CHAPITRE IX
phrase, dont l'emploi m'avait été plus d'une fois utile : « Tous ces défauts-là, mon enfant, qui ont fait jusqu'à ce jour la douleur de votre père et de votre mère, et qui vous perdront si vous ne vous en corrigez pas, il faut en finir avec eux... Il faut, en franchissant le seuil de cette porte, — nous étions alors dans un cabinet des parloirs donnant sur la rue de Pontoise, et je lui montrai la porte, — il faut les laisser derrière, dans cette rue, et entrer ici sans eux ; c'est un méchant habit dont vous avez revêtu un enfant qui vaut mieux que cela; je reçois volontiers l'enfant, mais je ne veux pas du reste; il faut laisser tout cela dans la rue de Pontoise et que je n'en entende jamais parler ici.» L'enfant me le promit, et je fus stupéfait, je dois l'avouer, et ses parents plus stupéfaits encore que moi, quand nous sûmes que cet enfant n'avait plus à la lettre aucun des défauts dont il avait été question1.
Ses exigences étaient grandes, les enfants le savaieut. mais ils savaient aussi qu'elles étaient toujours raisonnables, jamais capricieuses, toujours les exigences mêmes de la règle, de la loi. Ouantà son action, elle était incessante, universelle; c*était lui qui travaillait le plus et se reposait le moins. Quelle que fut sa confiance en ses collaborateurs, il savait à quel point l'œil du maître est sans cesse et en tout nécessaire. Une incroyable activité multipliait partout sa présence. Ainsi, le matin, au lever, « quelquefois on entendait tout à coup un pas sonore, rapide et bien connu, retentir dans les profondeurs du dortoir; alors plus de lâcheté, c'était une activité inimaginable, car il y avait un œil auquel nul n'eût voulu laisser constater sa paresse, et quand le matinal et redouté visiteur passait, ce qui arrivait assez souvent, ces inspections de la première heure, la journée avait commencé par un lever plein de décision et d'énergie. » i A l'étude comme au dortoir, on entendait souvent ce même pas sonore et connu retentir près de la porte, à laquelle, par la disposition des tables, les élèves tournaient le dos. Il s'avançait ensuite lentement, et nous sentions un regard passer
]. De V Éducation, t. II, 1. III, chap. IX
sur nous. Cette revue suprême n'avait pas d'heure fixe, mais nous l'attendions toujours1. » De même pour les classes : il visitait à l'improviste, tantôt l'une, tantôt l'autre, interrogeait les élèves, se faisait montrer les devoirs, écoulait les explications: et ce n'étaient pas là des visites vaines, son inspection allait au fond des choses, ses éloges ou ses blâmes, positifs et précis, autant que graves, tombaient à coup sur, et ainsi chaque passage de lui laissait une trace profonde, imprimait un puissant élan.
Nul n'avait à un plus haut degré l'art de stimuler, d'encourager ; il était surtout heureux de louer, afin d'exciter par la louange les instincts généreux de l'enfant, et de lui faire donner, par la joie et la conliance, ce dont il était capable. Possunt, quia posse vident ur, était une des maximes dont il s'inspirait le plus. Que de fois aussi n'a-t-il pas cité à ses enfants cette parole de Quintilien : Mihidetur Me puer quem gloriajuvet, quem laus excitety qui v ictus fteat. « Donnez-moi un enfant qu'excite la louange, que charme la gloire, qui pleure pour une défaite. » Aussi un mot llalteur de lui sulfisait-il quelquefois pour donner une ardeur extraordinaire à un enfant et le rendre heureux pour des jours, comme aussi quelquefois un regard de lui foudroyait.
Son bonheur était de partager leurs récréations, d'être témoin de leurs jeux. Il l'a dit lui-même en des termes qui le peignent trop bien pour que nous ne les citions pas ici : « J'ai connu un Supérieur, — mais c'est de lui-même qu'il parle, — qui, lorsque sa charge pesait trop sur lui, allait en récréation trouver ses enfants, et, se promenant en silence au milieu de sa jeune et nombreuse famille, les regardait jouer et se donnait à lui-même un douxet ferme courage en se disant : Qui me les a confiés, ces chers enfants? Dieu et leurs parents ; Dieu qui est le meilleur et le plus tendre des pères; je le remplace auprès4 d'eux, je ne dois jamais me lasser. Leurs pères et leurs mères me les ont aussi donnés ; j'ai accepté leur confiance, mais puis-je oublier que leur cœur est un foyer inépuisable de