CHAPITRE XI
(( Tous les souvenirs 'que vous invoquez, Monsieur l'abbé, me sont en effet bien chers, et je vous remercie d'avoir deviné la place qu'ils ont conservée dans ma pensée et dans mon cœur... Mais pour me faire apprécier dignement l'ouvrage que vous avez bien voulu m'en vo ver par mon jeune ange gardien, il suffisait, Monsieur l'abbé, qu'il vînt de vous. J'y ai cherche tout de suite les pages dont vous parlez trop modestement, et j'y ai remarqué avec une satisfaction particulière le passage suivant : Cet homme extraordinaire sembla apporter ici ce coup (Vceil invincible qui le faisait triompher dan* les batailles lorsque Jugeant que Vimpiété et l'anarchie étaient sœurs] il les fit taire toutes deux à la fois devant sa redoutable épée, etc. J'espère avoir bientôt, Monsieur l'abbé, le plaisir de vous renouveler moi-même tous mes remerciements et l'expression de mes sentiments les plus distingués — Paris, -29 mars 1838.
» Le Prince de Talleyraxd. »
Sur ces entrefaites le prince étant venu à perdre son frère, l'abbé Dupanloup vint lui faire ses compliments de condoléance, et eut avec lui une troisième conversation, si remarquable au point de vue du travail intérieur qu'elle révèle chez M. de Talleyrand, que nous ne ferons pas difficulté de la citer. «Je fus surtout frappé, dit l'abbé Dupanloup, de la fermeté paisible et religieuse avec laquelle il m'entretint pendant une demi-heure de la mort et de la nécessité de s'y préparer Loin que ces tristes et graves pensées l'agitassent, il paraissait s'y complaire, et ce fut dans cette conversation même qu'il me raconta une anecdote qu'il avait déjà racontée la veille dans son salon. « Il s'est passé, me dit-il, ces jours-ci quelque chose de curieux à la Chambre des députés, dans la salle des conférences. On y parlait de la mort de mon frère qui, depuis quatre ans, privé de ses facultés, n'avait pu se reconnaître avant de mourir. « Je voudrais mourir comme cela, dit M.*w. Nous faisons un ménage excellent, ma femme et moi, mais nous sommes en dissentiment sur ce seul point. Ma femme voudrait se reconnaître avant de mourir,
2ffg VIE DE MONSEIGNEUR DUPANLOUP.
moi, je voudrais mourir de mort subite... foudro\ Puis, s'adressant à M. Royer-Collard, qui était présent : «Qu'en pensez-vous, monsieur Royer-Collard? lui dit-il.
— Monsieur, lui répondit M. Royer-Collard, quand on se donne droit de tout dire, on s'expose à tout entendre : le vœu que vous formez est animal. — Vous êtes bien sévère, répondit M. ***, un peu étonné. — Non, je suis juste.
— Vous pensez donc à la mort? — Oui, monsieur, tous l«s jours. >) Un peu déconcerté, M. *** se tourna vers un autre député qui se trouvait là, et avait tout entendu: « Et vous, monsieur B..., étes-vousdu même avis? — Oui. monsieur, i
i Cette anecdote lui plaisait à dire, et il y avait une intention évidente dans sa manière de me la rapporter. Cela devint beaucoup plus sensible pour moi, lorsque, sans me donner le temps de lui communiquer l'impression étrange que me faisait un trait aussi singulier, raconté par lui a moi, il reprit, comme font quelquefois les vieillards, ce qu'il venait de dire, et me le raconta une seconde fois, avec une cbaleuret une accentuation extraordinaires, et quand il fut revenu à ce mot : foudroyé, il s'arrêta tout à coup, et ajouta d'une voix basse, quoique forte : Mourir d'un coup de foudre! c'est trop fort! et l'expression de sa physionomie acheva sa pens
» Suivit la conversation la plus grave et la plus religieuse. « Il est certain, lui dis-je alors, qu'après une longue vie, mêlée de tant d'agitations, il est souverainement raisonnable de souhaiter au moins quelques moments de paix pour se reconnaître avant de mourir. — C'est évident, monsieur l'abbé, me répondit-il. — Je sors, lui dis-je, de chez une jeune malade qui ne forme pas le vœu de M.***, et qui, sans me permettre de juger M.***, que je n'ai pas l'honneur de connaître, a certainement moins à redouter l'accomplissement d'un pareil vœu. i Il sourit ; je descendais de chez sa jeune nièce, malade depuis quelques jours. « Pauline, me dit-il, n'est-ce pas que c'est un ange ? »
» La conversation avait été longue, et je me retirais. Il me retint, me demanda de ne pas le quitter si vite ; cha-