CHAPITRE XX
« Plus je fréquente cette assemblée et plus je gémis d'en faire partie. Il y a quelques honnêtes gens et un petit nombre d'hommes de cœur, mais la masse est inerte, inintelligente, sans énergie, sans principes, et, comme la France qu'elle représente, voulant V ordre sans aucune des conditions de Vordre. » L'abîme lui apparut plus terrible encore aux. journées de Juin. « Cette invasion de barbares, que Ton nous a plus d'une fois annoncée, écrivait-il à l'abbé Dupanloup, la voilà! On l'a comprimée une première fois, on la comprimera peut-être une fois encore, mais elle finira par avoir le dessus : et ce sera justice. La société rationaliste et matérialiste ne mérite pas d'être sauvée. Mais l'Eglise, j'en ai plus que jamais la conviction, sortira radieuse et plus grande que jamais de ce déluge. Il n'est plus question de prétendant ni de royauté quelconque. C'est la guerre sociale et la guerre civde, comme l'a très bien dit Victor Hugo, qui éclatent à la fois...» L'abbé Dupanloup avait de meilleures espérances : « Vous voyez trop en noir, lui répondit-il. Humainement, vous avez raison; providentiellement, j'espère mieux. La mort incomparable de M=r l'archevêque, les impressions qu'elle donne à ce peuple, sont des miracles de miséricorde tels que Dieu en fait quand il veut sauver les gens, bon gré mal gré. Tout est de même genre depuis quatre mois. Les hommes ne sont rien, ne peuvent rien, font tous plus ou moins qu'ils ne veulent , ce qui est une marque égale de faiblesse; Dieu seul est tout... »
La mort de l'archevêque de Paris, ce dévouement simple et sublime, antique, ce bon pasteur donnant sa vie pour ses brebis, élevant l'olivier de la paix au milieu des combattants, et tombant avec ce cri : Que mon sang soit le dernier versé! cette gloire jetée tout à coup sur l'Eglise de France, au milieu de ces horreurs de la guerre civile, l'élection même de M^r Atfre pour cette gloire, tout cela remua l'abbé Dupanloup jusqu'au fond de son àme. « La Providence divine, écrivait-il à Mme la princesse Borghèse, se mêle bien visiblement et sérieusement de nous. C'est mon seul espoir, mais il est très fortement établi. Les mu
racies de miséricorde dont nous sommes témoins sont ceux que Dieu envoie à un peuple qu'il veut sauver. Parmi ces miracles, la mort de M^de Paris est du premier ordre, et les impressions qui la suivent dépassent encore. Quelle gloire! quelle couronne! Toute cette bourgeoisie à genoux, reconnaissante, humble, religieuse, pour la première fois depuis cinquante années !
» Et quant à Msr l'archevêque, n'est-ce pas l'idéal de la mort d'un évêque? Certes, d'ailleurs, cette mort prouve que, si l'on a pu porter sur son esprit, sur son caractère, sur son administration, des jugements divers, cette âme au fond était intimement sacerdotale et évaugélique, et il ne peut y avoir qu'une opinion, qu'un cri, sur l'immortalité dans laquelle il s'ensevelit... On est confondu, attendri, comme si l'on voyait Dieu choisir et faire son héros, et poser la couronne sur son front. Les pauvres gens comme moi n'ont après cela qu'à baiser la terre.
» J'espère donc, pour ce motif et pour mille autres. Le bon Dieu s'en mêle et s'en mêlera de plus en plus. Seulement, il faut être fidèle pendant les jours de l'épreuve, et songer à faire sa part glorieuse en ce monde et en l'autre1. )>
Le moment était suprême. Si la formidable insurrection de Juin avait été domptée, les doctrines qui avaient armé les bras n'étaient pas pour cela anéanties : le désordre des esprits était immense, et le communisme toujours menaçant. La société, qui avait été ainsi tout à coup surprise, sentait le besoin de se défendre encore après sa victoire. La presse surtout avait fait le mal ; jamais sa désastreuse puissance ne s'était plus manifestée; la presse était donc le champ de bataille où il fallait descendre, si l'on voulait travailler utilement au salut de l'Église et de la société.
1. M. de Montalembert s'exprimait lui-même en ces termes sur « ce grand el merveilleux événement » : « Cette mort est la plus belle page de l'histoire de l'Église au dix-neuvième siècle. C'est l'idéal du sort d'un évêque. Nous avons le droit d'admirer, de bénir, je dirais même de jouir. L'impression produite par cette mort est immense, sur le peuple et partout. » — Lettre à l'abbé Dupanloup, du 28 juin 184S.