‹ Vie de mgr. Dupanloup (volume 2)Chapitre 23 sur 326 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Bref, il était considéré de ses maîtres et de ses condisciples comme le plus brillant élève qu'eût encore vu Saint-Nicolas. Mais ces succès, tant il était aimé de tous, ne lui attiraient en rien l'envie. On en était plutôt fier pour le Petit Séminaire. Ses rivaux étaient tous ses amis. Pour lui, sa « tendresse de cœur » était toujours « extrême » ; l'amitié fut, avec le travail et la piété, le charme de sa jeunesse. A Saint-Nicolas, la littérature s'y mêlait de plus en plus : il leur écrivait en vers latins; Michelle, élève de rhétorique, lui lisait, à lui, élève de troisième, a des pages de Bossuet » ; il essayait de faire partager à Notellet son admiration pour « l'Epiphanie » de Fénelon; avec Ch. Maury, c'était surtout « le jeu des vers de Virgile ». On causait aussi « beaux sermons » ; on comparait les grands prédicateurs que l'on avait occasion d'entendre. M. Legris-Duval lui plut beaucoup: mais le P. Mac-Carty l'enthousiasma.

Pourquoi, nous dira-t-on, ces menus faits? Pourquoi? Ne voit-on pas quelle innocence de mœurs de telles habitudes révèlent? Il le dit lui-même : « Les mœurs étaient très pures à Saint-Nicolas; » il affirme n'y avoir jamais entendu, pendant les trois années qu'il y passa, une parole libre. Son bonheur et son honneur lut une jeunesse admirablement préservée. « Heureux, dit à ce sujet un de

Balbutit grates resonâ do fronde volucris. Fil fragor, horrendum trifido ruit iinpete fulmen : Omnipotens patuit Deus; ingens Oceani vox Immensuin clamât: Quis te, Deus, esse negabit ?

Que de fois, dans nos courses de montagnes, si nous entendions la cloche d'un hameau, se plut-il à nous redire ce vers, par lequel commençait sa traduction des Rogations du même Chateaubriand: a Déjà la cloche du hameau se fait entendre, »

Juin campana piis tinnilihus acra puisât ;

ou, si l'orage menaçait, ce dernier vers du Songe d'Atrée, de Crébillon

Et le songe finit par un coup de tonnerre : Horrendurrque sonans rupit fera sonania fulmen ;

ou, devant les grands monts et les vastes cieux :

Oninia plena Deo: quis te, Deus, esse negabit ?

ses biographes, les prêtres que Dieu arrache au monde par une de ses saintes violences ! Plus heureux ceux qu'il prévient dès l'enfance et qu'il élève à l'abri de son sanctuaire! Ceux-là ont je ne sais quelle incomparable candeur qui reluit doucement, même sous leurs cheveux blanchis. »

Ces brillantes études, pour reprendre le mot de Mgr de Quélen, furent couronnées en rhétorique par d'éclatants succès : il fut choisi pour faire le discours de la distribution des prix, et voici ce qu'il en écrivait à sa mère :

(( Pendant huit jours je me levais à trois heures du matin et me couchais à dix heures du soir pour avoir fini mon discours. On m'a interrompu au milieu pour m'applaudir; j'entendis répéter autour de moi : Très bien! Très bien! Il y avait là l'archevêque, deux autres évêques; MM. Duclaux, Jalabert, Desjardins et M. Borderies. Enfin, après ma péroraison, que je dis d'un ton fort animé, et où je faisais mes adieux à la maison, au supérieur, à mon professeur, aux élèves, pendant que je pleurais, les élèves, mon professeur, M. le supérieur, se mirent aussi à verser des larmes ; Monseigneur et tous ces Messieurs donnaient les signes les plus marqués d'approbation... En passant près du trône de Monseigneur, pour aller me rafraîchir, il me prit, m'embrassa, ainsi que ces autres Messieurs, qui me faisaient toutes sortes d'amitiés, auxquelles je répondais peu, tant j'étais ému et fatigué. Enfin je reçus mes prix, et c'était toujours de nouveaux applaudissements. Que je t'aurais voulu là ! Un coup d'oeil de ma mère eût été plus pour moi que tous les applaudissements et toutes les couronnes. »

On dirait que déjà il a au front une auréole : si jeune encore, à peine au seuil de l'adolescence, il fixe sur lui les regards, et avant même d'avoir franchi les premiers degrés du sanctuaire, il va rencontrer des bontés, des amitiés, inappréciables : les hommes les plus éminents alors du clergé de France vont le discerner et l'aimer, l'un d'eux même comme un père : « l'ami de Dieu, l'ami de son àme, le père », qu'il regrettait de n'avoir pas ren-

Page 1