CHAPITRE PREMIER
bien qu'il fut fort et vaillant; mais la source, délicieuse, des sentiments affectueux et doux, il y en a peut-être qui croient ou qu'elle avait tari en lui sous les ardeurs de sa vie agissante et militante, ou même qu'elle n'avait pas place dans cette puissante nature. Erreur, la force n'est pas exclusive de la tendresse, ou plutôt les vraies grandes âmes ont toutes un côté tendre, qu'elles ne montrent pas toujours, et dont on est d autant plus touché, quand on vient à le découvrir. Dès Annecy on en surprend dans le futur évêque d'Orléans les premières et charmantes révélations.
Sans parler de sa piété filiale, ses amitiés c étaient dès lors très vives ». Et de même, quelques années après à Paris, il ne s'amuse bien que si ceux qui sont ses amis sont là; et s'ils n'y sont pas, il est triste. Parlant d'une fête militaire où il s'était trouvé sans l'un d'eux : « Tristesse extrême, écrit-il, de ne pas le voir : lesautres obligés de me consoler. Avec lui tout me manquait. Oh ! le cœur!» Et il en sera ainsi toujours: l'amitié, ce sentiment qui, s'il n'occupe pas le sommet des affections, comme l'a écrit le P. Lacordaire, n'en est pas moins si noble, si pur, si doux, fut le besoin, le charme de son enfance, de sa jeunesse et de toute sa vie : toujours il lui faudra être entouré ; s'épancher, se donner : aimer et avoir des amis.
Il devait échapper de temps en temps à une telle nature quelques fautes; mais on ne le gâtait pas; le sentiment du devoir lui était inculqué fortement. Un jour, pour une espièglerie qu'il ne spécifie pas, ayant mérité un châtiment, il fut obligé, raconte-t-il, d'aller lui-même « chercher le fouet ».
Vers les derniers temps de son séjour à Annecy, sa mère avait loué « un petit jardin à la Puya, près d'une fontaine ». Que ce souvenir lui est resté doux au cœur, et que de fois il a voulu revoir ce lieu ! On appelle la Puya les premiers vergers qu'on rencontre en sortant d'Annecy, sur la pente du coteau, près du lac. C'était là qu'était l'étable d'un petit mouton qu'il avait et aimait beaucoup. Une brave femme, « la Françon », qui habitait une petite chaumière auprès, avait pris l'aimable enfant en grande affection ; son fils de même.
Sa mère avait un oncle, alors curé dans les Bauges, au petit village de Saint-François : vrai curé savoisien, « spirituel et gai, avec un fond de foi et de piété solides; franc comme l'or, généreux». Une lettre écrite par M?'deThiollaz. après une confirmation chez ce curé, fait le plus grand honneur a son zèle. Cet excellent homme secondait puissamment sa nièce dans l'éducation du jeune Félix. Elle allait le voir souvent, « par le Marquisat et la ruute de Faverges, a cheval ». Il servait de père à cette orpheline ; car elle Fêtait, ayant perdu sa mère à dix ans, et son père peu de temps après avoir mis son [ils au monde: il était son consolateur et son soutien. Il s'attachait l'enfant par de petits présents. 1 Mon oncle le curé me donnait des pièces de huit sols. » Il lui parlait du bon Dieu et cultivait ses goûts naissants de pieté; frappé de sa vive intelligence, il insista pour qu'on le lit promptement étudier. Sa mère l'envoya donc à six ans dans un modeste collège d'Annecy.
Mais son avenir n'était pas là. Ce petit enfant, au front large, aux yeux vifs, à la ligure rose, ouverte, épanouie sous ses cheveux noirs, qui joue sur les bords de ce lac, est pourtant l'élu de Dieu pour de grandes choses : et a ceux qu'il a choisis, qu'il les prenne dans un palais ou dans une chaumière, Dieu fait des dons en rapport avec leur mission: et, quels que soient les obstacles apparents, il ménage, il ordonne, avec l'art qui est le sien, toutes choses en vue de cette vocation : trame insensible, qu'on ne peut bien reconnaître qu'à la fin, et où l'on aperçoit quelquefois « des délicatesses, des jeux de bonté infinie», qui prosternent celui qui en a été l'objet dans un perpétuel Te Deum après un perpétuel Miserere: et tel est bien le sentiment d'humilité et de reconnaissance chrétiennes qui fut, toute sa vie, dominant chez l'évèque d'Orléans, « l'homme, a-t-on dit, et rien n'est plus vrai que cette parole, qui a été le plus fidèle à la grâce et à l'action de grâces l». Voici ce que, dans un de ses
1. Les derniers jours de J/-Tr Dupanloup. par M1Ie Netty du Boys. Écrit d'une grande délicatesse d'âme et d'un rare mérite de stvle.
