‹ Vie de mgr. Dupanloup (volume 2)Chapitre 259 sur 326 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Cavaignac. C'est ce qui eut lieu. La veille même de l'élection le Prince publia une lettre écrite par lui au Nonce, et dans laquelle, après avoir désavoué « le fils aîné de Lucien Bonaparte», le Prince faisait la déclaration que voici : «A mes yeux, le maintien de la souveraineté temporelle du chef vénérable de l'Eglise est intimement lié à l'état du catholicisme comme à la liberté et à l'indépendance de l'Italie. » Cette lettre eut une influence décisive sur le vole, mais il y a une chose qu'on ne sait pas : c'est que ce fut l'abbé Dupanloup qui, par M. Mole, obtint cette, lettre, si même il ne la porta pas à M. Mole toute rédigée : il nous lit cette confidence le jour où, écrivant son volume de la Souveraineté pontificale, il en venait à citer cette lettre. Se rendait-il bien compte, et les conservateurs aussi, de ce qu'était le personnage? Yetait-il pas à craindre que ce penseur taciturne ne mît un jour au service de ses plus dangereux rêves le pouvoir qu'on allait lui confier? L'abbé Dupanloup ne pouvait peut-être guère lire dans ce lointain avenir; mais assurément il devait croire qu'un tel engagement engageait.

Quant à M. de Falloux, accepterait-il un ministère dans le gouvernement de Louis-Napoléon? Il avait à cela les plus vives répugnances. Il croyait que la France s'était trompée dans son choix, et il avait voté, lui, pour Cavaignac. Aussi repoussa-t-il péremptoirement la proposition officielle que vint lui faire M. Odilon Barrot, chef du futur ministère; et il réitéra son refus au Prince lui-même, dans une entrevue qu'il eut le même jour avec lui à l'Assemblée. Qui le détermina à accepter? L'abbé Dupanloup. Nous avons sur ce point d'histoire deux récits, l'un de M. de Falloux, publié dans le Correspondant, l'autre, une note manuscrite, de l'abbé Dupanloup lui-même, malheureusement incomplète, mais qui, néanmoins, telle qu'elle est, le peint au vif; nous combinerons ensemble ces deux documents.

« Le samedi 9 décembre, raconte l'abbé Dupanloup, M. de Falloux, pressé par MM. Mole et Thiers, voulut avoir l'avis de quelques-uns de ses amis, et il demanda

un rendez -vous a MM. de Ravignan, de Montalembert, de Champagny et à moi, qui nous étions liés il y avait quelques mois pour la rédaction de Y Ami de la religion, afin de nous dire toutes ses pensées, et écouter les nôtres. Le rendez-vous eut lieu chez M. de Montalembert, le dimanche à midi. Nous nous étions vus tous les quatre avant et avions décidé que nous devions tout faire pour le persuader. M. Mole m'avait vivement pressé à cet égard; M. de Montalembert était aussi décidé que possible pour l'acceptation; M. de Ravignan aussi; M. de Champagny un peu moins. Je m'étais laissé entraîner à l'avis de ces messieurs et me trouvais à peu près aussi ferme qu'eux dans leur résolution.

» M. de Falloux nous écouta tous: je le vois encore assis sur le coin d'une petite chaise de paille. Nous lui déclarâmes successivement notre pensée; chacun de nous lui donna toutes ses raisons, insista et lui déclara qu'il n'y avait pas à hésiter.

d Nous croyions la chose faite : pas le moins du monde. Après nous avoir tous entendus, il prit la parole, et pendant cinq quarts d'heure il nous parla avec une telle lucidité, une telle fermeté, qu'il nous ramena tous à ses raisons, même M. de Montalembert, qui lui dit : « Vous avez raison, vous m'avez convaincu. Je le regrette, mais, je le reconnais, il y aurait une grande faute à accepter le ministère. » MM. de Ravignan, de Champagny et moi dîmes la même chose ; je n'ai jamais vu une telle fascination.

» Le refus décidé, nous nous en allâmes chacun chez nous.

» C'était le 10 décembre, et l'élection s'achevait le lendemain, lundi, à Paris et dans toute la France. J'allai prêcher à Notre-Dame de Lorelte et, après le sermon, j'annonçai à M™6 de la Ferté1 le refus de M. de Falloux ; elle en fut désolée.

» Pour moi, je n'y pensai plus, et je passai le dimanche et le lundi sans plus songer à cette affaire, ni voir personne de ceux qui s'en étaient occupés. Le mardi matin, je venais de dire la messe chez moi et je commençais

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