‹ Vie de mgr. Dupanloup (volume 2)Chapitre 239 sur 326 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

lutte terrible et interminable? Je ne vous pardonne pas d'être toujours si brusque dans vos mouvements...» Il espérait, après ces adjurations, le saisir au moins à Chastellux où l'abbé Dupanloup avait promis de s'arrêter; mais quand M. de Montalembert s'y rendit, l'abbé en était déjà parti. Il se décidait donc « à vaincre son découragement pour lui adresser quelques lignes au sujet de leur position actuelle; » et il le faisait avec une douleur nullement mêlée de découragement.

« D'après les renseignements qui m'arrivent de tons côtés depuis deux mois, les évêques ne veulent plus combattre... Ils acceptent la loi Salvandy, amendée par M. Liadières... On veut en finir à tout prix : la Chambre et le ministère que ces discussions fatiguent et ennuient, voteront à la session prochaine une loi telle quelle pour en être débarrassés, et l'épiscopat courbera la tête sous le joug sans rien dire. Telle est ma conviction, telle est aussi celle de l'évêque de Langres et de tous les observateurs compétents que j'ai consultés... Il faut donc nous résigner à continuer la lutte sur un terrain infiniment plus restreint et plus difficile, et cela après avoir essuyé une déroute honteuse. Et cependant il faudra persévérer. Vous en serez d'avis comme moi, vous qui avez si noblement pris part à cette lutte, et qui y avez, soit dit sans vous offenser, tant grandi... »

L'abbé Dupanloup répondit : « Je goûte vos reproches, je les mérite; c'est vrai, je suis trop pressé, c'est un profond défaut dans ma vie. Et de plus, j'avais un extrême besoin de vous voir de près et de suite, et de causer à fond des choses qui me préoccupent ainsi que vous si justement... Toutes mes tristes prévisions se réalisent. Quant à persévérer, je suis inébranlable. Mais comment? et à quelles conditions? Vous avez raison de dire que c'est le point essentiel; mais je n'y vois pas clair... Nous recueillons les fruits amers, les fruits humiliants d'une guerre sans discipline. Tout ce qui a une dignité officielle ou personnelle se retire. A moins d'événements providentiels, cela ira très loin. »

On conçoit ces douleurs chez des hommes qui, s'étant

jetés tout entiers dans une grande lutte pour la plus belle et la plus sainte des causes, voyaient leurs efforts menacés d'un triste avortement, quand à leurs yeux il suffisait aux chefs et aux soldats de persévérer dans la lutte pour triompher.

Ce qui leur manquait, et ils le sentaient amèrement, c'était un journal. Comment lutter en effet sans cette arme? Comment agir sur l'opinion sans s'adresser à l'opinion? Comment mener une grande polémique sans un organe où l'on puisse parler quand on veut et comme on veut? Et pourtant, que de gens, aujourd'hui encore, ont peine à comprendre ces conditions de la lutte religieuse, et à regarder un journal catholique comme une œuvre, et, aux temps où nous sommes, comme une œuvre de premier ordre? Mais plus cette puissance est considérable, plus il importe qu'elle soit dirigée. Car si c'est elle qui dirige, qui crée les courants d'opinion, et qui entraîne, comme elle est d'ordinaire entre des mains laïques, il s'ensuit que la direction des affaires de l'Église, le maniement de ses plus chers intérêts, court risque de se déplacer, d'échapper aux chefs naturels, hiérarchiques, et qu'on peut voir ce spectacle anormal et plein de périls, si les évêques se désintéressent trop de la presse religieuse, la queue chez nous menant la tête. L'abbé Dupanloup était très frappé de ce péril général.

Mais de plus, et outre l'importante question delà liberté d'enseignement, il y avait la situation générale qui devenait de jour en jour plus délicate : en France, où le gouvernement tenait suspendue sur la tête des Jésuites comme une épée de Damoclès, en Suisse, où la guerre civile menaçait d'éclater, en Italie, où le Gesuità moderno de Gioberti enflammait les esprits, où Pie IX se trouvait placé sur une pente si redoutable. Et quelle était, à leurs yeux, en face de cette situation, notre presse? M. de Montalembert écrivait à son ami : « Dire que nous n'avons pas un seul journal à nous, un seul journal qui puisse parler ou se taire à propos !... » Et l'abbé Dupanloup lui répondait : « Je gémis comme vous de l'impuissance, de la dé-

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