CHAPITRE XI
L'abbé Dupanloup, Supérieur du Petit Séminaire de Saint-Nicolas
(suite)
Conversion du prince de Tallevrand
Dans un discours prononcé à l'Assemblée Constituante, en 1791, sur la grave question de l'enseignement, M. de Tallevrand avait dit, à propos de l'éducation des jeunes filles: v< La présence d'une jeune fille purifie le lieu qu'elle habite, et l'innocence commande à ce qui l'entoure le repentir ou la vertu. » Il devait éprouver lui-même la vérité de sa parole. La Providence plaça près de lui, à la fin de sa vie, précisément une jeune fille, dont la piété, à ce moment où son âme se tournait vers de graves pensées, lui fit une de ces impressions douces et pénétrantes, auxquelles l'homme résiste difficilement. C'était M"' Pauline de Périgord, fille de Mme la duebesse de Dino et petite-nièce de M. de Tallevrand. Elle fit sa première communion à Londres, pendant que M. de Tallevrand y était ambassadeur, et le prince fut si vivement frappé de ce que la religion avait développé en elle d'admirables qualités, qu'il ne put s'empêcher de dire cette autre remarquable parole : « Que la piété d'une jeune fille est une chose touchante, etque l'incrédulité, chez les femmes surtout, est contre nature! » A Paris, la petite nièce de M. de Tallevrand avait pour confesseur l'abbé Dupanloup. Ce nom parvint ainsi aux oreilles du vieux diplomate, et ce qu'il en entendait dire, ce qu'il pouvait constater luimême de la sagesse et de l'efficacité de sa direction, lui inspira le désir de faire sa connaissance. On fit donc parvenir à l'abbé Dupanloup, pour le 2 février 1838,
jour anniversaire de la naissance du prince, une invitation. Cette invitation, il crut devoir la décliner, en s'excusant sur ce que, depuis qu'il était Supérieur du Petit Séminaire, il n'avait jamais dîné au dehors. H. de Talleyrand, en l'apprenant, dit ces paroles singulièi « Ce refus m'étonne; on m'avait dit que l'abbé Dupanloup était un homme d'esprit. Il aurait dû comprendre de queue importance était son entrée dans cette maison, i On crut voir là un indice de plus des pensées secrètes du prince; aussi, quelque temps après, une nouvelle invitation ayant été faite à l'abbé Dupanloup, il crut cette fois, sur le conseil formel de M?1 de Quélen, devoir l'accepter. Laissous-le ici parler lui-même :
« Faut-il vous dire toutes mes pensées en y allant, mes craintes, mes espérances, mes dispositions"?... J'étais sérieusement contrarié, triste même, de me trouver, sans trop savoir comment, condamné à ces relations, comprenant d'ailleurs l'importance et craignant l'inutilité de ma démarche... Faut-il vous l'avouer même? J'ttais comme tout le monde., croyant très peu à la bonne foi du prince de Talleyrand, sachant son habileté et n'en ayant aucune, trouvant tout cela embarrassant, et cependant obligé, par le devoir de mon ministère et par ma conscience, à le subir ; mais, en revanche, décide à marcher droit et à ne pas accepter un rôle, en supposant qu'on m'en eût préparé un. Je franchis le seuil de l'hôtel de M. de Talleyrand dans ces dispositions, me confiant d'ailleurs à Dieu qui savait ma droiture, et lui demandant de me faire éviter l'extrême rigueur qui eût été inconvenante et coupable vis-à-vis de la bonne foi, d'un retour sincère, mais lui demandant aussi d'épargner à mon ministère le malheur de la plus petite faiblesse. »
Cette première entrevue mérite qu'on s'y arrête ; nous lui en emprunterons le détail :
« J'entrai enfin..., le prince me reçut avec une extrême bienveillance ; il était assis dans un de ces grands fauteuils, longs et larges, où il se tenait habituellement : c'est de là qu'il dominait tout ce qui l'entourait, si absolument et si poliment toutefois, de son regard élevé, de