CHAPITRE XV
plus profondément que la tyrannie des grands mots: tout ce que je sens en moi de libre, de sensé, d'honnête, se révolte contre cette puissance tyrannique qui peut consacrer avec des mots l'oppression des droits les plus saints. »
Il essayait donc d'aller au fond de ces grands mots : mais cette belle discussion sur l'Éducation nationale, qui réduisait à sa juste valeur la prétention émise par M. Thiers, la prétention pour l'Etat de frapper à son effigie la jeunesse française, ayant été reprise avec plus de développement encore dans l'ouvrage sur l'éducation; nous n'en citerons rien. Ce sur quoi nous appelons la particulière attention du lecteur, c'est sur ce que l'abbé Dupanloup dit ensuite touchant l'esprit de la révolution, parce que là est sa vraie doctrine sur la liberté, avec les tempéraments qu'il y a mis toujours.
Ce sont d'abord des considérations graves et élevées sur les révolutions régulières et les révolutions violentes, et sur la Providence divine qui conduit tout; ces considérations se terminent par ces paroles :
« Après avoir semé sur le sol de la patrie le vent de l'impiété, nous en avons recueilli les tempêtes : c'était juste. Et cinquante années d'agitation et de douleurs me permettent de dire que la liberté d'un grand peuple ne fleurit pas heureusement au souffle de l'irréligion et au milieu des orages révolutionnaires. »
Il continue :
« Le plus ou moins de liberté à donner à un peuple, liberté civile, politique et religieuse, c'est toujours une question de justice ; c'est toujours aussi une question de prudence...
y> La vraie sagesse d'un père, c'est d'annoncer la liberté à ses fils à l'heure convenable...
» Les révolutions, à leur naissance, ne sont quelquefois pas autre chose que des principes qui veulent se faire jour ; on les voit poindre à l'horizon des choses humaines ; le génie les découvre de plus loin. Heureux les peuples quand c'est la sagesse qui en prépare et en décide avec le temps le paisible triomphe ! Ce sont alors des
révolutions honnêtes et glorieuses ; leur souvenir n'attrisle pas l'histoire. »
c Ces principes posés, poursuivait-il, qu'entend-on par l'esprit de la Révolution française? M. Thiers entend-il les violences et les désordres de cette époque? Non, sans doute, car il les repousse lui-même, quand il les nomme, dans son langage modéré, des excès et des erreurs.
» Entend-il les institutions libres? Qu'on remarque bien ce mot, les institutions libres. L'abbé Dupanloup les énumère ; et, cette énumération faite, et le terrain où il se place bien déterminé, le terrain, nous insistons, non des principes absolus, c'est évident, mais des institutions, des faits, des lois : i Tout cela, ajoute-t-il, nous le prenons au sérieux, nous l'acceptons franchement, nous l'invoquons au grand jour des discussions publiques...
d Ces libertés si chères à ceux qui nous accusent de ne pas les aimer, nous les proclamons, nous les invoquons pour nous comme pour les autres... En un mot, nous acceptons, nous proclamons V esprit généreux, le véritable esprit de la Révolution française, en déplorant avec M. Thiers ses excès et ses erreurs... Et que faisons-nous en ce moment, que rendre hommage au véritable esprit de la Révolution française, en invoquant ses bienfaits et réclamant la liberté promise par la Charte, et avec elle toutes les légitimes libertés religieuses?
» Je le dis sans hésiter : on trouvera peut-être cette parole hardie dans la bouche d'un prêtre, et je veux l'ajouter, d'un prêtre qui n'est pas un révolutionnaire : Vous avez fait la révolution de 89 sans nous et malgré nous, mais pour nous : Dieu le voulant ainsi malgré vous. »
Plus loin, il disait : « La Révolution a commencé par la proclamation des droits de l'homme, et elle ne finira que par la proclamation des droits de Dieu. j>
Qui pourrait se méprendre ici sur la pensée de l'abbé Dupanloup? Certes, il marque assez les réserves qu'il entend faire: réserves qui paraîtront plus significatives encore si on rapproche de son langage celui que tenait alors