CHAPITRE PREMIER
Sulpice, au même moment, un monsieur de Keravenant * qui, voyant ma peine, m'appela vers lui, me regarda très attentivement, avec grande bonté, et me dit : « Eh bien moi, mon enfant, je vous recevrai : M. Dehansv est trop occupé; venez demain à mon confessionnal. » Je fus très fidèle à l'heure dite : c'était dans la chapelle de saint Jean-Baptiste. Comme elle est restée dans mon souvenir, cette chapelle ! Quand je vis M. de Keravenant paraître en surplis et entrer dans le confessionnal, le cœur nie battit bien fort. Je m'agenouillai à ma place; il m'encouragea beaucoup, m'aida par ses questions, me fit faire une bonne confession, et je sortis très heureux. Je me souviens encore du bonheur et de l'entrain avec lesquels j'allai faire ma partie de barres au Luxembourg. Jamais je ne m'étais senti si léger, jamais mes camarades ne m'avaient vu si intrépide à la course, sans se douter de ce qui, ce jour-là, m'avait encore rendu meilleur coureur qu'à l'ordinaire.
y* Tout commençait donc à s'améliorer dans ma vie avec le catéchisme. Je dois dire cependant que, dans les commencements, j'eus encore quelquefois la tentation d'y manquer, et, partage entre le plaisir du jeu de barres et le bonheur du catéchisme, je succombai une fois pour le Luxembourg. Mais cette tentation ne dura guère: le goût du catéchisme ne tarda pas à l'emporter même sur la passion du jeu.
» Deux choses y contribuèrent puissamment : les Cantiques : nous les chantions de tout notre cœur, et ils faisaient pénétrer peu à peu, par la douceur et l'énergie du chant, les pensées, les maximes, les plus nobles sentiments de la foi dans nos âmes; à dire vrai, c'était la vie du catéchisme; et les Diligences ou Analyses : elles m'inspiraient la piété, me persuadaient la vérité, la vertu.
» Vint le catéchisme de semaine ; » c'est-à-dire le catéchisme qui prépare directement à la première communion ; « celui de Pâques d'abord: mais je n'en fus point.
1. C'est le prêtre qui avait assisté Georges Cadoudal. — Il fut plus tard curé de Saint-Germain-des-Prés.
J'étais arrivé trop tard au catéchisme du dimanche. Je fus remis au catéchisme et à la première communion de la Pentecôte. Quand arriva l'époque du catéchisme de semaine de la Pentecôte, et que je m'entendis proclamer un des premiers sur la liste des enfants admis, ma joie, quoique très grave, fut très vive, et je me reposai enfin avec une sécurité pleine de douceur dans cette pensée : Je vais donc faire ma première communion !
* Nous en éprouvions même tous une certaine tierté, qui nous engageait bien avant dans la nécessité de devenir bons et sages. Sans doute, comme je l'ai dit, ce nom de « première communion » est un nom aimable ; il plaît à l'enfance et à tous les aires; mais il est bien sérieux aussi et bien puissant pour obliger un enfant à rentrer en luimême, et pour le rendre tout à coup raisonnable et réfléchi.
» Les instructions spéciales du catéchisme de semaine commencèrent immédiatement. Je faisais des Diligences sur chacune de ces instructions, et j'y ajoutais toujours, selon l'usage, une prière et une bonne résolution. Toutes mes journées, ma vie entière y était donc prise : toutes mes affections, tous mes sentiments, toute mon âme était là, pendant les trois mois que dura ce catéchisme. La première communion était le grand but à atteindre; l'unique objet de mes pensées. Nous sentions aussi que nos catéchistes ne pensaient plus qu'à nous, qu'ils nous avaient donné leur cœur; et le nôtre s'attachait à eux de plus en plus.
» J'étais très jeune, et j'avais très peu de livres, mais ils étaient très bons : je les relisais sans cesse, et je m'en aidais pour faire mes analyses. Je m'appliquais particulièrement à bien faire, à bien rédiger les prières et la résolution que, selon l'usage du catéchisme, j'ajoutais à la fin de chaque Diligence. Puen n'était meilleur et plus efficace pour mettre de bons sentiments et de bonnes résolutions dans nos âmes.
» Il y avait quelquefois cent, cent cinquante analyses; et quel bonheur de s'entendre nommer parmi les premiers cachets! quelle gloire d'obtenir une palme d'hon-