CHAPITRE XI
lui dit-il, j'ai parlé du devoir dans mon discours à l'Académie... J'ai voulu le faire en cette occasion. » Les réponses de l'abbé Dupanloup exprimèrent la consolation, il n'osait dire encore les espérances que ces graves paroles avaient données à l'archevêque et à lui-même. « J'ai fait l'éloge de la théologie, ajouta le prince ; ce que j'ai dit est certain, et je suis bien aise de l'avoir fait remarquer. » (( La conversation, raconte l'abbé Dupanloup, continua très gravement sur ces matières. Il revint de nouveau à l'éloge de l'ancienne Eglise de France, puis aux Sulpiciens. .. Les immenses événements qui avaient traversé sa vie n'avaient pu effacer ce souvenir, et un homme assurément digne de toute confiance, le comte A. de Noailles,qui l'accompagnait à Vienne en 1815, lui avait entendu dire alors ces propres paroles: ((Quand je suis triste, je pense à Saint-Sulpiee : malgré bien des choses, c'est encore le meilleur et le plus heureux temps de ma vie. »
La conversation se soutint ainsi, puis devint plus sérieuse, et prit même à la tin une teinte de mélancolie touchante, quand il en vint, lui qui n'aimait pas à se plaindre, à parler de sa santé, dans laquelle il avait depuis quelques jours éprouvé quelques atteintes : « Je suis vieux, monsieur l'abbé, dit-il, je suis bien vieux!... Cette saison est bien mauvaise..., je vais mal..., oui, cela va mal. »
Malgré le silence qui suivit ces paroles, l'abbé Dupanloup n'osa pourtant point faire un pas en avant. Seulement, M. de Talleyrand ayant lui-même rompu le silence par ces mots: « Comment avez-vous trouvé MmedeDino?» il répondit : « Bien souffrante, mon prince, mais plus occupée de vous que d'elle. — C'est vrai, » dit le prince. Encouragé par ce mot l'abbé ajouta : « J'ai trouvé Mme de Dino et sa fille bien profondement, bien sérieusement occupées de vous. » Le prince le regarda avec une expression reconnaissante et attendrie, sans répondre une seule parole.
A ce moment, l'abbé se leva pour se retirer. « J'aurais eu tort, dit-il, d'aller plus vite, car pour qui le connaissait bien, il parait qu'il y aurait eu plus que de la maladresse
à le pousser trop violemment dans cette voie ; il fallait au contraire laisser à ses différentes impressions le temps de se développer, et rien ne se faisait vite chez lui ; il avait une confiance infinie dans le temps qui lui a été fidèle jusque dans la mort. J'ai appris depuis qu'il m'avait su un gré extrême de ma réserve. » Cette réserve était gardée autour de lui par ceux mêmes qui, désirant le plus ardemment sa conversion, observant avec tendresse et respect le travail secret de sa conscience, et recueillant ses moindres paroles, savaient néanmoins dissimuler leur joie, de peur que leur émotion ne parût un essai d'influence sur le prince, qui n'en admettait pas1.
Cependant l'abbé Dupanloup ne pouvait pas se tenir toujours aux avenues de cette âme. Le prince parlait de lui avec grande estime, le voyait avec plaisir, le redemandai! souvent. Il crut devoir essayer enfin, quoique avec beaucoup de ménagement encore, une tentative plus directe, en lui oiïrant, comme remerciement pour le présent qu'il lui avait fait de son discours à l'Académie, Le Christianisme présenté aux hommes du monde, ex! mit des œuvres de Fénelon. La lettre suivante accompagnait cet hommage :
<( Prince, M,le Pauline de Périgord m'assure que je ne serai pas trop indiscret si je prends la liberté de vous offrir l'hommage d'un travail fort simple et fort humble, mais auquel le nom de Fénelon a donné quelque prix et peut-être un succès utile, et l'extrême bonté que vous
1. t Oa a dit que M. de Talleyrand avait été circonvenu. Je déclare que non seulement cela n'est pas, niais cela était impossible. L'affirmer ce n'est pas connaître M. de Talleyrand. M. do Talleyrand ne
souffrait d'avis que ceux qu'il demandait, et le sentiment de réserve et de respect que je l'ai vu constamment imposer à ceux qui l'entouraient et qui lui étaient le plus chers, demeure pour moi la preuve indubitable que personne n'eût osé lui en donner un, et je sais d'ailleurs positivement que personne ne l'a osé. Mais ce qu'il sera plus ju-te de dire, et ce qu'on ne dira pas assez, c'est l'ardeur des vœux, les sollicitudes, les prières, les craintes et les espérances dont furent entourés les derniers moments de sa vie : qu'on dise, si l'on veut, qu'il y a eu violence alors; oui, mais c'est au ciel que la violence a été faite. » — Récit de l'abbé Dupanloup.