premiers voyages à Annecy, il écrivait, après être allé respirer tous ces souvenirs : « J'ai revu la Puya, le Marquisat, les bords du lac, ses joncs, ses eaux bleues, ses montagnes; j'ai entendu le brisement si doux de ses vagues. J'ai revu la fontaine du coteau, ses eaux vives et limpides; la route des Bauges, les châtaigniers de la Puya, la terre couverte de leurs Heurs ; j'ai retrouvé la place de notre jardin, l'étable de mon mouton, la maison de la Françon, Pâtre de la chaumière, l'endroit où son fils m'apporta un oiseau pris dans le bois. J'ai causé avec un vieillard de ce temps-là. J'ai prié la sainte Vierge à sa petite chapelle, au pied du rocher : de là je voyais Annecy, mon enfance, mon départ pour Paris... et le reste ; et j'ai conclu, dans ces sentiments d'une douceur inexprimable : Amour, amour à ce Dieu qui m'a comblé de tant de biens, qui m'a béni d'une bénédiction si puissante, de stercore erigens pauperem, qui a dédié ma vie à la vérité, à la charité, à la chasteté, à l'honneur le plus pur...»
Dieu donc va prendre par la main cet enfant pour le transporter sur le théâtre illustre où tous les dons accumulés en lui doivent un jour se déployer : et voici pourquoi et comment eut lieu ce départ pour Paris, événement décisif dans son existence.
Samère n'était pas sans avoir à Annecy des chagrins; de plus, les rares facultés dont son fils était doué éclataient chaque jour : manifestement, ce n'était pas là un enfant ordinaire ; les plus grandes espérances semblaient permises au cœur maternel ; le vénérable curé les partageait et les encourageait. Il fallait ménager à cet enfant toutes les chances possibles d'avenir. Les gens de Savoie regardent volontiers vers Paris : sa mère du reste y avait des parents, et surtout une sœur, qui la réclamait avec instance. Toutefois, prudente et avisée, elle voulut voir d'abord si une existence lui serait possible, avec son enfant, près d'elle, dans cette grande ville : elle y fît donc au printemps de l'année 1809 un premier voyage qui la décida; l'enfant aussi fut enthousiasmé. Au retour il ne parlait
que de Paris : c Paris! Paris! » «- J'étais, dit-il. vain et sensible. »
Le second et définitif départ eut lieu au mois d'octobre de la même année, c Les parents de ma mère, dit-il, firent de vains efforts pour la retenir. Tante Gay se trouva mal. Moi, enchanté. Cela me donnait l'air lier avec mes camarades; je leur distribuai tout ce que j'avais. » « Dieu, ajoute-t-il, avait ses desseins, il nie menait à Saint-Sulpice. »
Il partit avec sa mère, une tante et une cousine. Qui les eût vues passer, cependant, ces trois pauvres femmes, avec cet enfant, « dans ce char de côté, où nous étions, dit-il, si bien, et fîmes un jour quatorze lieues », ou dans tel autre pauvre équipage, on voyageait comme on pouvait, eùt-il pu pressentir qu'elles le conduisaient à de telles destinées ? Son étonnante mémoire, après plus de quarante ans, avait encore présents tous les incidents de ce long itinéraire. « Nous couchâmes à Cruseilhes. Nous y arrivâmes le soir, aux lumières qu'on voyait de loin sur le coteau. Le lendemain, nous traversions Genève et y passions la nuit. Puis nous montions la montagne de Gex et jetions de là un dernier regard sur la Savoie. » C'est, en effet, le dernier point d'où l'on peut l'apercevoir. « Xous la regardâmes longtemps en lui disant adieu. » « Là, dit-il, au détour de la roche du Jura, une autre existence commence. Le visage est tourné ailleurs : quel bienfait ! »
Il continue, rappelant avec précision les noms des principaux pays qu'ils avaient traversés, et les détails qui avaient frappé son attentif regard : a ... Dole, laissant Besançon à droite : puis Dijon : puis Auxerre, son quai, son port, son aspect : je les reconnus bien plus tard: puis Sens ; Charenton ; Paris enfin. »
Oui, une autre existence commence : pleine pour sa mère de labeurs, non exempte pour lui de périls. Mais la Providence veillait.
