CHAPITRE IX. 19t
tètes, et le murmure éternel de la fontaine légendaire sous les murs de la chapelle. »
Ces histoires étaient une de ses ressources. Ses voyages lui en fournissaient beaucoup. Il excellait à les écrire comme à les narrer, et choisissait toujours avec délicatesse et à propos le moment de les faire arriver à ses enfants.
Toutefois, gouverner les enfants ne constitue qu'une partie de la tâche d'un Supérieur; il n'est pas moins indispensable de savoir mettre en mouvement et diriger tout le personnel des maîtres. Nul n'a surpassé l'abbé Dupanloup dans l'art d'employer les hommes et d'en tirer tout ce qu'ils pouvaient donner. On a dit que, « adoré de ses élèves, il n'était pas toujours agréable à ses collaborateurs; qu'il écrasait tout autour de lui. » La vérité, la voici. Plein pour ses collaborateurs d'une affection dont nul ne doutait, mais homme de résultats avant tout, il n'allait pas dans sa tendresse pour eux jusqu'à sacrifier à un sentiment faible l'intérêt général. Un instrument utile était entre ses mains meilleur encore : rebelle, il lVùl brisé; insuffisant, il le remplaçait; par dureté ou inconslance?Xon, certes ; mais par dévouement absolu au bien.
Son grand moyen d'action sur les maîtres, c'étaient les conseils : ii les estimait indispensables dans le gouvernement d'une maison d'éducation. « Là, disait-il, où l'on demande un grand dévouement et une activité commune, il faut que l'entente, la bonne intelligence, soit commune aussi ; que tous ceux qui se dévouent aient la consolation de savoir à quoi ils se dévouent, comment et pourquoi. S'ils n'ont pas le droit rigoureux d'être consultés, ils y trouvent au moins un sensible encouragement. » L'unité d'action lui paraissait aussi réclamer ces conseils : « C'est là, en effet, disait-il, que le Supérieur révèle ses vues de chaque jour, ses plans, ses observations de tout genre, sur tout et sur tous ; c'est là aussi que les plus anciens font connaître les résultats de leur expérience; là que toutes les idées particulières s'éclairent les unes les autres et se fondent en un esprit commun et unique; là enfin que
tous reprennent courage, lumière, décision, résolution pratique. » Il disait encore : c Tout homme ne peut pas toute chose, il y a longtemps qu'on l'a dit: Non omnia possumus omnes; mais tout homme peut quelque chose; le grand point est de faire ce qu'on peut, d'employer ce que l'on a, de ne pas perdre son temps et sa peine à ce pour quoi on n'est point fait, d'appliquer toutes ses forces aux choses dont on est vraiment capable. C'est quelquefois transformer un homme que de le révéler lui-même à luimême, de lui montrer les facultés qui sommeillent en lui, et qu'il n'exerce pas parce qu'il les ignore, tandis qu'informé il les mettra en œuvre avec succès et les élèvera peut-être à toute leur puissance. Voilà ce qu'un Supérieur doit aux hommes qui travaillent avec lui ; et nul ne peut calculer les elî'ets qu'aura quelquefois sur tout l'avenir d'un jeune professeur, d'un jeune prêtre, un avertissement de cette nature. »
Il excellait à présider ces conseils, à poser les questions, à provoquer les avis ; sa sollicitude sans cesse éveillée sur toute chose lui révélait ce dont il avait besoin de s'enquérir: car il était question de tout dans ces réunions: discipline, enseignement, travail, piété, prédication, bonne tenue, récréations, promenades et sorties ; en un mot tout ce qui concernait et les élèves et les maîtres. 11 passait là périodiquement (car ils avaient lieu deux fois par semaine) en quelque sorte des revues complètes de sa maison ; par là, il savait tout, suivait tout, et était sans cesse prêt à porter remède à tout. Là comme ailleurs, là surtout, sa supériorité était évidente et éminente. Qui ne l'a pas vu tenir un conseil, ne l'a connu qu'à demi, soit comme Supérieur, soit comme évèque. Ses étonnantes ressources d'esprit et ses dons de séduction éclataient là au même degré : bon, gracieux, ouvert, cordial avec ses collaborateurs, plein d'égards pour chacun d'eux ; mais appliqué, attentif, actif, allant droit au but, et toujours éloquent; les interrogeant, les écoutant, même contre lui-même, les entraînant et les charmant à la fois par sa grande affabilité et son ascendant d'homme d'action. Ces conseils étaient pour lui un moyen de gouvernement admirable, « J'ai