‹ Vie de mgr. Dupanloup (volume 2)Chapitre 260 sur 326 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

mon action de grâces, lorsque tout à coup je fus saisi d'une pensée de cette affaire, avec une impression si violente, si irrésistible, que je ne pus continuer mon action de grâces. Je me donnai à peine le temps de prendre quelque chose et je sortis de chez moi.

» Cette pensée qui s'emparait de moi à ce degré, c'était que M. de Falloux devait accepter le ministère, et que nous avions fait tous les quatre une véritable folie ; qu'il manquait à la Providence en n'acceptant pas. Cela me parut si clair, que je ne comprenais pas comment nous avions pu avoir une autre pensée ; je ne comprenais pas comment des hommes aussi éclairés que mes amis n'avaient pas vu ce qu'il y avait à faire. Je partis immédiatement, je me jetai dans une voiture : il était neuf heures, je la gardai jusqu'à onze heures du soir, et je ne rentrai que lorsqu'il était ministre.

» J'allai chez lui, il n'y était pas; je lui donnai un rendez-vous à midi, et revins à midi dix minutes ; il était parti, soupçonnant mes intentions, très heureux de ne pas me voir. Je lui éerhis quelques lignes, le suppliant de ne pas me fuir; qu'en lin de compte il était libre de me résister. J'ai appris depuis qu'il était chez lui avec M. Barrot, président du futur ministère, qui pendant deux heures le pressa inutilement d'accepter. Je revins à trois heures, je le trouvai ; M. Barrot venait de le quitter. II était dans un fauteuil bas, anéanti. « J'ai combattu pendant deux heures, me dit-il, ne me pressez pas. — Eh bien, moi, lui dis-je, je viens vous dire que vous devez accepter, que tous quatre, nous avons été insensés, dimanche dernier, en écoutant vos raisons, et qu'il n'y a pas une hésitation possible. » Il parut épouvanté de mon langage résolu et jeta sur moi un regard que je n'oublierai jamais, tant il me fit compassion. Alors commença une lutte entre nous qui dura deux heures; je lui donnai mes raisons, ou plutôt je commençai par répondre aux siennes. Je voyais si clairement la nécessité de son acceptation, que je n'eus aucune peine à combattre et à renverser toutes les raisons qu'il mavait données. Il résistait vivement, mais je sentais bien que son esprit n'avait

plus la même vigueur et que ses raisons n'avaient plus sur lui la même force.

» Je lui en donnai deux surtout qui étaient les raisons qui s'étaient emparées de mon esprit et ne m'avaient pas permis de doute sur cette afïaire.

» La première surtout lui fit grande impression : Comment ne voyez-vous pas. lui dis-je, quec'estla Providence qui, après une révolution comme celle-ci, permet que le principe légitimiste et le principe de la liberté d'enseignement soient représentés dans cette grande crise? Ne voyez-vous pas qu'avec vous le drapeau de la liberté d'enseignement est planté, et que, bon gré mal gré, quoi qu'il arrive un jour, c'est une cause gagnée? Ne sentezvous pas de quelle importance il est que le jour où l'élu de six millions de Français choisit les hommes qui doivent l'aider à gouverner et à sauver la France, il ait fallu compter avec vous, avec les principes que vous représentez?... » Et comme dans la suite de la discussion, quand il se sentit vaincu par mes raisons, il me dit : ce Mais j'y mourrai, je n'en ai pas la force. — ■ Eh bien! répliquai-je, vous y mourrez. Vous n'y auriez été que huit jours, le principe de la liberté d'enseignement est sauve, et pour les gouvernements futurs, c'est une cause gagnée. »

» Je me souviens que, dans un moment de répit que nous nous donnâmes l'un à l'autre, il me dit : « Je dois avouer que ces deux jours m'ont fait une grande impression. Cette joie peinte sur tous les visages... — Oui. lui dis-je, mais il y a quelque chose de plus extraordinaire, c'est que l'on ne puisse se passer de vous, homme catholique, homme monarchique, de vous auteur de Pie F, et que ce soit vous que tous les hommes qui sont à la tête des affaires veulent au ministère de l'Instruction publique et des Cultes. Si vous ne voyez pas ce qu'il y a là de providentiel, vous ne verrez jamais rien; et ce qu'il y a d "inouï, c'est que nous ne l'ayons pas compris plus tôt, ni les uns ni les autres. »

» Et comme il hésitait toujours, il me dit : Je sens que j'y mourrai, mais si j'étais sur que ce fût l'ordre] de la

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