CHAPITRE XVH
Ses intuitions étaient étonnantes. II pénétrait les âmes mieux qu'elles-mêmes. On avait à peine parlé qu'il avait compris, deviné, et d'un mot qui disait tout, il faisait soudain la lumière : le rideau était déchiré. Bref dans sa direction, ennemi du bavardage et du temps perdu, il mettait promptement le doigt sur la plaie ; il ne violentait pas, mais il conduisait. Et rien n'était moins vague ni moins superficiel que ses conseils : précis, pratique, domine de résultats, il prenait souvent la peine de formuler lui-même les résolutions, de tracer les règlements, et il tenait fortement la main à ce qu'ils fussent exécutés. La vraie et solide piété, telle était sa formule ; peu de pratiques, mais fidèlement remplies; les devoirs d'état, les devoirs quotidiens avant tout ; ne voulant pas faire des religieuses dans le monde, mais des chrétiennes; des chrétiennes sérieuses, vaillantes, et au besoin, héroïques. Ce n'était donc pas chose sans conséquence que de se mettre sous sa direction, car par là on s'engageait, si l'on voulait y rester, on s'obligeait à deux choses qu'il exigeait de tous et de toutes, la docilité et la générosité. Il méditait mûrement ses décisions; mais quand il avait prononcé, il souffrait peu la résistance. Il était surtout terrible, impitoyable, pour la mollesse et la lâcheté. Non qu'il fût injuste pour la nature humaine, ou ignorant de ses faiblesses, ou sans compassion pour ses misères et ses périls. Il savait obtempérer et condescendre : nullement dur ou rigoriste, mais nullement aveugle, faible ou complaisant : à un point précis il s'arrêtait dans ses concessions, et aurait eu horreur de mettre, selon le mot de l'Ecriture, des coussins sous les coudes des pécheurs, horreur de tromper et de trahir les âmes : il leur devait, il leur disait la vérité, et il ne craignait pas, quand il le fallait, de trancher dans le vif. Elles le savaient, et ne l'en aimaient que plus. «De quoi, disaient-elles, va-t-il aujourd'hui m'opérer? » Le mot était connu, et la chose était vraie. C'était un opérateur redoutable. Quelques-uns définissaient sa direction : une main de fer dans un gant de velours. Une fois dans cette main, il fallait qu'on rompît avec le mal, et il fallait aussi qu'on marchât dans le bien : excitateur
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puissant, il poussait vigoureusement aux progrès possibles, à la perfection évangélique. ' Que de vertus il a fait fleurir ainsi dans l'Eglise! Rarement il se contentait du moins , le plus souvent il exigeait tout ce dont il croyait capable. Et il ne se donnait pas de cesse qu'on n'en fût arrivé là. Il excellait à atterrer d'un mot, et d'un mot aussi à relever. Quand on faiblissait devant un devoir ou un sacrifice, il avait de ces paroles qui soulevaient, et il demandait les choses les plus difficiles de telle sorte qu'on ne pouvait les refuser.
Et les âmes dont il se sentait la charge ne lui laissaient pas de repos; il en était sans cesse occupé devant Dieu, et il ne craignait pas au besoin de prendre avec elles des initiatives. Et malgré la multitude de celles qui recouraient à lui, il se donnait à toutes si complètement que chacune aurait pu se croire unique dans ses sollicitudes. Tardaient-elles, ils les rappelait, sachant que le vrai pasteur ne se contente pas d'attendre les brebis, mais qu'il court souvent après elles. Il prolongeait encore cette direction par ses lettres, car souvent aussi, lorsqu'on ne pouvait parvenir à le voir, on lui écrivait ; et c'est ainsi qu'il sera amené à écrire dans sa vie des lettres de direction innombrables: d'ordinaire brèves, toujours lumineuses; ne disant parfois qu'un mot, mais le mot juste, attendu, décisif. Ce n'était souvent qu'un billet, mais « billet incomparable », selon l'expression d'un de ses correspondants. D'autres fois, au contraire, quand il le jugeait nécessaire ou utile, soit pour décider à un sacrifice, soit pour sauver d'un péril, il ne lui en coûtait pas d'écrire les plus longues lettres qui, si celte correspondance pouvait un jour être publiée, mettraient admirablement en lumière ses éminentes qualités de directeur : son art supérieur pour gagner, et, selon l'expression de l'une d'elles, pour harponner les âmes: et sa puissance pour leur faire donner à Dieu tout ce qu'elles pouvaient donner. Aussi la confiance qu'on avait en lui était extraordinaire: la confiance nul prêtre en ce siècle ne l'aura eue à un plus haut degré. Sa direction devenait un besoin, parce qu'elle était un appui ; et pour s'en procurer le bienfait, pour arriver jus-