Il arrivait à Paris au moment où l'empereur était à l'apogée de sa gloire : il garda le souvenir des fêtes données à l'occasion de son mariage : il avait alors neuf ans ; il en avait douze quand Louis XVIII fit son entrée
triomphante à Paris. Il assista plus d'une fois à des revues, à des spectacles militaires, sans éprouver cependant aucun attrait de ce côté. Quand il eut dix ans, sa mère, établie avec sa sœur, rue Saint-Jacques, non loin du collège Sainte-Barbe, eut l'ambition de l'y envoyer comme externe ; et, comme il avait quelque idée d'être architecte, on lui fit suivre aussi un cours de dessin, rue de l'Ecolede-Médecine. Sa mère en même temps l'envoya à un petit catéchisme qui se faisait à Saint-Etienne-du-Mont pour les jeunes enfants. « Mais je n'y trouvai, dit-il, aucun goût. Ce catéchisme nous était fait par un bon vieux prêtre que nous entendions à peine. On nous rassemblait non dans une chapelle de catéchisme, mais dans l'église, au milieu des allées et venues des fidèles. C'était d'ailleurs en hiver, et il faisait un froid glacial dans cette grande église. En un mot, il n'y avait là rien, ni pour nous recueillir, ni pour nous intéresser, ni pour gagner notre cœur à Dieu. De ce pauvre catéchisme on m'envoya bien un jour à confesse; le prêtre qui m'entendit était sans doute un bien bon prêtre, mais il me parut avoir quatrevingts ans, écouta froidement ma confession sans me rien demander, sans me rien dire, ni de doux, ni de sévère, et me congédia avec une pénitence. Bref, catéchistes et confesseurs de Saint-Etienne-du-Mont ne me plurent guère; je ne tardai pas, dès que cela me fut possible, à les laisser là l. » Ces expériences ne seront pas perdues pour lui.
En 1813, les deux sœurs s'étant séparées, sa mère vint s'établir seule, rue Saint-André-des-Arts, n° 36. « Ce chagrin, car il aimait beaucoup sa tante, éveilla, dit-il, en moi, le premier instinct vrai de la prière ; je demandais ardemment à Dieu la réunion de ma tante et de manière.» Il y eut alors pour cette mère et pour lui des moments difficiles. Elle s'écrasait de travail. Mais, ses ressources ayant diminué, l'enfant quitta Sainte-Barbe et aussi le catéchisme de Saint-Etienne-du-Mont, et, pendant quelque temps, ses études furent interrompues. Que de fois
1. L'Œuvre par excellence, ou Entretiens sur le catéchisme, p. 530.
alors la petite chapelle voisine, Notre-Dame de Bonne- Espérance, à Saint-Séverin,les vit agenouillés, tous deux, reniant et la mère, implorant un meilleur avenir! Il s'occupait cependant. I Admis dans une bonne famille du quartier », il y portait « ses dessins ». On s'intéressait à lui ; on lui prêtait des livres, on lui faisait faire des devoirs, des analyses d'histoire. « Ces relations, écrit-il, m 'élevèrent, me polirent. » Ce fut alors qu'il parla d'être avocat. En attendant, et quoiqu'il eût à peine douze ans, pour utiliser ses connaissances acquises, on le plaça chez un avoué de la rue Saint-Merry, appelé Schneider. On lui donnait quinze francs par mois. « Cela, dit-il, aidait ma mère. »
On pense bien qu'il faisait de fréquentes infidélités à son étude pour le jeu et la promenade. Voici comment il se peint lui-même à ce moment : « J'avais une nature vive, impétueuse à tous les jeux ; j'étais loin pourtant de me refuser au travail, j'étudiais avec une certaine satisfaction d'esprit : mais le divertissement, les courses, les parties de balles et de barres étaient pour moi le bonheur suprême. Je me souviens encore du transport, de la surabondance de joie et de vie que j'y trouvais ; c'était une véritable ivresse : j'y oubliais tout l. » « Je me passionnais, dit-il ailleurs, pour tout. Toutes mes facultés étaient ardentes. » Au fond, rien là sans doute que de fort innocent ; mais il était nécessaire que la piété, pour laquelle cet enfant était si bien fait, vint bientôt apporter un contrepoids aux périls qui pouvaient naître de ces dissipations et de ses relations.
