CHAPITRE XTI
dans un ordre inconnu pour moi. Mon saisissement était au comble. »
Il y revint donc, et souvent ; et ce qu'il écrit par exemple des chefs-d'œuvre de Raphaël, de Michel-Ange, du Dominiquin, prouve bien ce que nous disions tout à l'heure des intuitions de sa riche nature :
(( Raphaël est céleste, il brille de génie... il éclate... et avec une élévation, une tendresse, un feu divin qui ravit. Le Dominiquin, dans la communion de saint Jérôme, est sublime... Raphaël, plus céleste, moins humain, échappe à l'admiration... C'est une flamme pure;... un trait surnaturel ; ses couleurs, ses images, ses types, tout est pris dans les cieux. Toutes ses créations, jusqu'aux vieillards, jusqu'à son saint Jean-Baptiste, tout cela est du ciel...
» Cette Vierge est admirable... Cet ange, c'est un ange, ce n'est pas une ligure mortelle ; il n*y a pas d'enfant comme cela sur la terre. L'amour antique est une grossièreté auprès de cette créature nouvelle dont le christianisme a révélé les traits à Raphaël.
» Ce Jean-Baptiste, c'est un corps nourri de sauterelles, l'habitant des déserts : mais sous ces traits sauvages, quel visage ! quels regards ! quelle vie ! quelle force î... On sent qu'il fut le plus grand des hommes...
» Et le séraphique saint François ! Quel air pénitent! Et toutefois le feu de l'amour divin qui perce sous les voiles de la pénitence, et éclaire les ombres, lui donne je ne sais quoi de gracieux et d'aimable qui saisit... Œil radieux d'amour ; corps anéanti qui s'élance... »
L'art profane, dont les merveilles aussi sont là, me le laisse pas indifférent :
« L'Apollon du Belvédère vit et marche ; on le croit, on le sent : on se lève pour s'en assurer. C'est l'altitude la plus noble, la plus pure, la plus gracieuse, la plus sublime... C'est un Dieu : païen j'entends, car Jésus-Christ devait être autrement.
» Le Laocoon fait frémir, c'est effroyable...
» J'ai vu le Persée du Canova (à Florence) : c'est imite de l'Apollon du Belvédère ; il y a plus de vie, moins de
calme. Dans l'Apollon, le calme est divin ; l'indignation paisible et toute-puissante. »
Enfin après une de ses promenadesau Vatican, il résume ainsi ses impressions : « Cela a été fait à l'aide d'une immense opulence. Les Papes aussi ont eu les richesses du monde : quel noble usage ils en ont fait ! Cela ne pourrait plus se faire aujourd'hui ; on pont seulement le conserver dignement, et le montrer... Dieu l'avait préparé, inspiré, réservé ; afin que, dans la suite des temps, quand viendrait un siècle épris d'art et d'industrie, on put lui dire: Vous en voulez? En voilà: Ferez-vous jamais mieux? Et l'opulente Angleterre demeure ébahie et vaincue. »
Ainsi se passait son temps à Rome ; on le voit, il en respirait tous les parfums. Il n'oubliait même pas d'étudier, et dans un détail curieux, « les mœurs romaines et italiennes ».
Mais ne le suivrons-nous pas un moment dans ses excursions hors de Rome? Allons au moins avec lui à Tuscul uni.
Et d'abord, arrêtons-nous à Frascati, et écoutons-le décrire « la belle villa Aldobrandini, entre cet immense horizon de Rome, où l'œil, effrayé d'abord, puis ravi, puis enivré, plonge comme dans l'infini sans bornes: et ces cascades, ces jets d'eau, ces pins, ces montagnes couvertes de lauriers, de chênes verts, d'orangers.
» De la, nous voyions, dit-il, la Méditerranée, resplendissante au soleil, comme une mer d'or; on apercevait des navires, sillonnant les flots dorés et argentés ; et Saint-Pierre dominant seul toute la campagne de Rome; Rome à ses pieds, étendue comme à terre, au milieu des légères et brillantes vapeurs de l'horizon...
» Enfin, par l'ancienne voie romaine, pavée encore de ses grandes dalles polygones... nous arrivons à Tusculum... à la villa de Cicéron ... J'avais apporté avec moi les Questions Tusculanes ; je les lisais avec joie et avec une certaine tristesse...
» J'aimais à errer au milieu de ces ruines... Je me représentais Cicéron, le front chauve, dans ses dernières