et la France, servez-les avec un égal dévouement, sous la direction éclairée du chef de l'Eglise.
Vous avez entendu cette voix, monsieur le chanoine, et vous avez voulu nous la faire entendre. On le sent au respect avec lequel, dans le troisième volume en particulier, vous avez parlé de tous, à la mesure et à la modération de votre récit. Vous avez entendu et voulez faire entendre aussi la voix auguste de Léon XIII nous invitant tous à la concorde. Vous prouverez ainsi « que vous avez voulu faire une œuvre de paix et non une œuvre de guerre ». Nous tous, qui aimons l'Eglise et les âmes, nous vous en remercions et voulons espérer que vous aurez réussi.
LETTRES. LXXlii
Croyez, monsieur le chanoine, à mes sentiments les plus dévoués et les plus affectueux.
f Pierre, évêque de Cahors.
Lettre de Me1, Rivet, évêque de Dijon.
Dijon, le '20 mai 1881.
Monsieur et cher chanoine,
Le troisième volume de la Vie de M^ Dupanloup complète avantageusement l'histoire de l'illustre évêque et confirme la haute opinion que les deux premiers volumes avaient donnée de son habile historien.
Je m'empresse de vous le dire, assuré que tous ceux qui liront cet incomparable récit le diront comme moi.
Pour mon compte, très cher monsieur, j'ai lu et relu ce troisième volume, et j'ai aimé à y étudier à fond l'âme de mon vénérable ami. Je dis l'âme, parce qu'il me semble que c'est elle plus particulièrement que vous y mettez en évident'.
Je me suis appliqué surtout à méditer son esprit de foi, son humilité, son habitude de la présence de Dieu, et sa piété si vive et si tendre; ses conseils de direction si sages, si précis, si pratiques ; enfin sa dernière retraite à Einsiedeln et le récit de ses derniers jours. Malade moi-même depuis plus d'un mois, je m'arrêtai avec plus de complaisance encore à me bien pénétrer des sentiments de ce saint évêque en cette lutte suprême, et je répétai du fond de mon vieux cœur ému : Moriatur anima mea morte justi hujust
Mais pardon, monsieur l'abbé, je reviens à votre travail.
Laissez-moi vous féliciter bien sincèrement de son ensemble et de ses détails. Vous étiez digne de cette grande tâche, et si l'on peut dire : Materia superabat opus, on peut également reconnaître et proclamer que vous avez su vous maintenir constamment à la hauteur de votre si admirable sujet. Le retard que vous avez mis à publier ce dernier volume vous a valu les plus compétentes et les plus honorables appréciations. Je m'en suis réjoui in petto pour vous et pour cette Vie destinée à une immense et durable publicité.
Les mauvaises passions se tairont-elles pour cela? Permettezmoi de vous conjurer de ne pas vous en occuper, quoi qu'elles puissent dire. Leurs vaines critiques tomberont bien vite dans
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l'oubli qu'elles méritent : et la mémoire de M^r Dupanloup ne périra pas, grâce aux pages admirables que lui a consacrées votre talent si bien inspiré par votre piété iiliale.
Encore une fois, un des évêques qui ont le plus connu M?1 Dupanloup se complaît à vous le dire et à vous en remercier.
Agréez, monsieur et cher abbé, que je termine ces lignes, écrites d'une main affaiblie et émue, par l'assurance de mes sentiments affectueux et dévoués en N. S.
f François, évéque de Dijon.