‹ Vie de mgr. Dupanloup (volume 2)Chapitre 119 sur 326 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

« C'est là, disait-il, et ce doit être un point de la règle. Il faut que les enfants sachent qu'ils sont positivement en faute s'ils ne jouent pas. Qu'est-ce que c'est que ces groupes d'adolescents réunis dans quelque coin d'une cour et où pérorent deux ou trois parleurs ? Qu'est-ce encore que ces promenades philosophiques d'enfants qui conversent au lieu de jouer, et ces causeries à deux le Ion" des murailles? Il faut faire la guerre à tout cela. Point de ces philosophes péripatéticiens, point de ces colloques suspects, point de ces groupes plus ou moins inertes ou séditieux. La paresse trouve la, comme partout, son compte ; le mauvais esprit ne demande pas mieux que de s'y glisser, les mœurs s'y perdent souvent. Qu'on joue, qu'on cause, qu'on s'amuse, que le sang circule, que l'esprit se détende, que le mouvement et la vie soient partout. On peut juger avec exactitude du bon ou du mauvais esprit d'une maison par le plus ou moins d'activité des jeux en récréation l. »

Dans sa perspicacité extrême, il évitait cependant, tout en ordonnant le jeu, de l'imposer et d'y dominer. «Le jeu, disait- il, doit être à la fois commandé et libre. Toute apparence de contrainte dans les jeux est odieuse aux enfants. » Et il aimait à citer ce mot de l'un d'eux, qui avait été puur lui sur ce point une lumière : « Si vous saviez, monsieur le Supérieur, comme cela nous ennuie de nous amuser comme ça. »

De combien de remarques, de leçons utiles, cette présence aux récréations des enfants et cette participation à leurs jeux, ne fut-elle pas l'occasion! Il voyait tout, remarquait tout, et savait tirer parti de tout.

« Un jour, disent les Souvenirs, traversant la cour de recréation dans l'après-midi, il rencontra un morceau de pain qu'un enfant, pour mieux jouer sans doute, avait jeté. Il le ramassa, fit à l'instant cesser les jeux et nous appela autour de lui. Il monta sur un banc de pierre, d'où il dominait toute cette jeunesse, surprise et inquiète. Il

i. De la Haute Éducation intellectuelle, t. III, liv. IV, chap. vin, passim.

tenait à la main le pain souillé. Je crois voir encore cette scène. Il nous parla des pauvres ; il y avait de la flamme dans son regard, de la colère dans sa parole ; il flétrit l'auteur inconnu de cette profanation : « C'est le pain des pauvres, nous répétait-il, vous le savez bien ; comment un enfant a-t-il pu s'oublier à ce point?» Au bout de quelques instants, voyant qu'il y avait du regret dans les yeux qui le regardaient, il s'apaisa. Depuis ce jour-là, on ne perdit plus de pain à Saint-Nicolas. »

Il pouvait aussi tout voir sans être vu de sa chambre, dont les fenêtres donnaient sur la cour de récréation : les enfants le savaient bien, et quelquefois aussi l'oubliaient ; mais pas impunément. « Un jour, disent encore les Souvenirs, c'était au moment de la distribution des prix, pendant une récréation d'un quart d'heure qui la précédait, nous étions tous dans la cour, rangés sur deux lignes, le long du mur de la chapelle, attendant le signal des jeux. Les fenêtres de l'appartement de M. le Supérieur étaient ouvertes au-dessus de nos rangs. M. l'abbé de Chauliac remarqua qu'un élève sortait de l'alignement. Il invita, avec la plus parfaite convenance de langage, suivant l'habitude de toute la direction, cet élève peu rectiligne à réformer sa position. Il répéta son invitation ; l'élève refusa net d'obéir. En ce moment une voix, qui semblait venir du ciel, retentit au-dessus de nos têtes, appelant le rebelle par son nom, avec un accent dont nous avions eu le temps d'étudier la signification. Il monta tout tremblant à cet appartement dont il n'avait pas vu les fenêtres ouvertes. Quelques instants après, nous le cherchions vainement dans nos rangs pendant la distribution des prix... Cependant M. Dupanloup pardonna plus tard, et son pardon fut fécond : ce révolté honore aujourd'hui le sacerdoce parisien. »

Sa sévérité, quand il le fallait, égalait donc sa bonté ; certaines fautes, « le mauvais exemple, la dissipation, la paresse habituelle, le mauvais esprit, celles aussi qui témoignaient de la bassesse d'àme, » le trouvaient inexorable. « Je ne les supportais pas, dit-il ; j'aurais cru sacrifier par là toute la maison et par conséquent tous mes

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