AVERTISSEMENT
On nous a souvent demandé de rendre plus accessible, en la publiant dans un format réduit, notre Vie de Mgr Dupanloup. Pour déférer à ce désir, il nous a fallu revoir quelque peu nos volumes. Tout en demeurant fidèle à la méthode chronologique, qui est, selon nous, la vraie méthode biographique, parce qu'une biographie doit être vivante et se développer comme la vie elle-même qu'elle retrace, et parce que les documents et les faits n'ont d'ordinaire toute leur valeur et leur sens qu'à leur place, c'est-à-dire à leur date, nous avons fait céder quelquefois notre répugnance pour les groupements artificiels à l'avantage évident de présenter d'ensemble certaines matières similaires. Et, ce qui importe plus que cette pure question d'art, sans modifier au fond notre appréciation des hommes et des choses, nous avons eu, dans nos suppressions, un but surtout pacifique. En outre, quelques additions, la plupart sous forme de simples notes, nonobstant notre désir d'abréger, quelques documents et faits nouveaux, apporteront sur certains points encore plus de clarté. Nous avons dédaigné de répondre
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autrement à des diatribes passionnées qui, de l'aveu même de ceux qui se les sont permises, ont « dépassé la mesure », et que de si imposantes autorités, depuis M?r l'archevêque de Bordeaux et MbTr l'évêque de Soissons, jusqu'au Saint-Père, ont réprouvées. Ceux donc qui auraient espéré trouver dans cette nouvelle édition matière à de nouvelles polémiques seront déçus. Nous aussi, nous le pouvons dire : « Ce livre est une œuvre de vérité, de respect et de paix ». Les juges impartiaux l'ont reconnu, et le reconnaîtront de plus en plus, nous en avons l'espérance.
Premières années de M'r Dup.inloup à Annecy et à Paris
De sa naissance à sa première communion 180-2-1815
La Savoie, à qui l'on doit saint François de Sales et M. de Maistre, nous a donné aussi M-1 Dupanloup. Il naquit le 3 janvier 1X<>2, au village de Saint-Félix, situ»'' entre Annecy et Chain béry, près d'Aix, sur le versant des collines qui descendent des Bauges jusqu'à la vallée de Rumilly; on voit encore en face de l'église, à l'angle de la place, la maison où il vint au monde. La Savoie appartenait alors à la France; ce qui a fait dire à M. de Salvandy en le recevant à l'Académie française ce mot charmant: « La Savoie, que nous n'avons pas restituée tout entière en 1815, puisque nous vous avons gardé. »
Né en danger de mort, il fut baptisé quelques heures après sa naissance. « Premier, immense bienfait, » a-t-il dit dans sa foi vive. On lui donna le prénom de Félix, en l'honneur du saint patron de cette paroisse, avec ceux d'Antoine et de Philibert, ([ne portaient ses parrain et marraine.
Ses origines sont toutes savoisiennes. Celui qui fut son père, ainsi que ses actes de naissance et de baptême en témoignent, Jean-François Dupanloup, était d'une modeste famille d'Annecy, et le sixième de douze enfants, dont quatre s'enrôlèrent à la fois dans les volontaires du Mont-Blanc et gagnèrent tous l'épaulette. Sa mère, Anne Dechosal, appartenait également aune famille nombreuse
et honnête de ia même ville. Ce fut elle seule qui l'éleva, et qui. énergique et tendre, montra pour cet unique enfant, à Annecy et à Paris, un si admirable dévouement, que le spectacle de cette courageuse affection ouvrit dans l'àme de son fils une source intarissable de piété filiale, dont nous rencontrerons plus d'une fois dans ce récit les touchants épanchements.
C'est donc la ville de saint François de Sales, Annecy, où sa mère revint peu de temps après lui avoir donné le jour, qui vit s'écouler son enfance; mais Annecy n'effaça jamais dans son souvenir Saint-Félix. Son baptême, à ses yeux, c'était l'adoption, l'élection divine; là Dieu, selon une parole de l'Ecriture qu'il s'est appliquée bien souvent, l'avait recueilli au sortir du sein maternel : de la l'amour du grand evèque pour ce petit village auquel il a voulu léguer son cœur.
C'est à lui-même que nous devons ce que nous allons pouvoir raconter de ses premières années. Chateaubriand a dit de ses Mémoires : « Si telle partie de ce travail m'a plus attaché que telle autre, c'est ce qui regarde ma jeunesse, le coin le plus ignoré de ma vie. » On pourrait ajouter, et le plus révélateur. Non certes « pour remonter le cours de ses belles années >, comme Chateaubriand, mais dans un sentiment autrement sérieux, de profonde humilité et de reconnaissance, l'abbé Dupanloup, en 1848, pendant une retraite qu'il fit à Issy, se plut à écrire, sous l'œil de Dieu, de simples notes, à l'usage de son âme, intitulées : Somenirs de ce que j'ai fait de mal et de ce que Dieu ni a fait de bien. C'est la source principale où nous puiserons, le citant lui-même autant que la rédaction abrupte de ces notes nous le permettra1.
Annecy, avec son vieux château, est assis au bord d'un lac dont les eaux vives et claires s'échappent à travers la ville par une petite rivière. Ce lac est gracieusement encadré par des collines couronnées de bois, et par de hautes montagnes qui semblent courir l'une vers l'autre, et pous-
1. Nous avertissons une fois pour toutes que les citations dont nous n'indiquons pas la source sont puisées dans ces Souvenirs.