CHAPITRE XXIII
confiât l'enseignement primaire au clergé exclusivement. Il avait vu de près ce que l'irréligion et la Révolution avaient fait des instituteurs; il en était épouvanté, et voici quel était sur ce point son langage :
€ Quand vous avez été prendre dans un village un petit paysan, quand vous l'avez amené à quinze ou seize ans dans une grande ville, quand vous lui avez donne un habit noir, quand vous l'avez logé dans une belle école normale, et quand là, pendant deux ans, vous lui avez donné plus d'esprit qu'il n'en pourra jamais porter, quand vous lui avez appris la physique, la géométrie, l'algèbre, la trigonométrie, l'histoire et le reste; et puis après cela, quand vous le renvoyez à dix-huit ans au fond d'un village , avec quelques cents francs , pour y mourir d'ennui, avec de grossiers petits enfants qui ne savent ni lire, ni écrire, et souvent ne veulent apprendre ni l'un ni l'autre, vous en faites un mécontent, un ennemi.
» Vous avez beau faire : pour être maître d'école il faut une humilité, une abnégation dont un laïque est rarement capable ; il y faut l'esprit religieux ; l'esprit, le dévouement laïque n'y suffit pas.
» J'ai souvent habité la campagne et visité les villages voisins. Eh bien, je trouvais là un curé : sa position est à peu près la même que celle du maître d'école, guère plus riche : position, c'est le moins qu'on puisse dire, très modeste et très abandonnée. Eh bien, malgré tout cela, je ne le trouvais pas mécontent; je le trouvais résigné, paisible; il me recevait sans tristesse et causait gaiement avec moi. Quant au maître d'école, toujours je l'ai trouvé mécontent : son visage, ses paroles, tout était triste et même irrité. Et la raison de tout cela, c'est que le prêtre se résigne, le laïque ne se résigne pas. »
M. Thiers allait jusqu'à définir les instituteurs d'alors par le mot d1 anti-curés, de curés de l'athéisme et du socialisme. Et il concluait en ces termes : « Je suis prêt à donner au clergé tout l'enseignement primaire. »
Mais l'abbé Dupanloup, M. de Montalembert et les autres membres catholiques de la Commission, furent les premiers à refuser ce privilège. Ils pensaient que, dans les
-io-2 VIE DE MONSEIGNEUR DUPANLOUP.
conditions actuelles de la société, ce qu'il fallait, ce n'était pas de substituer un monopole à un autre, au risque de provoquer des réactions certaines et de tout compromettre dans un avenir prochain peut-être, mais de rester, afin de faire une œuvre durable, sur le terrain où l'on s'était placé dès l'origine, et de ne demander pour l'Eglise qu'une chose : la liberté dans le droit commun. «Partisan déclaré de l'influence du clergé et des congrégations enseignantes, disait M. de Monta lembert, je ne réclame qu'une seule chose : que les entraves à la liberté soient brisées, et vous verrez s'accroître rapidement les congrégations enseignantes. »
Constatons ici, à l'honneur des congrégations, puisqu'elles ont été tant attaquées et calomniées depuis, que les universitaires les plus déclarés de cette Commission, tels que MM. Cousin et Dubois, furent unanimes à rendre une éclatante justice à l'enseignement donné par elles K
Sur un point particulier et bien important de la partie de cette loi relative à l'enseignement primaire, l'abbé Dupanloup a laissé sa trace : ce fut lui qui fit adopter le principe de l'équivalence des titres, a A l'effet, dit-il, de répondre au vœu qui en a été exprimé dans le sein de la Commission, de voir le clergé prendre une part plus active à l'instruction primaire, ne pourrait-on pas, pour ouvrir plus facilement la porte de l'enseignement aux vicaires et même aux curés dans les campagnes, établir d'une manière générale que quiconque justifiera d'un brevet ou diplôme établissant une capacité supérieure, ainsi, par exemple, le diplôme de bachelier es lettres, ou les lettres de prêtrise, pourra, en remplissant les conditions ordinaires de déclaration, tenir une école privée ou être appelé à diriger une école publique? Ce que je demande là, ce n'est pas un privilège pour l'Eglise, mais la liberté du dévouement. »
Le principe que l'abbé Dupanloup invoquait et fit triompher ne s'appliquait pas seulement aux curés et aux
1. En voir les témoignages dans l'ouvrage de M. de Lacombe, les Débats de la Commission de 1849, p. 71-7-2.