CHAPITRE XVI
Dieu, la fidélité à la prière et au travail, pour unir enfin la vie contemplative à la vie active; et après ses grands succès à la Sorbonne, s abaisser devant Dieu, courber le front et s'établir puissamment dans cette fondamentale vertu, l'humilité. Ce à quoi maintenant il s'applique, ce qu'il veut mettre sérieusement dans son àme, a-t-il donc quelque pressentiment? c'est le détachement de tout : du bien lui-même, du bien qu il ne peut faire ni par luimême, ni par d'autres; et l'entier et simple abandon à la volonté de Dieu. Voilà à quoi tend tout l'effort de la retraite qu'il alla faire au commencement de septembre à Saint- Sulpice, avant la rentrée de ses enfants.
Cette rentrée était peut-être de toutes la plus brillante, et jamais son prestige à lui n'avait été plus grand ; les élèves affluaient; les maîtres, professeurs et directeurs, nombreux, unis, formés par une expérience déjà longue, et fiers de leur glorieux Supérieur, étaient tous pleins d'ardeur et d'espérance. Il y avait, du re6te, une raison particulière à cet entrain : on touchait à un but longtemps désiré, à une terre promise. La maison de Saint- Nicolas, aussitôt que l'abbé Dupanloup en eut pris la direction, s'était trouvée, nous l'avons dit, promptement insuffisante, et Gentillv avait été acheté pour y déverser le trop plein des élèves; mais leur nombre augmentant toujours, l'abbé Dupanloup avait depuis longtemps formé le projet d'établir le Petit Séminaire dans un local plus vaste et plus digne. Chose, d'ailleurs, qui lui paraissait le nécessaire couronnement de son œuvre. Un moment il avait espéré le couvent des Carmes, récemment acheté par l'archevêque, et qui lui fut même promis; mais Msr Allre le destina définitivement à une maison de hautes études; alors l'abbé Dupanlonp porta ses vues sur une ancienne brasserie, située rue Notre-Dame-des-Champs, qui avait appartenu autrefois à Santerre, et il décida l'archevêque à en faire l'acquisition ; les travaux d'appropriation furent poussés avec ardeur; la chambre même du Supérieur était déjà prête. Le moment d'y transporter le Petit Séminaire était proche. Tout était donc à la joie; la retraite
de la Toussaint, faite sous ces impressions, avait donné les fruits les plus consolants. Ce jour-là, pourtant, en parlant aux élèves, M. le Supérieur avait des larmes dans la voix. Mais l'émotion n'était pas chez lui chose rare. Le 5 novembre au matin, les élèves partirent joyeux pour leur promenade; mais le soir ils revenaient consternés. Une nouvelle imprévue, invraisemblable, désastreuse, avait circulé : était-ce possible? On les réunit, émus, palpitants, à la salle des exercices, et M. l'abbé Richard, le front grave, à pas lents, traversa la salle et monta à l'estrade; il avait à la main un papier, et au milieu d'un morne silence il lut ce qui suit :
a Mes chers enfants, je vous ai quittés ce matin : Dieu seul a entendu mes regrets. Je n'ai pas eu le courage de vous les exprimer. Je vous ai fait mes adieux en priant pour vous ; vous m'avez fait les vôtres en priant avec moi.
» Déjà, le jour de la Toussaint, vous avez pu entrevoir le secret de mon àme. Nous nous sommes séparés sur la pensée du ciel : nous nous y retrouverons tous un jour, je l'espère. Demandez-le pour moi au bon Dieu ; je le demanderai pour vous tous les jours de ma vie jusqu'à mon dernier soupir.
i M. Millaut, que votre cœur connaît, devient votre supérieur : vous savez son dévouement pour vous. A cet égard, je n'ai rien à vous apprendre, quoique nul lie sache mieux que moi que ce dévouement n'a jamais connu de bornes.
» Quant à ces messieurs, toute ma consolation est de vous laisser confiés à leurs soins si éclairés et à leur tendre affection ; que votre docilité, votre respect, votre reconnaissance ne leur manquent jamais ! Croyez-moi, plus vous avancerez dans la vie, plus vous reconnaîtrez qu'on y rencontre bien rarement une réunion d'hommes d'un mérite si élevé joint à un dévouement si profond pour votre âge. Ils ont fait, pendant dix ans, la douceur de ma vie. Je n'ai jamais eu, je n'aurai jamais d'amis plus précieux.
» Quant à moi, vos noms me seront toujours chers. Je vous aimais, vous le savez. En quelque temps et en quelque