Un premier coup de la grâce lui fut envoyé au plus fort même de ses divertissements. Laissons-le encore parler lui-même : « Vers ma douzième année, je m'étais lié assez intimement avec plusieurs enfants, tous un peu plus âgés que moi ; l'un d'eux, le plus distingué, avait même quinze ans. C'étaient des garçons assez spirituels, mais presque tous sans aucune religion. Leurs parents n'en avaient pas davantage. Nous nous réunissions sou-
1. VŒuvre par excellence, ou Entretiens sur le catéchisme, p. 536.
vent. Ce n'était pas une très bonne liaison, et elle me rendit un moment pire que jamais. Toutefois ce fut là même que le bon Dieu vint me chercher pour me sauver. Voici comment la chose arriva. Un dimanche, c'était le 12 juin 1814, le premier dimanche de la Fête-Dieu, nous étions tous rassemblés chez l'un de mes camarades qui demeurait près de l'église Saint-Sulpice. Tout à coup nos jeux furent interrompus par le chant des hymnes et des cantiques, qui retentissait dans la rue : c'était la procession qui passait sous nos fenêtres ; le saint Sacrement sortait de l'église pour la première fois depuis bien des années. Il était enfin permis au bon Pasteur de se montrer à son peuple, d'aller lui-même chercher les brebis égarées, et il m'est doux de penser et de dire que je fus peut-être retrouvé ce jour-là.
» Quoi qu'il en soit de cette pensée, qui a toujours été chère à mon cœur, nous nous mîmes tous à regarder. Le clergé était nombreux ; tout le Grand Séminaire s'y trouvait : les fleuristes, les thuriféraires, en robes blanches avec de belles ceintures hleues, formaient la troupe angélique; le concours du peuple était immense : c'était un spectacle plein de charme et de majesté. Je dois à mes pauvres amis d'autrefois ce témoignage que, sauf une plaisanterie ridicule, ils furent tous très respectueux. Pour moi, ce fut quelque chose de plus ; cette procession me rappela celles que j'avais vues dans mon pays, dans ma toute petite enfance. J'éprouvai à ce souvenir un sentiment indéfinissable. Je fus aussi très frappé en voyant les nombreux enfants des catéchismes de Saint-Sulpice qui marchaient, en habits de fête, avec leurs bannières, sur deux longues files, à la tète de la procession. » L'enfant de la Savoie devait être en effet autrement frappé de ce spectacle que ces petits Parisiens sans religion. « Mais tout cela malheureusement, ajoute-t-il, fut une impression très fugitive. La procession s'éloigna, et avec elle toute renaissance profonde de sentiments chrétiens en mon cœur. Toutefois il resta de ce religieux spectacle un trait dans mon àme. Les jours suivants le contraste de ces pieux enfants avec notre triste vie me revenait par-
fuis en souvenir, et je me prenais à m 'attrister d'être sur
la terre presque sans religion. »
Ainsi la foi de sa mère, qu'il avait apportée de Savoie, était au fond de son âme, et le vent des dissipations de son âge et de Paris avait bien pu l'obscurcir, la couvrir de poussière, mais non pas l'emporter.
Deux maladies terribles qu'il eut coup sur coup, vers ce temps-là, furent peut-être deux autres grâces. Il fut dix-huit jours sans connaissance. « Si jetais mort!» écrit-il. f Vn bon et charitable médecin » le sauva. La mort vue de si près lui laissa des impressions salutaires. C'étaient là autant de lointaines préparations à la première communion qui allait venir.
Ce mot fut enfin prononcé. « Je ne le repoussai pas, dit-il. C'est un mot aimable: il n'effraye point, il touche même un enfant à son insu. Il a un charme secret dont l'enfant ne se rend pas compte, le purifie même à l'avance, élève son âme dans une région supérieure et sereine. »
On le présenta donc à Saint-Séverin, sa paroisse; mais il ne fut pas admis, i J'aime à penser, dit-il, que Dieu me voulait à Saint-Sulpice. A Saint-Séverin, on me trouva trop jeune; j'avais pourtant douze ans et demi! Les prêtres de Saint-Séverin étaient d'anciens jansénistes; j'appris cela depuis. Je fus étonné de leur refus, mais pas très mécontent: dans la disposition vague et confuse où j'étais alors, je n'aurais pas été très fâché que cette grande affaire de ma première communion se fût trouvée encore retardée sans que ce fût de ma faute. Enfin on rue conduisit a Saint-Sulpice. »
Le voila où Dieu l'attend, i Ce fut un rayon de grâce ineffable. » Tout son avenir allait se décider là. Rien ne correspondait mieux a ce que Dieu avait mis d'exquis en lui que ce qu'il allait trouver dans ce catéchisme. Par toutes les délicatesses, les noblesses, les sensibilités de cette nature si Lien faite pour goûter les choses de l'âme et les choses de Dieu, il allait être saisi, enflammé, transfiguré. Il La raconté lui-même dans un récit que nous regrettons de ne pouvoir placer tout entier sous les yeux du lecteur; nous en emprunterons du moins les princi-