‹ Vie de mgr. Dupanloup (volume 2)Chapitre 194 sur 326 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

debout pour la lutte, sous les yeux du public attentif et passionné, «leur avant-garde, selon l'expression de M. de xMontalembert, devait tout à coup, par ordre de son chef, poser les armes, et défiler sans mot dire sous le feu de l'ennemi ». « Ma raison en est confondue, écrivait l'évêque de Langres, autant que mon cœur en est broyé. »

Ces nouvelles consternèrent aussi l'abbé Dupanloup, et son premier mouvement fut d'offrir au P. de Ravignan un asile. Mais qu'y avait-il de vrai? II écrivit au P. de Ravignan lettre sur lettre. Il en reçut la réponse suivante : « Mon bien tendre ami, j'ai reçu vos bonnes lettres d'Anvers et de Louvain. Elles m'ont touché jusqu'aux larmes. Mes Pères et moi vous sommes profondément reconnaissants, vous n'en doutez pas... Oui, le P. général a fait des concessions, et nous avons reçu des ordres et des instructions en conséquence... Monlalembert est consterné, abattu; M. Beugnot est profondément triste... Que deviendrons-nous? Je pense qu'il faudra nous disperser, à Paris, et partout ailleurs, par petits groupes de trois ou quatre au plus, et faire sortir de France nos novices et nos scholastiques... Oh! oui, si vous étiez chez vous, j'irais vivre et mourir avec mon plus tendre ami. Nous verrons plus tard. Merci mille fois de vos offres généreuses. Je reconnais là votre cœur. »

La note officielle avait donc exagéré; il s'agissait non de suppression, mais de dispersion : la décision de la Congrégation ayant sauvegardé le principe, le Pape, sans donner aucun ordre (mais en pareil cas les désirs sont des ordres), avait laissé le général des Jésuites faire les concessions annoncées en termes excessifs par la note officielle. Quoi qu'il en soit de ce malentendu, on conçoit le désarroi des catholiques au premier moment. Mais il est remarquable combien l'abbé Dupanloup sut garder de sang-froid et de coup d'œil dans ce premier moment: car voici avec quelle fermeté d'esprit et quelle vaillance d'âme il jugeait la situation dans une longue lettre au P. de Ravignan, écrite de chez Mme la duchesse de Dalberg, à Hernshein, où il se trouvait en ce moment :

« Bon et cher père... Il faut un courage plus grand,

plus simple, plus décidé que jamais. La situation est grave sans doute, mais bien gouvernée, je me trompe fort, ou elle peut avoir des résultats bien contraires à ce que les ennemis de l'Eglise se proposent. La situation de guerre ne me parait même pas mauvaise. Encore un coup, tout cela est d'une tristesse profonde, mais j'en redoute plus le mauvais effet en Belgique et surtout en Suisse qu'en France...

» Je me hasarde d'autant plus à vous dire ces pensées que Pévêque de Liège, et quelques autres personnages qui peuvent faire autorité, les partagent... Pour lui, comme pour nous, la première nouvelle a été un coup de foudre; mais, quand le fond des choses a commencé à apparaître, il nous a dit lui-même : « Il ne faut pas se décourager; dans les batailles, il va des moments de recul, où l'on se replie sur soi-même; c'est un accident de la lutte; le découragement seul en ferait une défaite. »

» Il est évident que tout ceci vous grandit extraordinairement : il n'y a qu'une voix à cet égard; partout je l'entends dire aux hommes graves; Msr l'archevêque de Paris me le disait aussi à Ems, il y a trois jours. La France a traité directement avec vous; c'est non seulement respecter, mais reconnaître la puissance de vos droits, tout en sacrifiant des apparences aux passions. Au fond, il reste que le gouvernement a traité avec vous, afin que vous demeuriez en France, trois ou quatre, quatre ou cinq ensemble : voilà le traité. Eh bien, c'est une situation pleine d'avenir; le calice est amer, mais l'amertume est plus au bord et à la surface qu'au fond. Croyez à des dédommagements d'autant plus certains que la Providence, selon son adorable usage, les fait à l'avance payer plus cher. Dans une cause qui n'est pas humaine, la nature peut souffrir; mais elle doit avoir toujours l'œil fixé sur la Providence. Car enfin ce ne sont ni de prétendues lois, ni le gouvernement qui vous frappent: lois et gouvernement sont par le fait proclamés impuissants. Il n'est plus question de revenir et de préparer votre retour; vous restez, vous restez maîtres du terrain, après une» lutte opiniâtre, à des conditions douloureuses, il est vrai,

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