CHAPITRE II
minaristes de Saint-Sulpice qui sont ici ; il a voulu se réserver, m'a-t-il dit, le plaisir de me conduire dans l'appartement que je devais occuper, et il s'est entretenu avec moi jusqu'à onze heures du soir, et ne m'a quitté qu'à regret... »
Cette bonté ne tarda pas à devenir une affection qui ira croissant toujours. Entrevoyant ce que l'Eglise pouvait espérer d'un tel jeune homme, qui alliait des dons si rares à une piété si vraie, M. le duc de Rohan se donna une sorte de mission auprès de lui, et se plut à cultiver comme une Heur choisie cette vocation. Désormais la Roche- Guyon est un lieu où le jeune élève de Saint-Nicolas ne pourra plus ne pas venir pendant ses vacances ; et à Issy, à Saint-Sulpice, comme à chacun de ses pas vers l'autel, la sollicitude de M. le duc de Rohan le suivra toujours; et quand le duc sera, lui, archevêque et cardinal, et ce jeune homme le prêtre qu'il faisait espérer, l'intimité sera plus profonde et tendre encore. L'homme de cour devenu homme du sanctuaire, pas encore prêtre, mais sur le seuil du sacerdoce, était d'une ferveur angélique. c Soyez saint », répétait-il sans cesse à son jeune ami ; toutes ses lettres se terminaient par cette parole. Plus encore que la magnificence du château, et tous les agréments qu'il y trouvait, c'était là ce qui touchait le jeune élève du séminaire. Que cette chapelle de la Roche-Guyon lui est restée chère! «Cette chapelle, dit-il, m'impressionnait profondément; ces beaux saluts me charmaient; la prière du soir encore plus. On chantait : Dans ce profond mystère ; Que cette voâte retentisse : ces cantiques ont fait du bien à mon àme. Je retrouvai à la Roche-Guyon un éclair des lumières et des impressions de ma première communion. Ces cantiques me saisissaient le cœur. ï> Il avait aussi là, sous les yeux, de grands exemples : « Les hôtes de M. le duc, dit-il, élaient très pieux : je les vois encore prier. » La parfaite distinction, l'urbanité exquise, le grand savoirvivre dans la plus noble simplicité, voila encore ce quiipouvait voir de près dans M. le duc de Rohan, et les familiers de la Roche-Guyon, et à quelle école il se trouvait, et de si Jxmne^ heure, placé. Tous les plus grands
noms du temps se rencontraient là ; l'élite du clergé, l'élite de la plus haute société française, et à tous le jeune ami de M. l'abbé de Rohan inspirait comme une irrésistible sympathie.
Au reste, ce que fut la Roche-Guyon pour sa jeunesse, la lettre suivante va nous le dire avec un accent profond et touchant. Trente ans après les premières vacances passées Ià,évèque renommé et à la veille d'être reçu à i'Académie française, bien des luttes, bien des deuils ayant attristé sa vie, un jour, comme il arrive, le souvenir des heures heureuses d'autrefois saisit son cœur « avec douceur et tristesse », et il voulut revoir ce château. Le temps, qui emporte tout, avait bien changé la face des choses ! Il écrivit de la à la vénérable sœur de M. le duc de Rohan, Mm la comtesse de Gontaut-Biron, les impressions de son àme.
« La Roche-Guyon, ce 30 octobre 185v2.
» Madame, parmi les âmes auxquelles le souvenir de la Roche-Guyon m'ont attaché à jamais, et qui sont encore sur la terre, vous êtes bien assurément celle à qui je puis le mieux dire les secrets d'un pèlerinage que je viens de faire ici.
» Oui: je viens de passer un soir et un matin seul, errant et priant, dans ce grand château désert, et cependant rempli encore pour moi de pensées ineffaçables et de visages si chers.
n J'y ai chanté tout seul, d'une voix émue, sous les voûtes silencieuses, les cantiques qu'aimait à chanter là celui dont l'absence se faisait si vivement sentir à mon cœur, quoique je crusse le voir el le rencontrer partout en ce doux et triste pèlerinage.
» C'est en ces saints lieux que Dieu m'a autrefois appelé à lui, et fait des biens que je ne pourrais jamais ni oublier, ni reconnaître. Aussi, j'y ai bien prié pour celui par qui il m'a fait ces biens, et pour ceux dont les noms me sont devenus chers à jamais.
i J'y ai dit simplement à Dieu ces noms bénis déjà, en priant pour les deux Auguste, pour les deux Léontine,