CHAPITRE XIV
contrant plus tard dans la vie, malgré la diversité de leur situation dans l'Eglise, par toutes les harmonies de leurs âmes, ils devaient se rapprocher et s'unir : âmes de même trempe et qui rendent le même son. C'était à Saint-Nicolas, auprès des élèves de l'ahbé Dupanloup, que le P. de Ravignan s'était essayé à l'apostolat de la jeunesse ; et dans la chaire de Notre-Dame l'abbé Dupanloup avait admiré et applaudi sans réserve le P. de Ravignan. Prêtres étonnamment semblables malgré plus d'un contraste : même gravité de mœurs ecclésiastiques, plus austère chez le religieux, plus adoucie au dehors chez le prêtre séculier ; même accent évangélique dans la chaire ; mêmes grands dons de direction: même passion pour la sainte Église; même manière d'entendre la façon de la servir. Chargés par la Providence du même apostolat auprès des classes élevées, investis de la confiance des mêmes âmes, souvent ce que l'un avait commencé, l'autre l'achevait. Ainsi les voit-on partager l'un et l'autre la confiance d'hommes comme M. Mole; et dans une lettre de l'abbé Dupanloup à une dame dont la direction demandait de grandes délicatesses et de hautes lumières, nous lisons : « Je vous écrirai le résultat de toutes mes réflexions devant Dieu, et de ma conversation très approfondie avec mon saint ami. » Et dans les luttes publiques, où l'un et l'autre vont s'engager, ce sont aussi les mêmes vues générales, les mêmes procédés de polémique : a Mes réflexions jointes à la prière, écrivait le P. de Ravignan à son Général, mes conversations avec l'abbé Dupanloup et M. de Montalembert, me font penser avec raison que la sphère d'action s'agrandit devant nous. La question vraie est la liberté de l'Église. C'est une nouvelle voie qu'il faut ouvrir, une nouvelle ère à commencer. C'est, comme je le conçois, l'action ferme et prudente de l'autorité spirituelle réclamant par tous les moyens constitutionnels et légaux, le libre exercice de ses droits et sa place au soleil des institutions du pays. j> Et quant à leur attitude dans cette lutte, c'est la même encore : a Se tenir en dehors des exagérations et des déclamations ; se garder de l'injure; concilier plutôt que blesser; se faire des alliés plutôt que
des ennemis; ne pousser ni aux théories absolues, ni aux. solutions violentes; éloigner jusqu'à l'apparence d'une revendication de privilèges, qui tôt ou tard, avec les mobilités de notre société ombrageuse, retomberait en persécutions; prendre le point d'appui de la lutte là où les événements, la nécessité, la Providence elle-même l'offraient; en appeler à l'opinion, aux libertés sainement entendues de 89, non pour créer le droit de la conscience chrétienne, droit antérieur et supérieur, mais pour en assurer, dans nos temps instables, l'exercice paisible et régulier1. »
Bref, jamais on n'a vu mieux réalisé que par cette sacerdotale amitié le beau mot de l'Ecriture : Amicus fidelis protectio fortis. Et on dirait que ces deux fortes natures ont besoin de cette douceur et de cet appui ; élevée et sainte, sérieuse et grave, profonde et tendre, inébranlable, leur amitié était faite de tous les meilleurs sentiments qui puissent animer des cœurs d'hommes et de prêtres. Dans toutes leurs lettres, brèves en général, comme il convenait à des hommes d'action, à qui le temps ne permet guère les épanchements, cette affection éclate, en une simple phrase, en un mot quelquefois, mais avec quel accent! « Merci, merci, digne, bon et tendre ami : ne nous séparons jamais. » Et encore : « Vous ne savez pas combien je suis indigne de votre amitié, combien j'y tiens, combien je vous suis attaché par les sentiments du cœur le plus tendrement dévoué. » Et dans une autre lettre : « Je vous dirai, ce que je vous prie de n'oublier jamais, que mon àme est vouée a la vôtre, que mon affection vous suivra partout et toujours, que vos peines seront mes peines, vos joies mes plus douces joies. » Ainsi parlait à l'abbé Dupanloup l'austère Père de Ravignan. Nous trouverions dans la correspondance de celui-ci des paroles d'une égale tendresse2. Quel