CHAPITRE XIX
conservant « à l'Université son existence et ses privilèges, à l'Etat son intervention tutélaire », il se bornait à réclamer l'organisation sérieuse et sincère de l'enseignement libre à côté de l'enseignement officiel.
La brochure fit sensation, surtout dans la région des hommes d'Etat. M. de Montalembert s'empressa de la faire reproduire et publier par le Comité dont il était le président. Mais la modération de la discussion et des conclusions n'agréa pas à certains catholiques. Le journal Y Univers publia un long article qui n'allait à rien moins qu'à ruiner autant que possible l'autorité non seulement de Técrit, mais de l'homme; toute sa tactique, toute son action, toute son influence. Sans le croire exempt de toute illusion, M. de Montalembert fut indigné de ces attaques, et il s'en expliqua avec justice et sévérité dans une longue lettre adressée à M?r Parisis. Cette lettre est extrêmement précieuse pour l'histoire que nous écrivons : on y voit, exposée par M. de Montalembert, avec une compétence indiscutable, quelle était et l'attitude particulière de l'abbé Dupanloup dans la lutte, et l'importance du concours qu'il apportait aux catholiques. Nous croyons donc devoir en placer un extrait de quelque étendue sous les yeux du lecteur :
« Paris, ce 17 mars 1847. Monseigneur,... sil y a un fait incontestable, c'est que M. Dupanloup exerce une grande et ancienne influence sur une partie notable du clergé et des catholiques de France. La grande majorité de l'épiscopat lui témoigne une profonde et intime confiance. Tout ce qui dans le clergé subit la puissante influence de Saint- Sulpice le regarde comme un oracle. Parmi les laïques (ce dont je suis plus que personne à même de juger) il n'en est guère qui ne lui témoignent une respectueuse déférence, et sur qui sa parole ne produise plus d'impression que celle d'aucun autre écrivain catholique. Il en est ainsi pour tout le monde, amis et ennemis, depuis M. de Barthélémy jusqu'à M. Mole, depuis M. Beugnot jusqu'à M. Guizot.
» Cela étant (et je défie qui que ce soit de prouver le contraire), il m'a toujours paru évident que la présence d'un pareil auxiliaire dans les rangs du petit parti qui
détend en France la liberté religieuse et la liberté d'enseignement est une victoire, une conquête imprévue.
» 11 en eût été autrement, à coup sûr, s'il avait fallu que les anciens défenseurs de la cause catholique achetassent le concours de M. Dupanloup par le sacrifice de leurs convictions ou par une modification dans leur attitude antérieure. Mais rien de pareil n'a jamais été nécessaire, je puis à cet égard rendre un témoignage positif et personnel. Depuis le commencement de la session de 1843, j'ai l'habitude de consulter M. Dupanloup sur tout ce que j'ai dit et écrit pour défendre l'Eglise, pour fortifier l'action catholique; et jamais, au grand jamais, je n'ai eu à subir de sa part une influence qui pût en quoi que ce soit diminuer mon zèle, troubler mes idées ou refroidir mon courage. J'avais de grandes préventions contre lui, quand je suis d'abord entré en relation avec lui ; mais ces préventions se sont graduellement et complètement évanouies, à mesure que je découvrais en lui un homme exclusivement dominé par l'amour de l'Eglise, animé par une piété tendre et active, et de plus, mot infiniment rare de nos jours ! toujours prêt à changer d'avis sur les choses et les personnes lorsqu'on lui présente des arguments propres à éclairer sa conscience.
» Il est vrai, nous différons encore dans nos appréciations relatives à quelques points importants : je ne partage pas ses illusions sur la plupart des hommes d'Etat de notre époque: j'ai plus de foi que lui dans la valeur du principe de liberté, tandis que lui, fidèle aux antécédents du clergé de France, et même à ceux de l'Eglise tout entière depuis plusieurs siècles, s'attache davantage au principe d'autorité. Mais si, pour agir ensemble et marcher vers un but commun, il fallait exiger une conformité absolue de vues et d'impressions sur tous les sujets quelconques, on n'agirait point et l'on ne marcherait jamais. De même qu'il y aura plusieurs mansiones dans le royaume de Dieu, il doit y en avoir plusieurs dans le sein de ce qu'on appelle le parti catholique. Je ne conçois rien de plus maladroit, de plus stérile, de plus fatal que le système de M. de..., qui ne veut reconnaître comme dé-