CHAPITRE XV
la possibilité comme la nécessité d'un accord entre l'Eglise et l'Etat, entre le christianisme et les temps nouveaux, sur le terrain des libertés publiques. Ces libertés, la société les impose-t-elle comme des dogmes ou comme des lois? Comme des lois, évidemment. Donc, quelle que soit la théorie, là où l'on vit, là où l'on se rencontre pour se combattre ou se tendre la main, c'est-à-dire sur le terrain des institutions, l'accord est-il possible? Toute la question de la pacification religieuse est là.. Si l'accord est possible, et le clergé, par la bouche de ses évêques et de ses écrivains les plus autorisés, déclare qu'il l'est, donc, comme le proclamait l'auteur de la Pacification religieuse, la paix, la paix dans l'honneur et la justice, la paix est faite, quand on le voudra.
Sans doute, depuis 1845, la question a mûri, et aujourd'hui, si on la traitait dogmatiquement, on pourrait arriver à plus de précision et de rigueur encore. Mais l'abbé Dupanloup n'entend en aucune façon poser des thèses dogmatiques. Il ne veut qu'une chose, et il v réussit ; il veut simplement démontrer que la paix est possible, puisque, d'une part, le clergé accepte ou subit l'Université de l'Etat, pourvu qu'on lui donne, à lui, la liberté, et que d'autre part l'Etat n'a aucune raison de combattre l'Eglise puisque les institutions de l'Etat, ses légitimes libertés constitutionnelles, l'Eglise peut très sincèrement s'en accommoder.
Cette intelligence de son temps venait à l'abbé Dupanloup de son grand cœur, non moins que de son ferme et large esprit ; de son âme sacerdotale, de son zèle pour l'Eglise et les âmes, sa grande passion. Elle sera désormais sa lumière, toutes les fois qu'il aura à traiter ces délicates questions des rapports de l'Eglise avec les sociétés; le terrain où il s'est posé dès le premier jour, dès son entrée dans les luttes publiques, il y restera jusqu'à la fin : Qualis ab incœpto, cette noble devise pourrait être aussi la sienne. Ce sera là un de ses titres de gloire devant la postérité, comme ce fut pendant sa vie le secret de son influence. Sans flatter son siècle, sans pactiser avec aucune de ses erreurs, il sut se garder de ces anathèmes
indistincts, vastes et vagues, non moins contraires à la justice qu'à la charité, à la raison qu'à l'Evangile, et qui, ne faisant aucun départ dans des choses si complexes, n'absolvent rien et condamnent tout, le vrai comme le faux, le bien comme le mal. Lui, il sut distinguer, et comprendre, et aimer. Et c'est parce que les hommes de son temps le savaient et le sentaient, que sa voix, puissante et respectée, eut si souvent le don de les émouvoir, et qu'il put rendre, dans sa longue et militante carrière, tant et de si grands services à l'Eglise et à son pays.