CHAPITRE XV
Chose singulière, pour publier ce grand travail, quand il fut achevé, le vicaire général de Paris fut presque obligé de forcer la main à l'archevêque. C'est que, comme il arrive aux travaux de longue haleine écrits sous le feu du combat, l'aspect du champ de bataille avait subitement changé. Le rapport, conire lequel ce travail était dirigé, ne fut même pas discuté; M. Thiers, l'année suivante, trouva mieux. Les assiégés du monopole imaginèrent « une sortie». C'est ainsi que M. de Montalembert appela les fameuses interpellations sur les Jésuites annoncées tout à coup par M. Thiers : « Il y a des Jésuites en France ; ils y sont malgré les lois; faites exécuter les lois.» La question soulevée était singulièrement grave ; ce n'était plus seulement la liberté de l'enseignement, c'était la liberté des ordres religieux, c'était la liberté même de l'Eglise qui était en cause. Naturellement, du rapport de M. Thiers il n'était plus question ; les interpellations le rejetaient dans l'ombre. La question des Jésuites, pour le moment, dominait tout. L'abbé Dupanloup modifia donc son travail en conséquence : plus la date fixée pour les interpellations approchait, plus il brûlait d'entrer en lice; mais, confiant, au milieu de l'émotion universelle, quand tout le monde parlait de guerre, lui avait la hardiesse heureuse de parler de paix, et il voulut donner à son écrit ce titre qui était a lui seul tout un programme : De la Pacification religieuse. Mais l'archevêque de Paris résistait : ne comprenant pas cette fière tactique qui allait saisir si vivement l'opinion, il objectait que quelques parties de ce travail, qui discutaient un rapport abandonné, ne répondaient plus aux circonstances; d'autres points, qui semblaient de nature à émouvoir certains esprits, inquiétaient aussi le trop circonspect archevêque. Cependant l'opportunité de tout ce qui concernait les congrégations religieuses était d'autant plus manifeste que la date fixée pour les interpellations, le 2 mai (1845), approchait. Quinze jours seulement en séparaient. On conçoit l'impatience de ce combattant ainsi contenu d'un côté, de l'autre aiguillonné par M. de Montalembert et par sa propre âme.
Il se décida enfin à détacher de ce grand ensemble les
308 VIE DE MONSEIGNEUR Dl'PANLOUP.
fragments qui lui parurent plus spécialement opportuns, et qu'il intitula : Les Associations religieuses. C'était une éloquente démonstration de ce qu'il y avait d'inique dans l'exclusion dont on voulait frapper les congrégations religieuses relativement au droit d'enseigner, et une réponse anticipée aux arguments de M. Thiers qui, dans ses interpellations, voulait leur arracher le droit même d'exister. Bien entendu l'abbé Dupanloup défendait la, sous leur nom, les Jésuites.
Il établissait que l'exclusion des congrégations religieuses : 1° blesse l'homme dans la liberté de sa conscience; 2° blesse le citoyen dans l'exercice de ses droits ; 3° blesse le chrétien dans la dignité de sa foi; 4° révolte toutes les opinions libres et embarrasse les législateurs eux-mêmes. Le passage suivant donnera une idée de la vivacité et du clair ban sens de son argumentation :
« Chose vraiment bizarre! pour les autres on ne s'inquiète pas de leur croyance, de leur culte, de leur secte, du plus ou moins de perfection avec laquelle ils en suivent les pratiques, ni de leur situation hiérarchique...
» Ainsi donc, je suis israélite, je suis protestant, je suis franc-maçon : puis-je profiter delà liberté de conscience proclamée en France?
» Sans doute, si vous êtes Français, car tous les Français sont égaux devant la loi. Soyez ce qu'il vous plaira.
» Mais de plus, sans vous rien cacher, j'appartiens à une secte particulière dans ma religion : je suis israélite, et aussi, je l'avoue, cabaliste, thalmudiste; je suis protestant, et parmi les protestants je suis piétiste ou méthodiste, anabaptiste, quaker, etc. : puis-je vivre, enseigner en France?
» La loi ne s'y oppose pas...
» Mais j'ai sur l'existence et la nature de Dieu, j'ai sur la création et la liberté humaine des opinions à moi; après avoir bien examiné la question, je doute de l'immortalité des âmes.
» Je vous plains, mais la loi n'exigeant pour les fonctions de l'enseignement aucune profession de foi reli-