CHAPITRE XI
nature à être racontée, même confidentiellement. Dieu seul sait le secret de sa miséricorde et les voies de sa grâce dans cette àme. »
Le soir, l'abbé Dupanloup, qui avait passé à peu près toute cette journée chez le malade, se retira au Petit Séminaire, mais le lendemain de très bonne heure, il était chez le prince. La nuit avait été mauvaise, et M. de Talleyrand, pleinement maître de lui-même nonobstant la souffrance, voulut se rendre compte exactement de son état. « Docteur, dit-il à M. Ouveilhier, je veux savoir où j'en suis ; dites-moi la vérité. — Nous ne pouvons savoir, répondit l'excellent docteur, ce que Dieu veut faire de nous : un mal comme celui que vous avez est toujours grave. » Le prince, sans s'émouvoir et d'un air recueilli, le remercia. L'abbé Dupanloup, impatient de conclure, avait songé d'abord à faire précéder sa visite d'une lettre très pressante, et il la rédigea ; mais Dieu lui envoya une meilleure inspiration : ce fut de députer au prince, à cet effet, celle qu'il appelait son ange gardien. La courageuse jeune fille, avant daller remplir ce suprême devoir, demanda à l'abbé de la bénir. Il le fit, mais non sans éclater en larmes d'attendrissement ; bientôt après elle revint, disant : (( Monsieur l'abbé, mon oncle sera bien heureux de vous recevoir. » «Jugez, dit l'abbé Dupanloup, de ma position : moi, prêtre, en présence de cette àme que je savais déjà repentante, mais non réconciliée ; moi, si jeune, en présence de ce vieillard sous la menace d'un péril imminent!... Dieu permit que malgré les angoisses de mon cœur je n'en fusse pas troublé ; je l'en ai béni mille fois depuis ; c'était évidemment et dans la rigueur du mot une grâce d'état... Je lui parlai dans les termes les plus forts et les plus énergiques... Je ne lui cachai pas qu'il touchait au terme de son orageuse carrière, que la vie allait s'éteindre pour lui... Je n'étais plus -le maître de mon zèle ; j'étais pressé du besoin d'arracher cette àme à une mort effrayante, à un danger pire que la mort, au péril de mourir dans un repentir commencé mais imparfait. Ma conscience m'aurait reproché une faiblesse comme un crime, et, je dois le dire, j'aurais trahi les dé-
sirs mêmes du malade qui m'écoutail. Car je n'oublierai jamais le véritable épanouissement de reconnaissance qui se peignait sur son visage, l'avidité de son regard tandis qu'il m'écoutail. « Oui, oui, je veux tout cela, me dit-il en m'offrant sa main et en saisissant la mienne avec la plus sensible émotion ; je le veux, vous le savez, je vous l'ai dit déjà ; je l'ai dit à Mœe de Dino ; » et continuant la conversation intime de la veille, faisant justice complète de sa vie entière l, il eût immédiatement commencé l'œuvre de sa réconciliation avec Dieu, si je ne lui avais fait observer que sa confession ne pouvait avoir lieu qu'après sa déclaration, préliminaire indispensable de sa réconciliation avec Dieu devant l'Eglise. « C'est juste, me répondit-il : alors je veux voir Mmc de Dino, je veux relire ces deux actes avec elle, je veux y ajouter quelque cbose et nous terminerons ensuite. » Il y avait de la forte dansa voix quand il parlait ainsi, <it cette pensée me consola un peu de ce nouveau retardement. »
Avec les apparences de la légèreté et de l'insouciance, M. de Talleyrand aimait à méditer profondément tout ce qu'il faisait; en toutes choses il tenait à délibérer et à agir personnellement et par lui-même, et nulle influence humaine n'était capable de modifier une résolution qu'il avait prise. Mais le temps lui serait-il accordé? On conçoit les angoisses de l'abbé Dupanloup pendant ces atermoiements; l'archevêque de Paris n'était pas moins inquiet, et des messages allaient sans cesse de lui à l'abbé Dupanloup et de l'abbé Dupanloup à lui. Le public aussi était vivement préoccupé. La foule des visiteurs affluait
I. Ce texte est absolument décisif; car ici il n'y a pas à alléguer une illusion possible cbez l'abbé Dupanloup : non, pas plus que la veille et moins encore, il ne pouvait se tromper sur le sens des paroles de M. de Talleyrand. Du reste, sa haute sincérité éclate dans ces détails mêmes, dans la mention de tous ces atermoiements fàcbeux, dont i! ne dissimule aucun. De ce que, par là, M. de Talleyrand exposait sa réconciliation avec Dieu, conclure qu'il n'avait qu'un but, dans ce prétendu jeu, sa réconciliation extérieure avec l'Eglise pour obtenir par une rétractation la sépulture ecclésiastique, serait très mal raisonner; car il n'exposait pas moins, par ces délais, sa rétraction que sa confession. Non, cela ne prouve qu'une cbose, les babitudes dilatoires de M. de Talleyrand.