CHAPITRE IX
devoirs. » Prompt, à frapper les coups qu'il jugeait nécessaires ; inflexible quand il avait décidé. « Quand on fait, disait-il, une de ces opérations douloureuses, nécessaires, il faut une promptitude, une sûreté, un coup d'œil infaillibles, qui enlève la plaie tout entière, en un moment, sans qu'il reste un germe de mal : qui en fasse disparaître toute trace, tout souvenir. Et du reste, qu'on ne croie pas que cette vive opération fasse souffrir une maison. Son, au contraire. Le moyen que nul ne s'en aperçoive, ou du moins n'en soulTre, et que tous en profitent, c'est que l'opération se fasse avec cette rapidité énergique...
» Mais pour une telle opération il faut que tout soit préparé d'avance, avec un grand silence et en secret, il ne faut pas l'ombre d'une indiscrétion. Il faut que tout soit prévu, jusque dans le dernier détail. Puis, tout à coup on agit.
» Surtout dès qu'un mal qui ressemble à la gangrène ou à la peste, qui en a la nature et la malignité, se révèle, et telles sont les fautes contre les mœurs ou un certain mauvais esprit, il n'y a pour un Supérieur pas une minute à perdre ; toute autre alïaire cesse et il n'y a pas une seconde qui ne soit employée pour découvrir tout le mal, pour le guérir ou pour le retrancher. Je ne dormais jamais sur une révélation pareille. Immédiatement je remédiais au mal, s'il était guérissable : sinon, je l'extirpais. »
Mais c'était pour lui un moment cruel. Parce qu'il n'hésitait pas, dès que la nécessité lui était apparue, on a pu le croire facile à ces renvois; rien ne lui coûtait davantage. Il l'a dit, et avec quel accent !
« Je n'ai jamais pu me consoler d'avoir, comme je le disais, manqué l'àme d'un enfant, de n'avoir pu le sauver, le rendre bon, vertueux, C'était pour moi une douleur amère, inexprimable, quand j'étais obligé de le renvoyer ou de l'éloigner à cause des autres, et pour sauver le bon esprit de la maison... Et chaque fois que cette pénible obligation est revenue pour moi, il n'a pas suffi pour me consoler de médire : J'ai fait ce que j'ai pu pour sauver cet enfant. Une mère se console-t-elle de la mort de son fils parce qu'elle n'a rien épargné pour sa guérison? Le
fait est que j'en étais malade; mais quand il le fallait, j'étais inflexible... Et quand je leur annonçais à la lecture spirituelle que j'avais été condamné à renoncer à l'éducation de l'un d'entre eux, c'était avec un accent dont le souvenir m'émeut encore, avec un accent qui saisissait leurs âmes, qu'ils n'oubliaient jamais, et qui prévenait d'autres séparations et d'autres malheurs. C'est ce sentiment si profond, si douloureux, qui imprimait à mes paroles une sévérité terrible qui suffisait à tout dans la maison. Et cette sévérité il la fallait bien ; car il se rencontre quelquefois de ces malheureux enfants, les meilleurs mêmes, qui ont tout à coup comme un triple bandeau sur les yeux. Vient, comme je l'ai dit, cet âge si redoutable de treize à quinze ans, où ils sont quelquefois effrayants à voir, où l'orgueil, la sensualité, la dissipation, tout conspire en eux contre eux-mêmes ! C'est alors qu'il faut avoir d'eux une compassion immense, et en même temps les traiter avec une sévérité inexorable. C'est alors qu'il faut les éclairer à tout prix et leur faire entendre un langage clair, péremptoire, terrible.
i> Oui, j'étais terrible parce que j'étais père, je ne dis pas assez, j'étais mère et je voulais sauver mon enfant; c'était la tendresse même de mon cœur pour eux qui m'imposait une sévérité, une dureté écrasante. Chose étrange î ils le sentaient et tous ces enfants ne m'en aimaient que davantage1. »
Ne lui est-il jamais arrivé, dans les cas particuliers, de se tromper? Nul système de gouvernement ne met personne à l'abri des erreurs; mais les vrais sentiments qui l'animaient, les voilà; et à considérer l'ensemble des résultats et le bien général d'une maison, l'excès ici, quand il pourrait parfois s'en rencontrer, ne vaut-il pas mieux que l'excès contraire, qu'une faible et molle indulgence qui perd tout; surtout quand ces nécessaires rigueurs sont précédées d'un dévouement qui a tout fait pour les prévenir ? L'action, l'énergie, le caractère, doivent être chez un Supérieur et étaient chez