CHAPITRE XXIII
vicaires, il impliquait en outre l'assimilation de la lettre d'obédience au brevet : concession immense pour les congrégations religieuses £.
Lorsqu'il fut question d'établir les autorités préposées à l'enseignement primaire, une vive bataille s'engagea sur l'institution du Conseil académique départemental par lequel on voulait remplacer les comités d'arrondissement reconnus insuffisants, et qui devait être composé de membres empruntés pour un tiers à l'administration et aux conseils généraux, pour un autre tiers à l'élément religieux, et pour le dernier tiers à l'autorité judiciaire : c'était appeler non pas l'Université seulement, mais toutes les forces vives de la société au nécessaire gouvernement de l'instruction primaire. Vivement attaquée par M. Cousin, cette innovation fut défendue avec chaleur par l'abbé Dupanloup. « Ce projet, s'était écrié M. Cousin, est la plus grande tentative contre-révolutionnaire qui se soit encore produite. » Il l'appelait un Directoire révolutionnaire dont l'évêque serait le Dictateur. L'abbé Dupanloup lui répondit, par deux fois, gravement, éloquemment 8. Une admirable improvisation de M. Thiers acheva la victoire.
En ce qui touche l'enseignement secondaire, la discussion ne porta pas sur le principe même de la liberté : sur ce point la cause était gagnée, et l'Assemblée Constituante l'avait formellement proclamé : « L'enseignement est libre. » Mais c'esi sur l'organisation de cette liberté que des dissentiments graves se produisirent. A quelles conditions et à qui serait-elle accordée? car il ne pouvait s'agir d'une liberté absolue, illimitée. C'est ici que M. Thiers retrouvait quelques-unes de ses vieilles préventions. Avec une grande habileté M. Cousin sut profiter de cette
1. La discussion générale terminée, une sous-commission avait été chargée de préparer le projet de loi sur l'enseignement primaire : l'abbé Dupanloup en était membre, avec MM. de Corcelles, Cochin, de Mêlai), Michel, le pasteur Cuvier et M. Poulain de Bossay.
2. Voyez ces deux répliques dans les Débats de la Commission de 1849, n. 112-119.
alliance et de ce concours qui lui avaient fait défaut dans la discussion sur renseignement primaire. « Peu à peu la voix, de M. l'abbé Dupanloup amènera M. Thiers à des idées plus conciliantes, parce qu'elles seront plus justes; elle fera de ce contradicteur convaincu le plus sur et le plus puissant des alliés; par une délicatesse habile M. de Montalembert s'effacera derrière M. l'abbé Dupanloup, se rangeant à son avis, approuvant ses conclusions, parlant peu lui-même pour ne pas réveiller les susceptibilités et les blessures laissées peut-être par le souvenir de ses luttes a la Chambre des pairs l. »
Ce fut donc l'abbé Dupanloup qui se trouva ainsi amené à porter le poids principal de la discussion. Arrivons tout de suite au point capital. Dans un discours où il était allé aux entrailles mêmes de la question, M. Thiers avait développé des théories et présenté une sorte d'ultimatum, inacceptables sur des points graves. La religion, indispensable pour renseignement primaire et pour le peuple, ne l'était plus pour l'enseignement secondaire et pour les classes élevées ! 0 inconséquence du pauvre esprit humain ! Car enfin, si la religion est nécessaire, ne l'est-elle que pour le peuple? Et le peuple acceptera-t-il longtemps la religion, s'il s'aperçoit qu'on ne la croit bonne que pour lui? Oh! quelles lacunes laisse dans les plus belles intelligences l'absence de la foi! De plus, selon M. Thiers, l'Eglise ne devait pas lier sa cause à celle des Jésuites; enlin, l'Etat avait bien un peu le droit de frapper la jeunesse à son effigie, et il fallait lui maintenir, même sur l'enseignement libre, par le certificat d'études, une prépotence inaliénable.
On touchait au moment décisif : il fallait faire à M. Thiers une réponse péremptoire, et toutefois sans blesser cet homme dont le concours était indispensable. Cet honneur et ce péril furent déférés à l'abbé Dupanloup. (( L'heure était pour lui douloureuse : il venait de perdre sa mère. Encore abîmé dans son deuil, il n'avait pas assisté à la séance où M. Thiers avait parlé. Mais le soir