CHAPITRE XV
gieuse, vous n'êtes pas exclu de l'enseignement pas plus que des autres droits civils et politiques.
» Mais je suis catholique.
» Ah ! ici commence une grave difficulté. Auriez- vous pris devant Dieu quelques-uns de ces engagements sacrés que l'Église catholique nomme des vœux de religion?
» Il est vrai, il y a des engagements que ma foi m'a appris à vénérer comme les plus saints et les plus parfaits, et qui m'obligent à me dévouer tout entier à la sanctification de mes frères; je les ai pris, je suis religieux.
» Je le regrette, vous ne pouvez pas vivre ainsi en France. La Charte déclare tous les Français égaux devant la loi; de plus, elle déclare la religion catholique la religion de la majorité des Français: de plus, les consciences sont libres, les cultes sont libres; mais nous avons fait une exception, une seule, parmi tant d'exceptions possibles: une exception contre vous, — et les repris de justice! »
Gagner la cause des Jésuites dans la presse et devant l'opinion, s'il eût été possible, c'était préparer habilement la grande bataille de la tribune. Elle fut mémorable; M. Thiers parla deux heures. M. Berryer lui répondit magnifiquement. On eût pu voir, pendant ces grands débats, dans la tribune du corps diplomatique, à côte de la figure grave et impassible du P. de Havignan, une physionomie ardente et mobile, qui reflétait les phases diverses de la lutte, c'était celle de l'abbé Dupanloup.
« La sortie » réussit : la Chambre vota l'ordre du jour de M. Thiers, qui mettait le gouvernement en demeure d'exécuter les lois invoquées. Il y eut alors pour les catholiques un moment superbe : tous étaient debout pour la lutte. Les Jésuites étaient impopulaires, mais que pourtant leur cause était belle ! C'était la cause même de la liberté : on leur avait fait cet honneur en les proscrivant que maintenant la cause de la liberté se personnifiait en eux. Or la liberté religieuse était écrite dans la Charte : à des lois surannées, il y avait donc à opposer les droits de la conscience solennellement garantis par la loi constitutionnelle. Comme le P. de Ravignan, et M. de Montalembert, et conformément à une célèbre consultation de M. de
Yatimesnil, l'abbé Dupanloup voulait qu'on se défendit sur ce terrain devant l'opinion et la justice du pays. Du reste, pas de divergence dans le parti religieux : laïques, évêques et congréganistes de tous les ordres étaient d'accord pour recourir aux armes du droit commun et de la liberté. «Pas de concession», disait M?rParisis; et il conjurait les Jésuites de subir plutôt tout genre de persécution que de sacrifier c le principe de liberté, qui est, disait-il, humainement, aujourd'hui, le boulevard de l'Eglise ». L'abbé Dupanloup fut le premier encore à se lancer dans la bataille. A la Chambre des pairs, une importante discussion fut décidée; M. de Montalembert, M. Beugnot, M. de Barthélémy, se tinrent prêts à demander compte au gouvernement de cette atteinte portée à la liberté de conscience par le vote de la Chambre des députés. Pour préparer l'opinion publique à ces nouveaux débats, comme il l'avait fait pour les interpellations de M. Thiers, l'abbé Dupanloup se décida à publier son grand travail, « Je crois les circonstances favorables, écrivit-il à l'archevêque, en lui envoyant les épreuves de ce volume, car c'en était un ; tout le monde sent le besoin d'écouter un peu la raison ; je tâche de la faire entendre. L'avantage de cette publication, c'est de répandre quelques idées saines sans irriter. Ce qu'il y avait de plus vif dans le livre a paru, et n'a produit aucune irritation. J'ai reçu, au contraire, sur la modération de ma brochure, les témoignages les plus irrécusables. »
L'ouvrage parut: l'effet sur l'opinion fut immense. Dans les régions ou L'abbé Dupanloup estimait si nécessaire de rallier des auxiliaires, il put juger par la lettre suivante de l'impression qu'il avait produite :
« Monsieur, je connaissais par la renommée le manifeste de paix que vous venez de publier. Je suis fier de savoir mon nom inscrit parmi les plénipotentiaires du traité. La paix en tout genre est de Dieu; la guerre est des hommes. Or la paix ne peut être que dans la liberté. Quand on possède tous ses droits, on n'a rien à empiéter sur les droits d'autrui. Vouloir plus, c'est tyrannie ; accepter moins, c'est servitude.