CHAPITRE XI
avez eue pour moi il y a quelque temps m'encouragerait encore à cette indiscrétion.
» Il est bien vrai que quelques pages rares, et pourtant trop nombreuses, sont de moi dans ces six volumes; mais ce n'est pas là ce que j'oserais vous présenter en échange du discours prononcé à l'Académie, et dont vous avez bien voulu me destiner un exemplaire : c'est par Fénelon que j'essaye d'acquitter ma reconnaissance, et de vous rendre quelque chose de ce plaisir si délicat que j'ai éprouvé en lisant ces quelques pages, dont il ne m'est permis de parler ici qu'avec une respectueuse réserve : c'est donc à la faveur et comme à l'abri d'un si grand nom que j'ose me présenter à votre indulgente bonté.
» Ce qui ajoute à ma confiance, Prince, c'est que le génie, les vertus, le caractère sacré de l'archevêque de Cambrai, et surtout ses malheurs et son admirable retour, donnent à sa vie quelque chose d'incom parable et dachevé, à sa parole une force, une douceur irrésistibles, à sa mémoire enfin je ne sais quoi de vénérable et d'attendrissant. Oserai-je vous le dire encore en toute simplicité? Fénelon fut comme vous élève de Saint-Sulpice, il en conserva toute sa vie le souvenir, et, mourant, il écrivait à Louis XIV : «Je ne connais rien de plus apostolique et de plus vénérable que Saint-Sulpice. » Lorsque j'ai retrouvé dans votre discours cette profonde et aimable reconnaissance de Fénelon pour ceux qui avaient élevé sa jeunesse cléricale, lorsque je vous ai entendu à son exemple vous faire une joie des souvenirs de Saint-Sulpice, et louer avec effusion de cœur les maîtres vénérables de vos premières années, lorsque parmi tous les souvenirs d'une vie si traversée, les beaux jours de l'ancienne Eglise de France que vous avez vu briller et s'évanouir, sont vos souvenirs les plus profonds, les plus familiers et les plus cbers, enfant ignoré de Saint-Sulpice et admirateur obscur de Fénelon, je me suis senti ému, et j'ai eu la confiance qu'un livre protégé par un si grand nom serait bien accueilli de vous.
» Il le sera peut-être aussi présenté par les mains de cette enfant, véritable ange de grâce et de piété, dont les soins, la tendresse et l'innocence entourent votre vieil-
Jesse : sa noble simplicité, son angélique candeur vous rappellent ce pieux et auguste vieillard, dont le nom et les vertus sont pour vous un héritage si cher : homme saint et véritablement apostolique qui nous bénissait tous avec une majesté si douce, que l'Eglise de Paris a vu vieillir dans la longue et laborieuse carrière du devoir, qu'elle a vu mourir dans la paix des justes, et dont la mémoire sera à jamais en bénédiction. — Lundi, -20 mars 1838. »
Le lecteur sentira les délicatesses et les habiletés de cette lettre. Mais comment serait-elle accueillie? Le billet suivant, de M",e de Dino, vint bientôt le lui apprendre, et calmer ses inquiétudes :
« Je ne veux pas perdre une minute pour vous dire, Monsieur l'abbé, que votre admirable lettre a provoque une grande conversation entre mon oncle et moi. J'en espère de bons résultats et je viens en réjouir rotre bon cœur. J'en suis encore si émue que ma main tremble. »
En effet, la lettre de l'abbé Dupanloup avait si Tort touché M. de Talleyrand,que M e la duchesse de Dino étant venue dans sa chambre, comme il la tenait encore a la main, il la lui lit relire tout haut, et dans la grave conversation qui suivit cette lecture, il était allé jusqu'à dire : I Si je tombais sérieusement malade, je demanderais un prêtre : pensez-vous que l'abbé Dupanloup viendrait avec plaisir? » i le n'en doute pas, avait répondu M de Dino; mais, pour qu'il pût vous être utile, il faudrait que vous fussiez rentré dans l'ordre commun dont vous êtes malheureusement sorti. — Oui, avait-il repris, j'ai quelque chose à faire vis-à-vis de Dieu; je le sais, il y a même longtemps que j'y songe. » Et après que Mme de Dino, à qui l'archevêque avait bien expliqué la situation, lui eût dit clairement ce qu'on souhaitait de lui : « Eh bien, dit-il, puisque j'ai quelque chose à faire de plus, je ne dois pas tarder, je ne veux pas que jamais on attribue ce que je ferai à la faiblesse de l'âge : je le dois faire dans le mois même de mon discours à l'Académie. »
Quelques jours après, l'abbé Dupanloup recevait la lettre suivante :