CHAPITRE VIII
puyée sur la crainte de la repression, et aboutissant à un pur ordre extérieur et matériel : c'est qu'elle était libre, spontanée, filiale, n'ayant d'autre ressort que les plus nobles sentiments, et c'est pourquoi il n'avait pas craint d'abolir tout le système ordinaire des punitions matérielles et des moyens coercitifs. A proprement parler, on ne punissait pas à Saint-Nicolas : cette libérale éducation ne prenait son point d'appui que dans l'àme, et son résultat n'en était que plus sur. Le fait est que la discipline régnait et que le règlement était observé à Saint-Nicolas ; non sans doute qu'il Je fût d'une manière parfaite, dans son esprit ainsi que dans sa lettre, par tous et à toutes les heures : « Nous n'étions pas, dit l'auteur des Souvenirs, aussi étonnants que cela. Mais, ajoute-t-il, le respect du règlement était intact au fond de la vie commune : il dominait sans conteste et gouvernait sans interrègne, et nul ne peut se vanter d'avoir passé un temps notable dans l'inobservation habituelle et systématique du règlement à Saint-Nicolas. » Une telle habitude eût été, non moins qu'une faute grave, un cas d'exclusion.
Mais l'éducation morale doit aller plus loin encore, jusqu'aux dernières profondeurs de l'àme. En même temps qu'elle dilate tous les nobles instincts, il faut, disionsnous, qu'elle comprime et extirpe tout ce qui doit être comprimé et extirpé. La lutte morale, la lutte du bien et du mal, la lutte des enfants contre eux-mêmes et leurs défauts, tel était aussi l'objet ordinaire de ses enseignements. Quelle étude il avait faite de ces défauts et de tous les périls delà jeunesse! Par conséquent, est-il besoin de le dire, quelle préoccupation à l'endroit des mœurs! quelle vigilance, tendre et sévère, pour préserver ces chers enfants, les garder purs et innocents ! Il y a des éducateurs dont c'est là le moindre souci; pourvu que règne dans leurs maisons l'ordre extérieur et matériel, qui peut recouvrir tant de misères morales, ils se tiennent satisfaits et tranquilles ; il n'y a rien au contraire que des prêtres chargés de l'éducation de la jeunesse mettent au-dessus de ce soin suprême : sauver les mœurs des enfants. « Que de peines, disait à ce sujet l'abbé Dupanloup, un Supé-
rieur doit se donner! car il faut faire violence à ces malheureux enfants, et il faut que cette violence soit douce, persuasive, chrétienne, raisonnable, sans punition matérielle. La violence grossière, la contrainte matérielle est facile, mais elle ne sauve rien et perd tout. Il faut leur apprendre à se faire violence à eux-mêmes; il n'y a que cela d'utile, de décisif, mais rien ne coûte davantage. Il faut venir à bout des natures les plus rebelles, et par la persuasion : rien n'est plus laborieux. ..
» Il faut les suivre, les poursuivre sans cesse, avec douceur, tendresse, fermeté, indulgence, sévérité. Tant qu'un enfant ne va pas bien, il ne faut pas le perdre de vue, il faut qu'il soit constamment averti, exhorté, repris, encouragé partout, par tous, en toute occasion, et cependant toujours à propos et sans le fatiguer. Pour moi, je ne cessais jamais, je ne me reposais jamais : j'y mettais le temps, quelquefois un long temps; j'y employais tout le monde, le confesseur, le professeur, les élèves les plus pieux, les plus aimables de la maison, les parents ; je m'y employais plus que personne; je l'emportais enfin : les âmes ne se gagnent qu'a ce prix !
» Il m'est arrivé souvent, dit-il encore, de les faire venir chez moi, de leur parler tendrement, paternellement : Vous êtes triste, mon enfant, cela va mal, vous me semblez moins heureux ; voyons, n'êtes-vous pas devenu un peu moins bon? Mettez la main sur votre conscience, laissez parler votre raison, 'votre cœur, votre religion, votre bonne nature : de sang-froid, devant Dieu, devant votre meilleur ami, voyons! J'ai vu souvent alors de pauvres enfants fondre en larmes, me regarder avec confusion et attendrissement, se jeter entre mes bras. Tout était sauvé ! Nous n'avions pas d'autres explications : il y a dans l'âme des tristesses, des pudeurs, qu'il faut ménager : les éveiller suffit1. »
Outre ces entretiens en particulier, il en avait de quotidiens avec tous dans un exercice qui tenait dans sa méthode d'éducation une place capitale, et qui s'appelait