‹ Vie de mgr. Dupanloup (volume 2)Chapitre 162 sur 326 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Et après cela on viendra gravement nous dire que, dans cet admirable siècle, tout est sérieux, philosophique et religieux, jusqu'au roman, jusqu'à ces feuilles périodiques et légères, qui, chaque matin, nous amusent et nous corrompent; que nous sommes à une époque sérieuse; que tous, jusqu'aux femmes légères et mondaines, et moi j'ajouterai, au nom de la religion qui gémit, jusqu'aux femmes chrétiennes, lisent ces livres et s'y corrompent. Oui, il y a de la philosophie, du christianisme et du sérieux dans leurs livres, et sous ce sérieux ils sapent, avec art et méthode, les fondements de toute vertu, ils brisent tous les liens du devoir; ils donnent à la jeunesse la liberté de tout faire avec le triste courage de ne rougir de rien... Ils ne respectent ni la sainteté de la foi conjugale, ni la candeur du jeune âge, ni la dignité de la vieillesse. Et parce que le nom de la plus sainte des créatures, de Notre-Dame, de Marie; parce que le nom adorable du Christ lui-même, parce que la croix, comme ornement mélancolique d'une passion malheureuse, apparaissent quelquefois au frontispice de leurs œuvres, ils prétendront nous interdire l'examen et la réprobation de ces scandales! Xon, non... Mais c'est assez. Je veux commander la réserve à ma bouche... Ils ne me trouveront pas trop sévère si je me borne à prononcer contre eux la sentence que Platon, ce philosophe si poète, ce mathématicien si harmonieux, prononçait autrefois. Je leur dirai donc, et ce sera mon dernier mot : Poètes, romanciers, chanteurs de toute espèce, continuez à chanter. Quelques femmes peut-être vous couronneront de fleurs; mais nous, nous vous bannirons de notre république. »

Les philosophes n'étaient pas plus ménagés que les romanciers. Après s'être demandé ce qui constitue le génie philosophique, et caractérisé à grands traits les principales époques philosophiques, il disait, à l'adresse des philosophes de nos jours :

« Les anciens cherchaient une vérité qui n'était pas révélée; mais vous qui, par une préoccupation déplorable, détournez les yeux de la lumière, et cherchez toujours, vous cherchez à faux; vous n'êtes pas en lutte avec

la vérité, mais en recherche auprès d'elle; c'est une mauvaise position.

» Vous la côtoyez toujours et vous n'y abordez jamais: heureux quand des coups de vent ne vous rejettent pas en pleine mer au milieu des abîmes. Quand vous arrivez à conquérir laborieusement l'existence de Dieu et l'immortalité de l'àme, vous êtes à bout. Le génie du crime en Ht autant que vous; il lit plus, car vous proclamez l'Être suprême et l'immortalité de l'àme, et lui, il les fit décréter.

»... Ce sont de grands esprits, je ne le conteste pas, des esprits élevés, honnêtes, sincères: je les respecte, je les honore; mais ils me font pitié... Ils sont pour moi comme de pauvres gens qui, avec les meilleurs yeux du monde, au lieu de chercher au grand jour, vont chercher dans des lieux bas, dans des cavernes ; qui, tour à tour, et toujours à faux, regardent et observent les nuages du ciel quand il leur faudrait regarder à leurs pieds, et restent les yeux fixés à terre quand il faudrait regarder en haut et voir se lever le jour. Il y a un soleil qui éclaire la terre, et vous, tristes Diogènes d'une philosophie sans lumière, plus honnêtes que lui, mais non mieux éclairés, vous cherchez avec une lanterne sourde la lumière en plein jour. Certes, Messieurs, avant Jésus-Christ, j'aurais été platonicien; ou, si j'avais connu la Judée, je me serais fait préférablement encore prosélyte hébreu : mais après Jésus-Christ, je suis chrétien: je sens qu'il y a dans la philosophie évangelique tout ce qui convient aux plus hautes exigences de la raison: mais après trois mille ans, se faire platonicien, certes, Messieurs, pour des gens qui parlent de progrès, c'est être trop retardataires. C'est un anachronisme! une violence faite au progrès réel de l'humanité; et je suis plus dans le progrès que vous quand je me déclare philosophe chrétien. »

« Ces vérités sont élevées, disait-il à son jeune auditoire, mais vous êtes à ce niveau; elles sont sévères, mais dignes de vous; vous, je ne dis pas seulement, jeunesse catholique, mais jeunesse française, car vos instincts sont catholiques, depuis que vous avez secoué le joug du scep-

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