‹ Vie de mgr. Dupanloup (volume 2)Chapitre 134 sur 326 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

sa parole brève, rare, spirituelle et si accentuée. Je trouvai dans ce salon beaucoup plus de monde que je n'avais prévu. J'arrivai cependant jusqu'à lui. Après l'échange des premiers témoignages de mon respect et de sa bienveillance, on me présenta, il m'offrit lui-même un fauteuil près de lui : je crus devoir accepter simplement et prendre cette place sans cérémonie.

» La conversation s'engagea : quoique parfaitement respectueux au dehors comme il convenait, je n'éprouvais au dedans qu'un profond sentiment de compassion et de tristesse à la vue de ce vieillard, mais sans trouble ni embarras; M. de Talleyrand ne m'en a jamais inspiré. On m'a dit depuis que c'était l'homme qui imposait le plus, et que de tant d'hommes supérieurs de la cour impériale, c'était le seul qui embarrassât quelquefois l'empereur par son esprit, par la hauteur, la promptitude et la justesse de ses vues, par la froideur et la vivacité de ses réparties, par sa constante impassibilité. Je fus haureux d'ignorer ces choses, et voilà pourquoi je n'ai jamais été embarrassé devant lui un seul instant..,. Ses soins pour moi furent constants pendant tout le dîner ; c'était presque toujours à moi qu'il semblait adresser la parole ; je lui répondais avec d'autant plus de simplicité et de confiance que la bienveillance pour moi était universelle, manifestement réfléchie, attentive... Le dîner fini, il reprit sa place au salon et aussi à la conversation, qui, pendant une heure, fut très animée. On ne parla que de Saint-Sulpice, du séminaire, des anciens sulpiciens qui avaient été ses maîtres, des plus forts théologiens de cette société et de ce temps, de M. Emery spécialement, dont il louait avec une grande effusion de cœur la haute vertu et l'admirable conduite dans des circonstances difficiles. Le beau mot de Fénelon mourant, à Louis XIV : a Je ne connais rien de plus apostolique ni de plus vénérable que Saint-Sulpice », fut cité plusieurs fois ; il rappelait les beaux souvenirs de l'Eglise de France, ses jours d'épreuves, toujours pour elle les plus glorieux, qui l'amenèrent comme naturellement à faire un magnifique et touchant éloge du vénérable Pie VIL Je ne pus, en sortant, m'em-

lit VIE DE MONSEIGNEUR DUPANLOUP.

pêcher de me dire à moi-même : Voilà bien une des plus édifiantes conversations qui se soient tenues dans Paris ; il ne manquait vraiment qu'une croix sur cette poitrine pour me persuader que je conversais avec un des plus vénérables évêques de France. »

C'étaient là d'excellents préliminaires, mais des préliminaires seulement. M. de Talleyrand devait traiter cette négociation à sa manière, avec sa lenteur et sa circonspection accoutumée : mais il importait souverainement que le prêtre avec qui il l'entamait ne la lit pas échouer. Il n'y avait pas là une seule faute à faire. Non seulement il fallait ne blesser en rien un tel appréciateur de toutes les convenances, même sacerdotales; mais pour gagner jusqu'au bout sa confiance, que de précautions étaient nécessaires, que de ménagements, que de délicatesses, qui sont un devoir sacré pour le ministre de Dieu, car Dieu les a lui-même pour les âmes. C'est-à-dire qu'il fallait ce qu'il y avait précisément dans l'abbé Dnpanloup, toutes les vertus du prêtre, avec un tact parfait et un sentiment des nuances, exquis. Sa prudence, sa mesure, comme son zèle, furent admirables.

Peu de jours après, le 3 mars, le prince de Talleyrand eut occasion de prononcer à l'Académie des sciences morales et politiques un discours qui fut fort remarqué, et qui était comme son adieu au public. On fut frappé de voir cet homme qu'on croyait, qu'on disait mourant, en si pleine posession encore de ses merveilleuses facultés ; mais ceux-là seulement qui regardaient plus loin que les apparences purent apprécier toute la portée des paroles par lesquelles il s'était complu à taire l'éloge de la théologie et surtout de la droiture et de la bonne foi publique, lui que tant de gens se représentaient comme le type du politique sans conscience, et à proclamer la religion du devoir. En relisant la veille ce dernier mot : « Voilà, avait-il dit, qui plaira à l'abbé Dupanloup. » Et lorsque celui-ci, auquel il s'était empressé d'en envoyer un exemplaire, ainsi qu'a l'archevêque de Paris, se présenta chez lui, conduit par la jeune fille que le prince appelait son ange, pour l'en remercier : « Eh bien, monsieur l'abbé,

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