‹ Vie de mgr. Dupanloup (volume 2)Chapitre 128 sur 326 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

foule de gens ont le don ou l'insuffisance de ne jamais prendre connaissance d'eux-mêmes : je n'ai que trop le malheur ou la supériorité contraire. » Il ajoutait : <r Elle augmente avec les années. »

« Ainsi cette conscience était demeurée profondément troublée, et se livrait à elle-même une secrète mais terrible lutte; le mal y avait creusé un abîme, et qui l'eût observé de près eût pu entendre sortir du fond de cette vie si pleine, si dominante et si fière, la plainte désespérée d'une fatigue morale extrême, et d'un universel et profond dégoût, et voir quelques éclairs passer sur ce front impassible. »

Bien des prières aussi se faisaient pour lui. Il le savait, et s'en montrait touché : « J'ai des amis, aimait-il à dire, parmi les bonnes âmes. » « Les bonnes âmes ne veulent pas désespérer de moi. » Elles ne se contentaient pas de prier, elles faisaient quelquefois des tentatives directes auprès de lui. Un jour, Il décembre 1835, deux lettres lui arrivèrent à la fois ; la première se terminait par ces pressantes paroles : « ... Oui, je le dis du fond de mon triste cœur, que l'impitoyable mort a tant déchiré, mes peines cruelles seraient presque annulées si j'avais Pespérance d'avoir contribué à votre bonheur futur. La miséricorde de Dieu est prodigieuse; aucune faute n'est irrémissible, il ne faut que vouloir. Les longs jours qui vous sont accordés ont l'air d'attester le vœu du ciel... » Elle était signée : « Duchesse Mathieu de Montmorency. » Mme la duchesse Mathieu de Montmorency était la veuve de ce duc de Montmorency dont la mort subite, le vendredi saint, tandis qu'il adorait la croix, avait si fort ému les contemporains. L'abbé Dupanloup dès ses premiers séjours à La Roche-Guy on l'y avait rencontrée. L'autre lettre était écrite par une dame religieuse du Sacré-Cœur, que M. de Talleyrand avait connue autrefois dans le monde, et qu'il appelait sa vieille amie, Mrae de Marbeuf. Cette dame avait glissé dans sa lettre une médaille de la sainte Vierge. M. de Talleyrand prit sa bourse, retira d'un côté tout l'argent, y plaça respectueusement la médaille, et depuis la porta toujours sur lui, ainsi qu'une autre médaille que

lui avait donnée une de ses cousines, Mlle de Chabannes, religieuse carmélite. « Le lendemain de sa mort on les retrouva toutes deux, seules, dans un des côtés de la bourse, séparées de son argent, l'argent d'un côté, les médailles de l'autre; et, quinze jours avant sa mort, en les montrant à un de ses neveux, il lui disait : « Vous voyez, je les porte toujours. » En les retrouvant dans sa bourse le lendemain de sa mort, une personne qui avait suivi de très près son retour, ne put s'empêcher de s'écrier : « Il est certain que c'est depuis qu'il a porté ces médailles que ses pensées se sont tournées vers Dieu. »

Il est certain, du reste, que M. de Talleyrand avait eu, dans sa jeunesse, une dévotion particulière à la sainte Vierge, et que la première thèse qu'il soutint en Sorbonne, pro tentativa, comme on disait, était dédiée à la Vierge, mère de Dieu. Et ce que nous devons ajouter, parce que les préoccupations religieuses dont nous suivons la trace s'y montrent encore, c'est que, dans les dernières années de sa vie du moins, le prince c priait, et priait même la sainte Vierge ». Ces faits sont racontés avec détail par l'abbé Dupanloup, d'après le témoignage formel et irrécusable du vénérable curé de Valençay, et d'autres témoignages encore1.

Mais plus que personne l'archevêque de Paris, M?r de Quélen, désirait une lin chrétienne pour M. de Talleyrand. Coadjuteur du cardinal de Périgord, l'oncle du prince, il avait vu fréquemment celui-ci à l'archevêché, où le prince venait alors régulièrement chaque semaine : plein d'égards

1. « Une prière qui me touche, » disail-il à une personne qui s'était attardée dans sa chapelle de Valençay, « c'est le Salve regina... Venez vous asseoir, je vais vous l'apprendre. » Et après qu'il eut commenté, avec beaucoup d'onclion et d'éloquence, chacune des paroles de cette belle prière, « il me les fit répéter plusieurs fois devant lui, continue le récit cité par l'abbé Dupanloup, jusqu'à ce qu'elles se fussent gravées dans ma mémoire... » On sait du reste qu'il faisait à Valençay beaucoup de charités ; il y fonda une école de frères, et une maison de sœurs avec une pharmacie, et laissa môme par son testament 50 000 francs pour assurer cette dernière fondation.

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