‹ Vie de mgr. Dupanloup (volume 2)Chapitre 203 sur 326 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

rendre : les vignes suspendues, les mûriers, le maïs, les châtaigniers en forêt, les belles teintes des montagnes fortement colorées, annoncent l'Italie; on sent finir les Alpes. »

A Bellinzone, à Isola Bella, « beau idéal de la nature », quelles vives émotions! A Milan, il plonge son âme et son cœur dans tous les souvenirs de saint Ambroise et de saint Charles. A la Chartreuse de Pavie, « la beauté du site, les merveilles de l'art chrétien, l'amabilité des religieux », le ravissent. « Mon Dieu! s'écrie-t-il, que ceux qui n'aiment que vous sont bons ! » Au fond, dans toutes ces courses, il n'allait pas seulement demander aux montagnes de la santé et des forces : il allait aussi chercher une âme. Le but de ce voyage dans la haute Italie était, à Bellagio, la villa Melsi sur les bords du lac de Côme : il y avait là, en effet, une âme qui l'attendait avec impatience, avide, dans sa situation nouvelle, de recevoir ses conseils, et qu'il avait à cœur aussi de revoir : c'était une des filles de M. le marquis de Brignole, récemment mariée au duc Melsi, et dont il avait dirigé à Paris la conscience. Le lieu, du reste, lui parut « enchanteur ». « Mon après-midi à Isola Bella, a-t-il écrit, ma soirée à Bellagio, sont des souvenirs ineffaçables. » Le 29 août, il rentrait à Paris.

Telles étaient les distractions, les seules, que ce prêtre mettait dans sa vie : ces grands voyages qui secouaient sa fatigue et retrempaient son âme, en la dilatant, loin des hommes et des affaires, dans de larges horizons, et en l'élevant à Dieu par l'admiration de ses œuvres. Une seule fois, en 1839, il fit une infidélité à ses montagnes, pour l'Angleterre et l'Ecosse; mais d'ordinaire c'est vers la Suisse et la Savoie qu'il prenait sa course. Il se plaisait à raconter quelques épisodes de ces voyages. Un jour que nous suivions avec lui la route des Échelles, avant d'arriver au Pont-de-Beauvoisin : « Je me suis, nous dit-il, égaré avec M. Debeauvais dans cette montagne. » Et nous montrant au pied même de la montagne une petite maison cachée dans les arbres : « Voyez-vous, nous dit-il, ce presbytère? C'est là qu'à minuit nous allâmes frapper. Cette fenêtre que vous voyez s'ouvrit, et : « Qui est là?»

cria une voix. C'était le bon curé, c Un prêtre, répondis-je, qui vient vous demander l'hospitalité. — Passez votre chemin, les prêtres ne courent pas à celte heure dans les montagnes. — In prêtre de votre pays, l'abbé Dupanloup. — L'abbé Dupanloup? Celui dont on parle dans les journaux, celui qui a confessé Talleyrand? — Lui-même. — Oh! alors, je vais ouvrir, » II racontait aussi qu'une autre fois il était arrivé, après une longue course, dans un presbytère de la montagne, où il n'y avait absolument personne; heureusement il y trouva un morceau de pain et des œufs, Ht lui-même une omelette, et laissa cinq francs sur la table pour indemniser le bon curé, qui ne sut jamais le nom du mystérieux voyageur qui avait passé chez lui en son absence. Mais ce n'était pas avec un accent de gaîté qu'il rappelait son aventure du Grimsel : son coup d'oeil ce jour-là lui sauva la vie. Il était arrivé un soir à ce sommet, harassé de fatigue, avec M. Debeauvais et un autre compagnon de voyage; ceux-ci se félicitaient d'avoir enfin trouvé un gîte, c Eh bien, moi, dit-il, je ne couche pas ici, je vais coucher au bas de la montagne. » On se récrie, on résiste, « Vous ne voyez donc pas, poursuit-il, la mine de notre aubergiste, et de quel œil lui et ces quatre hommes nous regardent? Je pars. .» Il fallut bien, bon gré mal gré, le suivie. Deux mois plus tard, il recevait et faisait passsr à M. Debeauvais un journal dans lequel on lisait : Arrestation, condamnation et exécution de l'aubergiste du Grimsel. Quelques jours après le passage de l'abbé Dupanloup, il avait assassiné un jeune Américain, et cet assassinat en avait fait découvrir plusieurs autres perpétrés par le même homme. Mais revenons à notre récit.

Avant de se remettre au labeur, il voulut aussi, selon sa constante coutume, retremper son àme dans la retraite, et aux joies si vivement senties des beautés de la nature faire succéder les douceurs plus pénétrantes encore et plus sanctifiantes de la prière et de la solitude avec Dieu. Nous l'avons vu, précédemment, à l'époque des grandes absorptions de son Petit Séminaire, lutter pour se maintenir dans la paix, la douceur, le recueillement, l'union à

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