CHAPITRE XX
pour l'Eglise. » Il ajoutait : « Dieu a été visible, et sa protection pour l'Eglise miraculeuse, inouïe! Puisse-t-il ne pas permettre que les conséquences se fassent sentir chez vous ! »
L'idée à laquelle il s'attacha alors de toute son énergie, et qu'il préconisait ardemment, auprès de ses amis, dans ses conversations comme dans ses lettres, c'était, l'union de tous les honnêtes gens, des catholiques surtout, pour défendre, toutes nuances d'opinions, politiques ou autres, mises de côté, l'Eglise et la société menacées. C'est dans ce sens qu'il écrivait à M. de Montalembert : « Il faut vous entendre avec Orléans et Quimper, et faire que Langres soit avec vous. » Ces trois évêques étaient les collègues de M. de Montalembert à l'Assemblée. «Vous comprenez, ajoutait-il, que votre entente à tous est essentielle. » C'est pour cela encore qu'il s'efforçait de rapprocher des hommes comme MM. Berryer et de Falloux, qui étaient légitimistes, et M. de Montalembert qui ne l'était pas. « Mettez-vous bien, lui disait-il, avec Berryer. grand esprit... Voyez aussi M de Falloux. J'ai à part moi des preuves qu'il a une belle et grande à me. »
11 connaissait de longue date, et dès sa jeunesse, M. de Falloux; mais M. de Montalembert avait à peine remarqué à l'ancienne Chambre ce jeune député vendéen, au grand air, sans doute, mais dont les opinions légitimistes très prononcées n'étaient pas les siennes. L'abbé Dupanloup sentait tout ce qui devait rapprocher et unir ces deux hommes, dans une région supérieure aux dissentiments politiques, pour la défense de leurs communes causes. L'un et l'autre d'ailleurs prenaient dans celte assemblée républicaine une place importante. M. de Montalembert y reconquérait avec éclat son influence par d'admirables d:srours, notamment sur le projet de rachat des chemins de fer par l'Etat. Rapidement de son côté M. de Falloux, maigre sa jeunesse, par son eminenl esprit politique, son sang-froid, son courage, son talent de parole, attirail les regards, et imposait aux hommes les plus considérables, tels que MM. Thiers et Mole : à tel point qu'un étranger, sagace observateur, M. le marquis de Norman by, ambas-
sadeur d'Angleterre à Paris, écrivait dans ses notes, à la date du 15 juin : « Au milieu du naufrage de tant de réputations soudainement lancées sur les eaux troublées de la Révolution, il n'y en a qu'une en ce moment qui commande en maîtresse à la tempête. Personne ne se serait attendu que M, le vicomte de Falloux, qui n'était guère connu dans l'ancienne Chambre que comme un fervent légitimiste, aimable, et de manières distinguées, aurait conquis si vite la position qu'il occupe en ce moment à l'Assemblée constituante républicaine. Il a montré un calme et une énergie qui lui ont assuré l'ascendant parmi ceux mêmes chez lesquels son nom, auparavant, n'éveillait aucune sympathie1. » Les catholiques surtout voyaient avec bonheur grandir M. de Falloux, et l'un d'eux, M. A. de Melun, écrivait à Mmc Swetchine : « Je vois qu'Alfred grandit dans l'opinion publiq ue. Jusqu'ici son nom n'en était encore qu'aux éloges; mais mon journal, qui vit des extraits de tous les autres, m'apporte maintenant les clameurs que pousse la république rouge. Il a donc aujourd'hui les honneurs de l'injure et Vhosannade la calomnie: rien ne manque à son succès-.» L'alliance de ces deux hommes, ménagée alors par L'abbé Dupanloup, fut précieuse aux intérêts catholiques, et elle subsista depuis, indissoluble.
Deux événements terribles, L'envahissement de la Chambre au 15 mai, puis les journées de Juin, furent comme deux éruptions du volcan sur lequel Paris s'agitait. La démagogie, vue de près au 15 mai, n'avait pas rassuré M. de Montalembert. « Le vrai sens de cette journée, écrivait-il à l'abbé Dupanloup, se trouve dans cet impôt de cinq milliards sur les riches, décrété par Barbes au nom du peuple qui a littéralement dansé de joie. » Et l'Assemblée elle-même lui inspirait peu de confiance.
1. Le chroniqueur de la Revue des deux mondes, de son côté, disait (30 septembre 1848) : « Celui-là pourrait aller bien loin : il a de la mesure, du tact, du sang-froid, et dans sa grande mine l'air d'un fils des croisés. »
2. Le vicomte A. de Melun, p. 291. — Ces paroles sont encore vraies maintenant.