CHAPITRE IX
l'abus. » Son attention, ses prévoyances allaient alors jusqu'aux plus minutieux détails ; « car, disait-il, toutes les précautions doivent être prises minutieusement. Il ne faut quelquefois qu'une organisation mal entendue, et surtout qu'un repas mal servi, pour enlever tout le charme d'une promenade extraordinaire, exciter des murmures et donner lieu au mauvais esprit. L'administration des vivres est un point capital ici, comme à la guerre. » « Que pendant les promenades, ajoutait-il enfin, par une dernière délicatesse et habileté, la surveillance préventive soit telle, s'il se peut, qu'il n'y ait pas une faute dont le châtiment vienne troubler la joie et la sérénité de ce beau jour. Ce n'est jamais par le laisser-aller et le désordre qu'on fait plaisir aux enfants. » Qui ne reconnaît en tout cela le maître expérimenté, nous dirions volontiers le grand artiste : mais, ô Père, qui vous enseignait ce grand art, si ce n'est ce maître dont vous vous plaisiez à dire avec l'Ecriture qu'il enseigne tout, docmis oinnia : l'amour?
Un de ces grands congés surtout est resté célèbre dans les annales de Saint-Nicolas : c'était la promenade du mois de Marie dans la forêt de Bondy, le pèlerinage à Notre-Dame des Anges, à cette belle époque de l'année où l'on pouvait dire avec le poète ces vers que le lettré Supérieur aimait tant à citer :
Et nunc omnis ager, ruine omnis parturit arbos, Nunc frondent svlvae. nunc fonn jsissirnus an nus.
Il en a parlé lui-même avec un souvenir attendri : « Nous étions partis dès quatre heures du matin, et, avant le lever du jour, nous cheminions déjà à travers la campagne. Tous étaient transportés de cette fête que le travail et la religion leur avaient préparée de loin, et marchaient avec allégresse en rangs pressés. Xousallions, chantant le cantique du départ. Les oiseaux chantaient aussi de leur côté. Je bénissais Dieu en voyant cette nombreuse jeunesse si innocente et si joyeuse, si fervente et si pure. Tout à coup le soleil apparut à l'horizon, et son
disque resplendissant fit briller sur nous les feux du plus beau jour. Toute la troupe alors poussa un cri de joie : <( Le soleil ! le soleil ! » et ils se mirent à chanter les beaux vers de notre grand lyrique :
Dans une éclatante voûte, Il a placé de ses mains Ce soleil qui, dans sa route, Éclaire ton- les humains.
Environné de lumière, etc., etc.
» Cette scène, si simple et si grande, ne s'effacera jamais
de mon souvenir: je me sentais jeté dans une douce et profonde méditation. Ce beau ciel, cette campagne verdoyante, ces flots de lumière, cet astre rayonnant, ce religieux cantique, Dieu si présent, ces enfants si joyeux sous ses regards, tout cela m'apparut comme la vive et magnifique image de ce que la religion était pour ces chers enfants ; et tandis qu'aux rayons de ce beau soleil ils marchaient et chantaient toujours, je me pris à dire à deux de leurs maîtres qui étaient auprès de moi : « Messieurs, croyez-vous qu'il y ait en ce moment sur la terre des enfants plus heureux? Croyez-vous qu'il y en ait beaucoup de meilleurs et qui soient plus bénis du ciel? Ne vous semble-t-i! pas que la religion dans leur éducation luit comme le beau soleil dans la nature? »
Le but de ce pèlerinage était une vieille chapelle de la sainte Vierge, dont l'origine se rattachait à une légende du temps des croisades, c Nous y entendions la messe, racontent les Souvenirs, au bruit des cantiques. Puis, en attendant que le dîner, qui avait voyagé à notre suite, fût installé sur le gazon, M. Dupanloup nous réunissait autour de lui et nous racontait des histoires... toujours trop tôt finies. C'était alors un charmant tableau. Il me semble nous voir encore, assis en groupes, au pied des arbres, sous les yeux de l'orateur. La forêt profonde et solitaire, la jeune assemblée suspendue à ses lèvres, tout se taisait autour de sa parole, excepté l'oiseau qui jetait de temps -en temps sa note joyeuse dans les arbres au-dessus de nos