CHAPITRE II
aimait à le faire avec ces jeunes enfants, quelques paroles. « Il me prit par le collet, avec amitié, me demanda de quel pays j'étais, a D'Annecy, » lui dis-je. Il reprit : « Ah ! du pays de saint François de Sales ! » J'étais étonné, charmé. » Il l'avait revu l'année de sa troisième, à Saint- Niculas : c'était quelques jours après l'ordination de la Trinité, où le jeune duc avait reçu la tonsure. « Invité par M. Teysseire à présider la fête de l'Association, il parla parfaitement bien sur ce texte : Melior est dies una, etc. Un soir donc, à Saint-Nicolas, à la récréation du goûter, il me reconnut, vint à moi. Tout se préparait dans les desseins de la bonté de Dieu. » On conçoit pourtant son hésitation quand Weber voulut le décider à se rendre, sans y être invité, chez un tel personnage. Et, « Weber. dit-il, ne lit que passer à Courcelles et à la Roche- Guy on : ce fut vraiment pour m'y établir ! Dieu lut toujours infiniment bon pour moi ». Arrivé à ce château, il hésita encore : « Je craignais, dit-il, d'être indiscret. » Mais le duc était si bon ! « Nous le rencontrâmes sur le grand escalier ; il nous reçut avec une parfaite affabilité. Je ne m'attendais pas à tant de bonté. »
La magnificence de ce château le saisit; et plus encore une belle cérémonie à laquelle il assista le soir même. Voici comment un jeune homme, que l'abbé Dupanloup rencontra quelques années plus tard à la Roche-Guyon, et à cette même cérémonie, le jeune comte de Monlalembert, la décrivait à un de ses amis : « Je suis encore tout ému de la belle cérémonie qui a eu lieu ici hier. C'était la fête delà Réparation des injures faites à Notre-Seigneur dans le très saint Sacrement de l'autel. Figure-toi une chapelle creusée dans le roc vif, où les premiers apôtres de la foi en France célébrèrent les saints mystères, il y a quinze cents ans, éelairée par trois cents lumières et magnifiquement ornée, l'harmonie d'un orgue italien délicieux, la foule des prêtres et des acolytes, le beau chant romain dans le Miserere et le Parce Domine, et par-dessus tout la voix si belle et si touchante du duc de Rohan, lisant l'amende honorable de M. Legris-Duval, sa figure si jeune et si intéressante, le recueillement de la foule
des fidèles, l'apparence mystérieuse de cette voûte, dans un endroit éblouissante de lumières, dans d'autres, entièrement sombre : je t'assure qu'avec tout cela il y avait de quoi émouvoir même des incrédules. Je n'ai jamais vu de cérémonie religieuse qui m'ait plus touché l. * De retour le lendemain à Courcelles, les deux voyageurs racontèrent avec enthousiasme tout cela.
Telle fut sa première visite à la Roche-Guyon. Le duc, l'ayant vu plus longtemps et de plus près, se prit à l'aimer tendrement, et, aux vacances suivantes, celles de sa seconde à sa rhétorique, il l'invita personnellement. Il s'y rendit cette fois avec un autre de ses amis, Paul Labesse, à pied, à travers la campagne, parlant littérature et poésie, « lisant les Géorgiques au pied d'un arbre ». Ce voyage lui fut très agréable : «C'était, dit-il, mon premier spaciement. » Il peint ainsi son état d'àme : «Goûts tranquilles : nulle mauvaise passion ; la campagne, un arbre, le gazon, faire des vers latins, lire Virgile, me charmaient. Dieu me préservait. L'amitié, l'esprit, les goûts de Labesse me suffisaient; la poésie m'occupait solidement. Mes goûts, mes études, mes inclinations m'aitiraient vers Dieu. Dieu dans sa bonté éloignait d'ailleurs les périls. »
Il est curieux d'entendre le jeune écolier de Saint- Nicolas raconter à sa mère la bonne réception qui lui fut faite :
« Ma bonne mère, niché sur une roche qui menace ruine depuis six mille ans, sur les bords de la Seine, qui promène ses flots paisibles dans une campagne émaillée de fleurs, au milieu des bois qui se prolongent à perte de vue,... en un mot, jouissant d'un des spectacles les plus pittoresques que puisse oftVir la nature, je t'écris cette petite lettre pour te parler de ma réception au château de la Roche-Guyon... Le duc a été d'une bonté dont tu ne peux te faire une idée ; il est rempli d'attentions pour moi : je prends mes repas avec lui et deux ou trois autres sé-
1. M. de Montalembert, Lettres a un ami de collège. Voyez la belle édition publiée par M. Michel Coroudet.