CHAPITRE XII
découvertes. Christophe 'Colomb devinait, sentait l'Amérique ; et il la réclama contre les orages des mers, contre les orages plus redoutables des passions humaines qui s'agitaient contre lui. L'Amérique fut sa conquête ; l'Europe entière retentit d'acclamations; l'ancien monde donna la main au nouveau. Le génie, Messieurs, c'est la puissance des découvertes; c'est le Christophe Colomb de l'intelligence. »
Il terminait la même leçon par cette autre image non moins belle :
a J'ai vu sous le ciel un grand et mystérieux spectacle, et je me suis demandé en le contemplant s'il y avait rien de plus digne de mon admiration, de mon attendrissement même. C'était du haut d'un phare avancé dans cette mer célèbre qui fut longtemps le centre du monde. Je voyais et la mer immense et le beau ciel qui la faisait rayonner de ses splendeurs; puis une petite barque agitée comme une coquille par les flots; car le ciel venait de se troubler. Dans cette barque, une créature que j'apercevais à peine, humble, faible, délaissée, emportée dans ce frêle esquif sur la vaste étendue des mers, à la merci des tempêtes. Les vents soufflaient avec fracas, la foudre qui grondait sur sa tête menaçait de l'ensevelir dans le gouffre immense. De là, du fond de sa barque, il dominait ces forces de la nature; d'un regard souvent élancé vers le ciel, il y lisait sa route a travers les abîmes : d'une main, il subjuguait les flots soulevés, et de l'autre, défiant la rage des vents, il leur tendait sa voile et les forçait à le pousser en frémissant au port : voilà l'image du génie. »
La seconde leçon était hardie; il y établissait celte thèse : La faiblesse du génie, par les considérations suivantes : 1° le génie est toujours borné, toujours court par quelque endroit; 2? le génie est laborieux ; 3° l'équilibre des hautes facultés qui le constituent se rompt presque toujours. Cette considération l'amenait à s'expliquer sur les chutes de certaines grandes intelligences. Là, dans sa chaire, disions-nous, sous le professeur se retrouvait toujours le prêtre, et de fortes leçons tombaient de ses lèvres; qu'on en juge par ces paroles :
« Ces chutes du génie, tous les siècles en ont été les témoins; le nôtre lui-même a reçu à cet égard de grandes et douloureuses leçons... Je n'en raconterai pas l'histoire. Hélas! nous sommes tous solidaires; ces génies ont été quelquefois nos guides; ils sont de notre sang. Loin de nous la pensée d'insulter jamais à de tels malheurs. Ce que je dirai de plus sévère contre eux, c'est que je respecte ces grandes infortunes, plus qu'elles ne se respectent peut-être elles-mêmes. Chez les anciens, quand la foudre avait frappé quelque lieu élevé de la terre, on ne s'en réjouissait pas. Ce lieu était entouré d'une barrière qui devenait sacrée; on ne pouvait ni le fouler aux pieds, ni bâtir sur son sol; le culte d'une frayeur religieuse l'entourait aussitôt, et on ne montrait que de loin ces lieux funestes marqués par la malédiction des cieux. i
Pouvait-on désigner avec plus de respectueuse réserve et d'éloquente gravité le malheureux M. de la .Mennais? Des romanciers célèbres, de grands poètes dévoyés, un art corrupteur et triomphant, étaient stigmatisés avec non moins de transparence et plus d'énergie encore :
i Hs ont beau donner à leurs égarements des noms pompeux, attendrissants, héroïques; religieux même. Dans le langage nouveau de leur religiosité mystique, dans leur pieux romans, dans leurs saintes harmonies, ils ont beau nous étaler le spectacle de leur vertueuse sensibilité. Us ont beau réclamer pour leurs doux et irrésistibles penchants nos sympathies, comme ils disent, notre compassion et presque notre enthousiasme... Leurs innocentes faiblesses, et même leurs passions angéliques, trahissent le génie du vice, l'amour effréné du plaisir et les plus honteux raffinements de la volupté. Voilà la vérité sur la douceur et la mélancolie de leurs affections. Ils ont beau emprunter à la religion ses voiles les plus sacrés pour couvrir leurs honteux mystères: ils ont beau nous parler, dans leur prose et dans leurs vers, de foi, d'espérance, d'amour, de charité même : on sait ce que tout cela veut dire. Ils n'en sont pas moins, leurs poèmes et leurs romans religieux n'en sont pas moins l'école de l'immoralité la plus honteuse et la plus effrénée qui fût jamais.