CHAPITRE X
ans !a scène du monde avec un éclat inouï. Mais, s'il rendit à son pays d'incontestables services, qui ne sait quels furent aussi ses fautes et ses malheurs? Le premier de ces malheurs, et la source de tous les autres, ce fut son entrée dans l'Eglise, sans vocation : déserteur plus tard de cette Eglise et contempteur de ses plus grandes lois : entraîné par la Révolution, comme son siècle ; intelligence supérieure, mais conscience faible ; glorifié par quelques-uns, abhorré par d'autres ; comblé dans sa longue vie, par une sorte d'ironie de la Providence, de toutes les prospérités : tel était cet homme extraordinaire. Agé de plus de quatre-vingts ans, sa mission délicate à Londres remplie, le prince qui, plus d'une fois, dans sa prodigieuse carrière, s'était éloigné des affaires, ou avait laissé les affaires s'éloigner de lui, avait enfin songé à une retraite définitive. On remarqua beaucoup, comme indiquant un ordre d'idées auxquelles on le croyait trop étranger, les graves paroles qui terminaient sa lettre de démission au roi : « Mon grand âge, les infirmités qui en sont la suite naturelle, le repos qu'il conseille, les pensées qui! suggère, rendent ma démarche bien simple, ne la justifient que trop, et en font même un devoir. » Retiré dans son hôtel de la rue Saint-Florentin, il occupait encore l'opinion publique, et on se demandait, avec des sentiments divers, mais également anxieux, quelle serait la mort d'un tel homme après une telle vie.
11 y a eu sur cette mort, sur la sincérité de cette conversion dont l'abbé Dupanloup fut pour une grande part l'instrument, tant de bruits contradictoires, que nous devons ici à nos lecteurs un récit complet. Ce récit, l'abbé Dupanloup l'a écrit lui-même : nous ne ferons que le résumer ou le citer.
Nulle part, on le conçoit, les sollicitudes et les angoisses n'étaient plus vives qu'autour de M. de Talleyrand. Heureusement, parmi tant de sujets de craindre, plusieurs indices permettaient aussi d'espérer. Cette vie s'achevait avec dignité, et dans un calme qui eût pu effrayer, s'il n'eût été moins indilî'érence que recueillement. De graves paroles, qui de temps en temps tombaient de ses lèvres,
semblaient trahir de sa part à l'endroit de la religion et de l'éternité des préoccupations sérieuses. Aussi M. de Barante, dans 1 "éloge qu'il prononça de M. de Talleyrand devant la Chambre des Pairs, avait-il pu dire : c II était homme d'un esprit trop grave, d'un jugement trop ferme, pour qu'une vie douce et imprévoyante pût lui suffire au bord de la tombe. Celui qui avait toujours voulu se rendre un compte exact et certain des situations publiques ne pouvait échapper à la nécessité de songer à lui-même... Sa forte raison pesait les questions suprêmes. » On en a du reste la preuve positive dans des notes intimes que M. de Talleyrand avait coutume d'écrire le soir, et qui ont été trouvées après sa mort dans son secrétaire. Ainsi, le 2 février 1837, jour anniversaire de sa naissance, âgé de quatre-vingt-trois ans, il écrivait les paroles que voici : « Voilà quatre-vingt-trois ans de passés '.... Je ne sais si je suis satisfait quand je récapitule comment tant d'années se sont passées, comment je les ai remplies. Que d'agitations stériles! que de tentatives infructueuses! que de complications fâcheuses, que d'émotions exagérées, que de forces usées, de dons gaspillés, de malveillances inspirées, d'équilibre perdu, d'illusions détruites, de goûts épuisés ! Quel résultat enfin que celui d'une fatigue morale et physique, d'un découragement complet pour l'avenir, et d'un profond dégoût du passé. »
« C'était, dit avec raison celui qui recueillit enfin le fruit du travail solitaire de cette conscience, éclater avec soimême. Quand le passé et l'avenir attristent à ce point et manquent à la fois, quand on en est là dans la vie, on regarde plus haut, plus loin, autour de soi ; on cherche à découvrir s'il ne reste rien sur la terre, s'il ne s'y rencontre pas quelque part des consolations possibles, longtemps oubliées peut-être, mais qui puissent enfin réparer les malheurs du passé, rendre le présent meilleur et sauver l'avenir ; et si on en a eu le secret dans sa vie, on les cherche, après les avoir longtemps négligées, que sais-je? après les avoir indignement trahies peut-être et foulées aux pieds aux jours mauvais. »
Le même jour, M. de Talleyrand écrivait encore : « Une